Campagne publicitaire avant l'éclipse du 26 février 1998
"Là où le monde réel se change en simples images, les simples images
deviennent des êtres réels et les motivations efficientes d'un comportement hypnotique"



Un séjour en Guadeloupe
(notes)

Roland Sarrazin

(Texte publié aux Éditions du Poste 3)

 

à Cyrille.

 

(Guadeloupe, aéroport de Pointe-à-Pitre. Nuit. Tiédeur moite.)

Structure métallique - architecture hygiéniste - chaleur lourde au sas de débarquement
Au dehors, la nuit, assaut d'odeurs - un peu d'air frais - haute plante en éventail : l'Arbre du Voyageur.

(Arrivée à Port-Louis. Nuit. Tiédeur moite.)

Badauds - tambours - nous ralentissons l'auto
Tambours s'approchent
Nous sentons la progression tambour, masse sonore basse, aux causes pas visibles, se déplace, avance derrière les baraques, pétards ?
Débouchent sous notre nez tambours et cris, nos tripes vibrent
Marche quasi tribale, défilé rapide, explosion des fouets sur l'asphalte
On nous avertit, deux cents personnes vont parader, avant goût de carnaval
Nous suivons au ralenti et allons nous garer, talus défoncé en dévers
Nouveaux tambours, la nuit tremble, les luettes des amphibiens s'anéantissent
Les voilà, au coin de la rue - tambours - fouets pétaradeurs - chants - banderoles commémoratives FIN DE L'ESCLAVAGE
Nous sommes les seuls blancs - fouets - chants - tambours - masques têtes de mort - costumes en feuilles séchées de canne à sucre - danses spasmodiques - transes - tambours en rafales - tripes vibrantes au passage trépidation - flot vibratoire - séisme rythmique, nous déborde - absorbe notre substance - chachas aux tympans - tambourins martelant dans le crâne - tambours déboulant dans l'estomac
Sur nous, cette forge musicale roule un acier compresseur
Plutôt que de trépider de surprise, d'un accord musical, nos jambes sont plantées, poteaux stupéfaits.

(Métropole ; insipide et lointain souvenir)

(Port-Louis, premier soir, rencontre de Monsieur Nathou, notre propriétaire. Nuit. Tiédeur moite suivie d'une notable fraîcheur.)

M. Nathou : un air sévère ; les commissures de ses lèvres et ses paupières tombantes lui font un masque désapprobateur
M. Nathou nous " convie à manger le caboui au colombo "
Nonchalance, simplicité, il commence à nous charmer
" J'ai eu une opéouation à l'
il, c'est pou' cela qu'il n'y a pas de vè' ici "
M. Nathou retire ses lunettes et passe un gros doigt noir par le montant vide
Il replace sa demi-lunette, nous restons un moment épatés par ce tour de magie
Content de son effet, il absout l'assemblée de deux regards larges et vifs
M. Nathou a le sourire en croissant de Lune et l'il malicieux - sévère plaisantin sans âge.

(Grande-Terre. Matinée. Chaleur tempérée, quelques nuages.)

Champs de canne à sucre - Papayers aux fruits orangés, que prolongent des germes bruns, longs et frisés - Bananeraies aux régimes protégés de sacs bleus
Petites, paisibles, masures aux toits de tôles peintes, rouges, oranges, aux vérandas de bois, intérieurs enténébrés, on aperçoit des hamacs, des fauteuils profonds d'où les mémés surveillent la rue, saluent tous les passants - ici où la discussion peut s'engager à tout moment
Des gamins masqués de mort nous rançonnent aux croisements - c'est Carnaval ! - mais nous sommes des touristes fauchés.

(Port-Louis, plage. Soirée. Vent tiède.)

Rencontre de Petits Diodons, poissons " pépètes " - ils n'en mènent pas large - espèrent passer inaperçus - désespérément  !
Dirigeables de mer, lents, se gouvernent tant bien, que mal.

(Petite plage avant Malendure. Matinée. Chaleur et ondées.)

Quelques nuages brisent la clarté fracassante du soleil
Ainsi, jusqu'aux quatre mètres de fond, tout prend sa couleur la plus épanouie, luminescente.
Indolence rosée de hautes algues filiformes, roches couvertes en montgolfières oranges où le regard se perd suivant d'infinies circonvolutions ballonnées ; torpeur d'organismes jaunes tubulaires
Poissons, peinards, qui grapillent sur ces repaires à mangeaille, toutes variétés en bancs, découvrent des surprises colorées à l'approche, pointes bleues sur robe noire ; comme un il à l'arrière-train ; Perroquet bariolé d'arc-en-ciel en désordre ; tête violette et queue jaune ; bandes jaunes sur corps noir ; triangles, rectangles ; filament solitaire du Poisson-Trompette ; une Murène bleue, craintive, va se faire oublier au surplomb massif d'un rocher; Serpentines ocellées ; Papillons Pyjamas ; Fées Lorettes ; Papillons Ocellés
Le banc s'effraie, vif - s'évanouit comme un seul homme, reprend sa formation plus loin et son repas picoré dans la flore - tubes, guirlandes et ballons, Cerveaux de Neptune.

(Plage de Malendure. Début d'après-midi. Chaleur lourde.)

Rencontre d'un chien jaune
Il me prend pour maître durant un long moment de gratouilles
Cabot rongé aux mites, pouilleux - la vermine l'a pelé, et déformé ses os
Cette vieille peau se gratte, boite, repart implorer des signes de tendresse plus nourrissants.

(Basse-Terre, Route de la Traversée. Après-midi. Chaleur lourde que tempère la végétation.)

Route bordée de Flamboyants sans fleurs, des myriades de longues cosses foncées pendent aux branches parasols
Végétation souveraine - feuilles des plantes larges comme d'immenses sombreros las
D'un vert appétissant qu'on hésite à ne pas croquer, lourdes et épaisses - plantes sans mesure - fougères poussant d'un pied de six mètres
Seules quelques fourmis - deux trois colibris en vol stationnaire - des nids de terre agglutinée, abandonnés
Nous sommes les plus apparents insectes - maladroits dans les sentes boueuses
Nous, ridicules, étoufés d'arborescence labyrinthique - des troncs élancent leur verdure vers un ciel hypothèse ; oublient d'enfouir leurs racines, comme délaissées, de larges paumes plantées là - où nous pourions nous cacher, debout et à plusieurs.

(Plage de Port-Louis - côté cimetière. Fin de matinée. Chaleur immobile.)

Rencontre, non loin du rivage, sous un surplomb rocheux, d'un énorme poisson "pépètes", fort ennuyé par ma présence, de sa lourdeur motrice - ouvre sa bouche lisse et paraît se dire : oh, oh, y'm'a vu, oh, oh!
Dans le tuba, j'en pouffe une bulle
Le monde sous-marin est lent, majestueux et satiné, délicat, avec ses palais peuplés en mouvements secrets sous des grottes tamisées, obscures ; chaque péril y est coup de rasoir, urticance, dard ou dent - carnaval vénitien de la prédation discrète.

(Repas chez Monsieur Nathou. Nuit. Alternance de vent tiède ou frais.)

Monsieur Nathou nous a cuisiné une dorade locale, long et haut poisson de profil plat, au front jaune - faciès inquiétant
Monsieur Nathou est éprouvé par ce tour de force qui va nourrir près de vingt personnes
Sur la grande table trônent cinq litres de rhum, où macèrent des petites pommes - la bouteille placée sur un mobile est basculée d'un appui sur le goulot
Madame Nathou égoutte son riz par une nasse en boiseries tressées
Madame Nathou, brunâtre de peau, a les yeux verts, souriante et calme, nous couve d'un regard bienveillant - rigolards, soiffards, marmaille agitée qui s'empiffre et se bourre la gueule méthodiquement
Tandis que Madame Nathou rayonne d'indulgence maternelle

Tantôt le visage désapprobateur, tantôt angélique,
Monsieur Nathou nous régale de son humour détaché qu'il sert en petites parts inattendues
À l'admiration générale pour son domaine - vaste et haut perché pour Grande Terre
Monsieur Nathou dit " Ma c'est nomal, je suis le chef, je domine " - sourire angélique
Il dit aussi " Egadez-moi, j'ai du sang indien, noi, blanc, je suis un enfant de la planète "
Et entier comme le monde !
M. Nathou a l'air aussi rusé que bon-enfant
Masque désapprobateur "J'étais dans le comme'ce" - sourire angélique
Dans Port-Louis tout le monde connaît Monsieur Nathou
En fin de repas, nous fuyons la terrasse qu'arrose une ondée tropicale
La grande bouteille est rapatriée, réemplie de rhum
Me servant - Monsieur Nathou approche son verre
Masque " C'est juste pou' t'accompagner " - gros sourire
Monsieur Nathou n'a plus l'
il en face du tou
Puis, devant quelques signes d'intimité d'un couple - la main papouillant l'épaule " Ma non, vous feouez l'amou plus ta " - gros sourire
Monsieur Nathou est adorable.


(Basse-Terre, la Soufrière. Matinée. Vent froid, humidité.)

Nous avançons - semble-t-il - mais c'est au cur du nuage, qui n'abandonne jamais la Soufrière - cerne les promeneurs d'une intensité menaçante, close - de silence, de vent - nous ruisselons, de nous-mêmes et de l'air ambiant - et où sommes-nous ? loin encore ? - la cotonnade informe nous couve
Le sol est boueux, nous marchons attentifs aux paliers de rocaille, et nous observons le flanc à notre droite, nous évoluons par la gauche
Malgré le vent et l'humidité, une torpeur d'alanguissement végétal nous entoure
L'ancien magma, brûlure dévorante, s'est figé, refroidi, fertilisé
Partout ce sont des bulbes, des vallons et des failles, riches en mousses mélangées, vertes, jaunes ou oranges - faisant des tentures et des tapis naturels, étalés au hasard, couverture totale et moelleuse - parfois d'étonnants brins de mousse rampante - floraison costumée affleurante
Autour, le nuage s'ouvre, tourne, reprend sa place - tournoient des lambeaux, mais ni ciel ni horizon
La progression devenue caillouteuse, nous surveillons nos appuis, notre prise au vent - nous approchons - d'abord à peine, l'odeur du soufre s'est imposée
On va et vient au sommet - sans cratère, seul un jaillissement imposant - jet qui empeste et irrite nos yeux - la mousse est éparse, entre les places et les chemins de terre - soufrée - s'y mélangent des pâtes jaunes, grises ou bleues - c'est une terre active, insidieuse - qui râle, où nous rôdons
Le vent inquiète notre équilibre - la sueur nous trempe et nous glace - nous redescendons, frappés d'impuissance - pensant à des brises plus douces, des eaux tièdes
La sérénité n'est pas de ces lieux.

(Pointe à Pitre.)

Il faudrait raser Pointe à Pitre, comme l'imagination de ses architectes, répugnante.

(Ilet Pigeon. Après-midi. Chaleur lourde.)

Sole ; énorme Langouste ; trois Calamars violets de robe puis en pigments ; Perroquets multicolores ; Demoiselles Queue Jaune ; Anges Juvéniles - trois lignes jaunes sur noir, dont une sur le bec - ; Cardinaux striés de rouge ; Chevaliers noirs et blancs à la hampe dressée ; Poissons-Trompette ; Poissons-Pierre ; Anges Royaux...
Survol soudain de l'à-pic marin - plongeon vers l'abîme nocturne - huit mètres environ - remontée lente au long des Gorgones, dentelles bleuâtres et jaunes ; tubulures orangées ; corail rouge en phalanges compliquées où paissent les bancs
Spasmes, aux poumons asphyxiés - de l'air m'échappe, me précède en coupoles renversées et dentelées, s'élevant vers les miroirs instables de la surface, qui m'envoient sans cesse autrement des traits de lumière diffuse en voilure agitée
J'atteins et romps la surface, un torrent d'air avale mes poumons

Au retour, à distance d'une dizaine de mètres, une tortue observe par deux fois, sans passion, notre embarcation.

(Traversée vers les Saintes. Après l'aube. Vent frais du Large.)

Poissons volants, planent au creux des vagues, fuient l'étrave bouillonnante
Longeons Basse-Terre, montagne vert-sombre, ça et là des nuages, des rideaux de pluie
Nous sommes trempés par les paquets de mer que projette l'étrave.

(Les Saintes. Début d'après-midi. Chaleur loude.)

Un iguane ocellé - en plein village, sur une souche, au centre d'un jardin
Se laisse admirer la crête épineuse, le goître, les écailles vertes ; s'enfuit, les pattes antérieures comme une barre - mal articulé, mais une flèche.

(Grand Cul de Sac Marin. Journée. Pluies et vent froid.)

Devant la barrière de corail, des dizaines d'oursins vides et délavés, certains aplatis ou jaunâtres - beaux comme des petits sablés au beurre - tous ont le dessin de cinq pétales sur leur dos bombé, les plus vieux sont calcifiés, parsemés de points de corail rouge ; Hamlet Timide ; Fées Lorettes ; Beaux Grégoires Juvéniles...
La mangrove, dévastée depuis le cyclone Hugo, remonte des eaux, déjà des branches ont repoussé, feuillues - retombent vers l'eau et le sable, d'autres racines
Et les Frégates ont rendu sa puanteur de fiente au domaine - disputé aux moustiques
Dans l'eau tiède nous rions au passage des crachins tropicaux
Partons chercher des Lambis - prisonniers des entrelacs de racines, coquillages polis par le faible ressac, qu'ambre le sable - veinés ou parsemés de brun de jaunâtre, ils s'ouvrent à leur spirale interieure avec un teint de vulve - délicat.

(Port-Louis. A l'aube. Chaleur lourde après l'ondée matinale.)

Par la fenêtre, nous apercevons, dépassant des palmiers, trois mâts d'un voilier, venu accoster ici pour l'éclipse - des millionnaires faut croire.

(Campêche, observation de l'éclipse totale de Soleil. Début d'après-midi. Chaleur lourde.)

Une ombre dense s'élève comme du paysage même et nous baigne de son onde progressive
Soleil ?
Ce n'est pas la descente du couchant, c'est le plein jour envahi par une ombre infuse, elle semble monter du sol, s'épanouir de l'air, dans l'air
Nous voyons, filtré, le croissant du Soleil - brûlant l'il nu jusqu'au dernier instant - qu'écrasent deux heures de Lune noire - l'ombre qui se répand jusqu'à
Soudaine, totalité
Nous enlevons les filtres de nos yeux
Une boule noire au-dessus, qu'entoure finement un anneau porté au blanc, troue une profondeur bleue palpable - s'en dégagent, fusant de la boule avec un air de symétrie, très distincts les uns des autres, les pelages dodus puis effilés de quatre pinceaux de diffusion verdâtre
Trois éclats - des planètes - accompagnent ce petit manège - posés sur un velours de presque nuit, qui s'amenuise vers l'horizon encore au jour - second anneau clair, au bas du jupon obscur
C'est une nuit que paraît éclairer la Terre
Dix secondes, et nous à nouveau, serons éblouis, nous replaçons nos filtres, la lumière jaillie d'un point - Diamant - à nous s'engouffre, ambolie d'un bord de Lune
Le jour est retombé.

(Port-Louis. Bain de nuit. Chaleur tempérée de courants frais, eau tiède.)

Nous brassons lentement la noirceur, où nous flottons, de nos bras laiteux, irréels comme l'eau - ou est-ce le ciel ?
Nous regardons sans un mot, de l'intérieur, cet hémisphère noir sans dimension, comme éclaboussé d'écume - l'Univers.

(Montserrat, de la plage de Port-Louis. Matinée. Chaleur lourde, quelques nuages.)

Horizon limpide, nous voyons Montserrat l'éruptif
Ile - découpage noir - dont un flanc est couvert d'un large châle gris
Au point le plus élevé enfle un colosse ample et compliqué de cendre grise
Qui s'étale en vaste nappe uniforme au-delà, rompue en deux endroits par une coupole vaporeuse
Un bimoteur serre sa trajectoire, file contempler cette colère-en-silence.

(Vol de retour. Nuit et aube.)

Nuit
Nous survolons la trace des villes - abyssales - faune des profondeurs, aux motifs luminescents - géométries fabuleuses - aberrations planes, arrogantes - monstres urbanescents
Puis, seulement la nuit

L'hôtesse, métisse mûlasienne - regard velouté débordant - il porcelaine - drosera brune
Glisse, je la vois briller, sa langue humide à l'orée de sa bouche

En fin de trajet, nous rejoignons le levant
Nous passons entre deux coulis de nuages
Très loin, Soleil teinte ses toisons lourdes et franches
Bleu, pourpre - seul acide un filet jaune - sur des lacs noirs
Nous longeons une palette de couleurs essentielles à la dérive, parfois effilochées.

_____________

(Stupide et lointain souvenir - c'est un vu - nécropole !)

 



La couronne solaire de l'éclipse totale du 9 août 1896, dessinée par l'abbé Moreux.

 


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Page créée le 20 janvier 2000.