C'est l'été, le soleil inonde de lumière le patio de la maison familiale. A l'ombre d'un grand figuier, grand père et moi faisons la sieste. l'air est doux mais les vacances finissantes nous empêchent de nous adonner totalement à la torpeur et à cette indolence rythmée par le bruit des grillons.
- " grand père, tu ne trouves pas que les gens d'ici vivent, comme si le temps s'était arrêté ?"
-" le temps , le vingtième siècle finissant, l'an deux mille à Paris on ne parle que de ça. j'ai même entendu au poste de TSF, que des gens ont peur du passage à l'an deux mille.c'est à se demander si l'homme n'aime pas ça ???"
- "n'aime pas quoi , grand père ??"
-"n'aime pas créer ses propres peurs !"
-"peut être as-tu raison grand père mais penses -tu que ce soit l'apanage de notre époque?"
-"certes non et cela me rappelle une aventure que j'ai vécue dans ma prime jeunesse ."
-"une aventure , comme tu y vas !"
-" et pourtant j'ai vécu les derniers jours de notre monde , l'apocalypse"
-l'apocalypse , rien que ça "
- "chut! vas tu cesser de m'interrompre , ferme plutôt les yeux et écoute"
Nous remontons doucement le temps" Me dit-il d'un ton calme.
"imagine toi à Aracena au nord ouest de Séville , je suis enfant et je passe des jours paisibles avec mes parents j'aime bien les chevaux et les ânes , et je passe beaucoup de temps hors de la maison à jouer aux chevaliers sur le dos de la vieille "Rosetta", la mule de mes parents , je me prends pour Don Quichotte de la Mancha . Le temps passe comme cela. L'école parfois, les champs et les escapades avec Manuellito et Ramon mes deux écuillers le reste du temps , mes corvées finies bien sûr. Nous n'étions pas riches, mais ma mère mettait un point d'honneur à me tenir propre et à ce que la soupe soit chaude pour le retour de ses "dos hombres" comme elle nous appelait.
Mon père n'avait pas de loisir comme on dit maintenant, le seul luxe qu'il s'accordait était le journal qu'il récupérait dans les corbeilles des hôtels de Séville où il se rendait pour le marché du dimanche afin de vendre le fruit de notre récolte. Il ne savait pas lire , mais il aimait bien les illustrations et j'étais chargé de lui lire les articles le reste de la semaine à la lueur de la cheminée ou sur le pas de la porte lorsque le temps était à la chaleur.
Nous sommes en 1910 et ce soir là mon père a l'air sombre , à son retour du marché.Il serre le journal contre lui et nous prend dans ses bras . Il a l'air songeur et contrairement à son habitude il ne me confit pas le journal en disant d'un ton enjoué :"
-"Allez Nilda montre à ta mère comme tu lis "
- Il a un sac de papier marron sous le bras, il le tend à ma mère en lui disant la gorge nouée. " tiens une robe pour toi et une chemise neuve pour le petit".
Au loin, le soleil sombre au rythme des cris joyeux des enfants.
"j'ai acheté un billet de chemin de fer , prépare les bagages, nous partons pour Barcelone, ma famille nous y attend."
"pense à prendre toutes nos réserves de vin et le jambon "
moi , je suis très excité à l'idée de voyager, mais je sens bien que ma mère reste perplexe, elle ne dit rien , et, les jours suivants s'exécute. Elle prie en fermant le sac de vêtements. j'ai beau demander des explications ils ne disent rien . Ils semblent fiers et résignés.
En partant à l'école avec Ramon j'apprends que "LA comète va nous tuer tous"
L'instituteur nous parle de ce gros caillou qui empoisonnera la terre sur son passage.
C'est le jour du départ et le monstre fumant nous emporte vers la grande ville du nord sur le lieu de nos dernières heures. Dans les gares des marchands ambulants vendent des médailles bénies et des bibles . Dans le wagon les femmes prient en pleurant , les hommes, le regard dans le vague, regardent le paysage défiler. A Barcelone tout le monde est là. Dans les rues on assiste à une débauche de comportements les plus fous, allant du désespoir le plus profond,à la plus grande insouciance.
Les jours passent dans l'attente nous n'osons pas nous quitter, ne dormons que très peu. Mais rien n'arrive si ce n'est une petite tache floue dans le ciel étoilé de la cité et qui se déplace de jour en jour.
Alors nous rentrons.
_"Alors, grand père, ça! Je dois dire que je reste sans voix"
_" Pour ma part, je crois que sans cette aventure, je n'aurais pas étudié afin d' expliquer aux autres ce qu'est l'astronomie et le ciel. Mais pour mon père ce fut tout, sauf un bon souvenir, et il a maudit les étoiles et les savants le reste de sa vie".