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La Bible face à la critique historique

Paul de Tarse (saint Paul). Peinture exposée à la Galerie Kenneth Wyatt.

La querelle paulienne

Après la mort de Jésus, comme nous l'avons évoqué à propos de sa jeunesse et de ses frères et soeurs, conformément à ses souhaits, c'est son frère Jacques dit le Juste qui prit la direction de la communauté des apôtres nazaréens. Par la suite, leurs héritiers judéo-chrétiens ont récupéré bon nombre des croyances messianiques juives nées à la fois du discours de Jésus mais également des croyances juives instaurées au cours des six siècles précédents. De ces croyances à l'origine du christianisme primitif, il nous reste l'enseignement de Paul dans sa version grecque et les rares textes de Pierre. Toutes les autres traditions éventuellement transmises par les autres apôtres ont disparu ou n'ont pas encore été explorées (par exemple les traditions syriaques et araméennes). C'est ainsi que le christianisme et le judaïsme sont les deux faces d’une même histoire autour de la foi en un Dieu unique.

Toutefois, le rôle de Jacques fut minimisé voire effacé par les Pères de l'Église au profit de l'enseignement de Paul sur lequel repose aujourd'hui la foi pratiquée par des milliards de chrétiens. Pour quelle raison l'Église prit-elle cette décision ? Plusieurs faits expliquent cette décision.

La doctrine chrétienne

Selon la doctrine de l'Église romaine d'Occident, Marie, la mère de Jésus était vierge et ayant fait voeux de chasteté, le fait qu'elle ait pu avoir un autre enfant est incompatible avec sa virginité. Pour contourner cette difficulté, les Pères de l'Église ont alors suggéré que Jacques était un demi-frère par Joseph voire même un cousin germain de Jésus puisque cela ne changeait pas les traductions ni même la généalogie qui n'en précisait pas tous les détails.

Finalement, au IVe siècle de notre ère, après le concile de Nicée, saint Jérome proposa que Jacques soit le fils de Marie de Clopas (Cléophas, la demi-soeur de Marie, la mère de Jésus) épouse de Clopas. Par conséquent, Jacques le Juste est devenu Jacques le Mineur également appelé Jacques d'Alphée (à ne pas confondre avec Jacques de Zébédée dit Jacques le Majeur, fils de Zébédée et de Salomé, le frère de l'apôtre Jean) ajoutant un peu plus à la confusion. Mais l'Église d'Orient n'a pas accepté ce changement. Le lecteur pourra se reporter au livre "Jacques, frère de Jésus" (2003) de Pierre-Antoine Bernheim pour plus de détails.

Jacques est l'auteur de la première Épître du Nouveau Testament mais qui est loin de pouvoir être qualifiée de catholique ni même chrétienne. En effet, dès le premier paragraphe, Jacques s'adresse non pas à l'ensemble des nations mais en particulier "aux douze tribus qui sont dans la dispersion" qu'il salue (Jacques 1:1). De plus, Jacques ne mentionne que deux fois le nom de Jésus ou Jésus-Christ (cf. Jacques 1:1 et 2:1) et chaque fois d'une manière qui n'apporte rien à ses propos. Mais la raison sans doute la plus importante aux yeux des Pères de l'Église est le fait que Jacques ne fait nulle part allusion au Christ sauveur. Contrairement à Paul, Jacques va jusqu'à affirmer la nature positive de la Torah qu'il oppose au salut (la rédemption) par la foi chère à Paul (cf. Romains 10:4; Galates 2:16) tout en insistant sur le respect et la mise en pratique des commandements sacrés, ceci expliquant cela. Cette affinité pro-juive associée au fait que Ponce Pilate fit crucifier Jésus à la demande du Sanhédrin, des Juifs, déplut évidemment aux Pères de l'Église qui ont voulu se débarrasser de ce frère héritier gênant, le seul témoin mais peu représentatif des origines du christianisme. C'est du moins l'interprétation de l'Église.

Historiquement, l'Épître de Jacques ne figurait pas dans les Saintes Écritures de Rome classées dans le "Fragment de Muratori" rédigé au IIe siècle. Elle apparaît au IIIe siècle, mais le théologien Origène (185-254) puis l'évêque Eusèbe de Césarée (263-339) ont considéré qu'elle était contestable. Ce n'est qu'au IVe siècle que saint Jérome l'accepta à contre-coeur dans le canon du Nouveau Testament.

Même Luther mit des réserves à l'Épître de Jacques qu'il qualifia d'"Épître de paille" (stroherne Epistel) du fait qu'elle ne présentait "pas de caractère évangélique" et de la faible présence du Christ. Il y voyait clairement le refus de cautionner l'enseignement théologique de Paul même si Jacques dit vouloir enseigner une foi en relation avec notre prochain, rejoignant l'idée de Paul et des autres apôtres.

Si l'Église considère que les idées de Jacques représentent un "problème" théologique, si on revient quelques décennies après la mort de Jésus, c'était plutôt les premiers chrétiens qui posaient problème à Jacques et aux nazaréens ! Comment un tel retournement de situation est-il arrivé ?

La théologie de Jacques face à celle de Paul

Les Pères de l'Église ont estimé avoir de bonnes raisons pour écarter les témoignages pro-juifs de Jacques y compris son Apocalypse et ne lui réserver qu'une seule petite épître qui est probablement la moins lue de toutes.

La réaction de la Grande Église est partiellement excusable dans la mesure où elle cherchait par tous les moyens à imposer le christianisme et se défaire de son origine judaïque devenue problématique. De même, sachant que Luc n'était pas juif, plus proche de Paul et des traditions romaines que des juives, chaque fois qu'il le peut il écarte les références à Jacques et aux traditions juives au profit des autres témoins ou des autres apôtres ou invente même des références romaines. Le plus bel exemple est l'instant de la mort de Jésus que nous avons évoqué où, selon Matthieu (verset 27:46) et Marc (verset 15:34), Jésus lança un cri à Elie que Luc a supprimé pour le remplacer par la supplique aux soldats romains : "Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font" (Luc 23:34) !

Deux versions de l'Épître de Paul aux Romains. A gauche, une enluminure extraite de la Vulgate (édition de 1101-1200 avec prologues de saint Jérome). A droite, la version contemporaine extraite de la Bible de Jérusalem (Ed. Le Cerf/Desclée De Brouwer, version annotée avec guide de lecture,1979). Documents BnF/Gallica / Bibliothèque de l’Arsenal (Ms-4, fol. 269r) et T.Lombry.

Il faut avouer que ni Luc ni la Grande Église n'ont été honnêtes en gommant l'influence de Jacques à l'aube du christianisme pour mettre en avant les actes des autres disciples, en particulier de pro-romains comme Paul, dont on retrouve les traces dans les "Actes de Apôtres" aux côtés d'autres disciples (Pierre, Philippe, Simon, Etienne, Barnabé, Saul, etc.). Jacques n'y est présent que dans un seul discours (Actes 15:13-21) mais une nouvelle fois il met en avant les paroles des prophètes et le respect des pratiques juives, sans jamais évoquer le message universel de Jésus.

La plupart des chrétiens sont plongés depuis leur enfance dans le dogme de l'Église et la vision théologique de Paul et n'ont pas conscience ou pas appris qu'aux premiers temps de l'Église une querelle surgit entre Jacques le Juste et Paul de Tarse à propos de l'enseignement de Jésus. En effet, si on relit les Épîtres de Paul, partout où Jésus évoquait sa nature humaine (Fils de l'homme) et la venue du Royaume de Dieu sur terre (cf. la prière du Notre Père), Paul les remplace par un Christ déifié et un royaume céleste : "Jérusalem d'en haut est libre, c'est notre mère" (Galates 4:26).

Ce différend entre Jacques et Paul a été occulté aux chrétiens par les enseignants cléricaux qui n'ont pas jugé nécessaire de justifier pourquoi la Grande Église préféra la vision de Paul à celle de Jacques qui était pourtant l'authentique et légitime successeur de Jésus. Nous allons donc rafraichir la mémoire des lecteurs.

Première page de l'Épître de Paul au Galates. C'est une copie en grec dont voici le début de la traduction. Le style correspond aux années 150-250. Manuscrit (réf. 6238, 158r) de l'Université du Michigan .

Vers l'an 50 de notre ère, deux courants théologiques ont vu le jour. D'un côté, nous avons la communauté des nazaréens représentée par les apôtres avec Jacques le Juste comme chef de file qui poursuivit l'oeuvre de Jésus dans le cadre du judaïsme réformé et des enseignements de la Torah. C'est l'Église de Jérusalem ou le Conseil de Jérusalem d'origine juive qu'on appelle également la Petite Église. De l'autre côté, nous avons la communauté des chrétiens non-juifs représentée les par les auteurs des Épîtres, Paul, Luc et la communauté johannique. Cette communauté comprend principalement des convertis d'origine païenne à l'exception de Paul de Tarse d'origine juive (de la tribu de Benjamin). Depuis l'an 100 environ, cette communauté s'appelle la Grande Église qui donnera naissance aux différentes Églises actuelles. Notons que le pontife de l'Église catholique revendique le siège de Pierre, le successeur du "Prince des apôtres", un orgueil déplacé et anachronique quant on connaît le sens de la Bonne Nouvelle enseignée par Jésus qui vient s'ajouter aux autres querelles dogmatiques qui ont conduit au schisme des Églises chrétiennes.

Un consultant extérieur à l'Église lisant à la fois le Nouveau Testament et les manuscrits apocryphes comprendrait de suite qu'il existe un différend théologique entre l'enseignement de Paul et de Jacques, entre la Grande Église et l'Église de Jérusalem.

Aucun texte n'évoque de dissensions théologiques entre Jésus et les apôtres pendant ou après son ministère, juste des réactions épidermiques devant l'incrédulité du public ou le reniement des apôtres à l'heure de la Passion. Comment dans ce cas peut-on expliquer que Jacques soit déconsidéré et son rôle minimisé par l'Église alors qu'il s'agit du frère de Jésus, héritié des mêmes traditions juives, ayant les mêmes croyances et les mêmes aspirations que lui et issu de la même lignée de David ? Ce n'est pas pour rien que Jésus le qualifia de "Juste" et de "bien-aimé". Jacques fut toujours considéré par Jésus et les autres apôtres comme le frère dévoué, un prêtre par excellence, droit, sage et inspirant confiance. L'Église devrait au contraire le respecter tout comme ses successeurs nazaréens.

La réponse se trouve dans l'influence de Paul dont les idées transpirent dans la moitié des livres du Nouveau Testament (Actes et Épîtres). Comme nous l'avons évoqué à propos du canon, peu après la mort de Jésus, Paul rencontra Pierre durant quinze jours lors d'un séjour à Jérusalem de même que Jacques (Galates 1:19).

Paul voulut discuter avec Pierre mais il savait qu'il était essentiel qu'il rencontre Jacques qui était responsable du mouvement nazaréen. Paul ne dit pas que Jacques était un apôtre mais l'identifie comme "le frère de Jésus". Rappelons aussi que les Nazaréens se méfiaient de Paul car il avait compté parmi ceux qui les persécutaient.

Il est intéressant de noter que Paul ne mentionne que brièvement Jacques et n'a pas senti l'intérêt d'expliquer pourquoi il le rencontra. Paul explique ensuite que quatorze ans après sa conversion, vers l'an 50, il retourna à Jérusalem pour demander aux représentants du mouvement, Jacques, Pierre et Jean, l'autorisation de partir en mission d'évangélisation auprès des Gentils, les paëns (Galates 2: 9).

Le fait que Jacques soit nommé est significatif, de même que sa préséance devant Pierre et Jean. Paul a bien compris qu'il était impératif que l'ordre des noms soit respecté car il représentait la hiérarchie du mouvement nazaréen. En effet, Jésus qui occupait la position royale dans la lignée du roi David, n'a jamais désigné son successeur et notamment qui présiderait son mouvement et quel apôtre serait assis à droite et à sa gauche. A présent, Jacques présidait le Conseil des Douze et la communauté des nazaréens tandis que Pierre et Jean occupaient respectivement les sièges à sa droite et à sa gauche. Notons qu'on retrouve ce schéma dans le "Conseil de la Communauté" de Qumrân qui définit un conseil de douze hommes et de trois prêtres maîtrisant toutes les substilités de la Torah (manuscrit 1QS 8).

Commentaires des Épîtres de Paul datant du XIIe siècle. Document BnF.

Même Luc qui ne se sent pas l'âme juive que du contraire et nullement redevable à Jacques, a changé l'ordre hiérarchique. Ainsi, avant l'établissement des Douze, Luc donnait la préséance à Pierre puis à André, Jacques et Jean (Luc 6:14). A présent, Luc se sent obligé de préciser que Jacques assumait la responsabilité et donc la charge du mouvement nazaréen (Actes 15). Ainsi quand il raconte la libération de Pierre, Luc dit clairement que le groupe de disciples de Jésus s'est réuni dans une maison privée et que Jésus leur demanda d'annoncer à "Jacques et aux frères qu'il avait été libéré" (Actes 12:17). Du temps de Jésus, Pierre devait rendre compte à Jacques et aux frères de Jésus. Bien que rien de plus ne soit dit à propos de l'organisation du groupe, la hiérarchie est évidente. Luc mentionne également à plusieurs reprises et toujours dans le même ordre les noms de "Pierre et Jean" pour indiquer qu'ils assument des fonctions dirigeants (Actes 1:13; 3:1; 4:1, etc.). Ceci montre que Paul a influencé Luc car c'est Paul qui définit les "piliers" de l'Église, à savoir Jacques, Pierre et Jean.

Mais si Paul reconnaît le rôle fondamental de Jacques, Pierre et Jean dans ce qu'il considère comme l'avènement d'une nouvelle religion, il conclut que "cela ne m'importe pas" (Galates 2:6-9) et finalement qu'il n'est pas redevable aux apôtres. Dès l'introduction de l'Épître aux Galates destinée aux habitants de l'actuelle Turquie d'Asie mineure, Paul dit clairement qu'il détient son autorité de "Jésus-Christ et Dieu le Père" (Galates 1:1) et non des hommes. Un peu plus loin, au "Royaume de Dieu sur terre" décrit par Jésus, Paul lui substitue un royaume céleste : "Jérusalem d'en haut est libre, c'est notre mère" (Galates 4:26). De même, au Jésus physique annonçant la Bonne Nouvelle, Paul qui ne l'a jamais connu lui substitue un Jésus-Christ symbolique et spirituel qu'il assimile à Dieu, symbole tout à fait artificiel mais qu'a récupéré la Grande Église.

Dans les documents du "Corpus pseudo-clémentin", une Épître apocryphe du Nouveau Testament datant du IVe siècle, il existe un texte appelé "Kerygmata Petrou" ou la Prédication de Pierre vraisemblablement écrit au Ier siècle. Il s'agit d'une missive que Pierre adresse à Jacques. On peut lire dans cette lettre que Pierre qui était proche des visions des ébionites (des chrétiens de la région orientale de la Palestine proche de l'enseignement de Jacques) déplore que Paul déforme et tronque ses missives : "Car certains parmi les nations ont rejeté la prédication conforme à la Loi qui était la mienne, pour adopter un enseignement contraire à la Loi, les sornettes de l’homme ennemi [Paul]. Et cela, de mon vivant : certains ont entrepris de travestir mes paroles par des interprétations artificieuses pour abolir la Loi, en prétendant que moi-même, je pensais ainsi, même si je ne le proclamais pas ouvertement. Loin de moi pareille attitude !" (1 Pierre 2). Pierre demande à Jacques "avec insistance de ne communiquer les livres de [ses] prédications à personne de la gentilité ni de [leur] race sans épreuve probatoire" (1 Pierre 2).

Bien que les exégètes ne pensent pas que ce texte soit authentique, il reflète malgré tout les conflits intellectuels qui régnaient au Ier siècle autour des personnes de Jésus, Jacques et Pierre dont les idées étaient opposées à celles enseignées par Paul et dont Eusèbe de Césarée se fit l'écho en traitant les ébionites d'hérétiques.

A gauche, la dernière page de l'Évangile selon Luc écrit en grec dont la fin est soulignée par une ornementation. Il provient du Codex Alexandrinus rédigé à Constantinople ou en Asie Mineure au Ve siècle. Ce codex mesure 320 x 265 mm. Au centre, l'Évangile selon Matthieu traduit en latin au IXe siècle. Il provient de France et mesure 310 x 210 mm. A droite, le recto de la page 150 du codex Minuscule 223 du Nouveau Testament rédigé en grec. Il commence par la première Épître de Paul aux Corinthiens qui comprend 16 chapitres. Il s'agit d'une copie réalisée au XIVe siècle par le moine Antonius. La version originale de Paul remonte vers l'an 55. Documents du British Museum.

Paul prétend dans ses Épîtres que son récit est basé sur les premiers témoignages (1 Corinthiens 15:1-8). Or, il n'a discuté qu'avec Pierre et Jacques et plus tard avec les membres du Conseil des Douze, ce qui veut dire que ses témoignages sont tous indirects et subjectifs, ce qu'il a bien évité de préciser. C'est sans doute pour cette raison que dans la même Épître, Paul se sent obligé de déclarer que Jésus lui est également apparu, une manière d'asseoir son autorité à défaut d'avoir été témoin-oculaire et de disposer de preuves formelles des miracles et de la résurrection de Jésus.

En fait, Paul est un opportuniste et un hypocrite qui n'exprime pas le fond de sa pensée. Ainsi il fut tenu de s'expliquer sur sa manière de prêcher devant Jacques et la communauté nazaréenne qui apprirent que Paul enseignait la Bonne Nouvelle de Jésus mais tout en écartant toute référence à la Torah alors que lui-même la respectait quand il était Pharisien. On ignore comment se conclut cette réunion, mais dans tous les cas, Paul alla se purifier au Temple. Or dans d'autres Épîtres, il dit clairement qu'il adapte son discours aux gens qu'il rencontre pour ne pas offenser leurs croyances, notamment les Juifs à propos de la Torah et les Grecs à propos de la résurrection.

On peut considérer Paul comme une sorte de gnostique de la foi chrétienne quand il la considère comme "la révélation du mystère caché pendant des siècles" (Romains 16:25). Il refuse d'accorder le moindre intérêt à la Torah alors que Jean-Baptiste, Jésus, Jacques et Pierre, bref les piliers de la famille de la "royauté juive messianique" la considèrent au contraire comme au coeur même de leur croyance puisqu'elle fonde l'alliance entre Dieu et les hommes.

Pour les premiers chrétiens n'ayant pas d'affinités particulières avec les juifs nazaréens ni avec les esséniens ou les ébionites et n'ayant pas connu Jésus, le comportement de Jacques résolument pro-juif, se référant aux préceptes de la Torah et destinant le message du Christ aux seul peuple juif, ressemblait à un repli sur soi, motivé par sa crainte de voir disparaître la religion traditionnelle de ses pères, remplacée par une "hérésie" comme l'appela un temps Paul avant de se convertir, un mouvement religieux délibérément réformateur et ouvert au monde comme l'avait souhaité Jésus.

Jacques, le véritable successeur de Jésus

En tant que chef désigné par le sang de la lignée davidique de la nouvelle communauté nazaréenne, Jacques voulut protéger à tout prix les "enfants d'Israël" et les rites traditionnels comme Esdras l'avait exigé (livre biblique que Jacques n'a pas manqué de lire). Bien que Jésus ait eu une vision oecuménique de sa mission, acceptant tous les enfants dans le Royaume de Dieu, il ne s'est jamais prétendu Dieu ni même son égal comme veut nous le faire croire Paul et l'Église, pas plus qu'il n'a voulu fonder une nouvelle religion, juste réformer le judaïsme en balayant de son futur royaume théocratique les faux-croyants cupides et sans humanité grâce au pouvoir de Dieu, en vain.

Illustration de Jésus-Christ (gauche) et Jacques le Juste (droite) dans la "Vies de saints" du copiste parisien Richard de Montbaston (XIVe.s.). Son atelier publia notamment le "Roman de la rose" enluminé par son épouse Jeanne.

Jacques n'a fait que reprendre l'oeuvre et les paroles de son frère sans en altérer le sens, alors que Paul et les chrétiens dont Eusèbe et Constantin Ier ont graduellement dérivé vers une vision symbolique de Jésus : le Christ est devenu la personnification de Dieu. Pour Paul comme pour l'Église, Jésus est Dieu devenu homme. Ce n'est pas du tout le message que transmet Jacques et les apôtres nazaréens, d'où la décision de la Grande Église de supprimer les références explicites aux messages de Jacques dans les textes canoniques.

En fait, dans l'enseignement de l'Église de Jérusalem on retrouve la doctrine de Jésus telle que l'a transcrite la source "Q". Et ce qu'on souligne rarement, c'est qu'on retrouve dans l'islam la même profession de foi. En effet, le Coran professe également la réalisation de la volonté de Dieu et le respect d'une éthique similaire à celle de la Torah. Ainsi, on y retrouve presque mot pour mot certaines expressions de Jacques rapportées dans les "Actes des apôtres" à propos des païens convertis : "il a paru bon au Saint-Esprit et à nous de ne vous imposer d'autre charge que ce qui est nécessaire, à savoir, de vous abstenir des viandes sacrifiées aux idoles, du sang, des animaux étouffés, et de l'impudicité, choses contre lesquelles vous vous trouverez bien de vous tenir en garde" (Actes 16:19-20 et 28-29). Le Coran écrit : "Il [Allah] vous interdit la chair d’une bête morte [sans égorgement], le sang, la viande de porc et ce sur quoi on a invoqué un autre qu'Allah" (Sourate 2:173).

Cette coïncidence n'est pas fortuite car nous savons que Mahomet connaissait le "peuple du Livre" et fut en contact avec les chrétiens vivant en Arabie. Mais il a toujours refusé d'admettre la nature divine de Jésus comme l'enseignait Paul, se rapprochant ainsi des idées de Jacques et des nazaréens. Mahomet et les musulmans considèrent que Jésus (qu'ils appellent Issa) n'est pas le Fils de Dieu ni la personnification de Dieu mais bel et bien un homme ordinaire, un simple prédicateur comme Jean-Baptiste annonçant la venue du Royaume de Dieu.

En fait très peu de choses différencient les préceptes de Jacques et de la source "Q" de l'islam traditionnel enseigné dans le Coran alors que bien plus de différences les séparent du dogme du christianisme hérité de Paul ! C'est paradoxal quand on assiste aujourd'hui aux guerres de religion et ethniques entre chrétiens et musulmans intégristes ou entre les Israélites juifs et les Palestiniens arabes ! On y reviendra.

Heureusement, les manuscrits apocryphes nous ont révélé que le véritable sens de la mission messianique de Jésus n'est pas celui imposé par la Grande Église à coups de ratures et de surcharges dans les copies des textes originaux. Il est franchement dommage que nous ayons subi cette querelle dogmatique car la version canonique du Nouveau Testament est loin de refléter l'ensemble des paroles transmises par Jésus et Jacques même si nous savons aujoud'hui que les textes apostologiques que nous lisons sont très sembable aux manuscrits rédigés à la fin du Ier et au IIe siècles. Les chrétiens diront qu'on a gagné un Dieu et une religion monothéiste. De nouveau, Jésus n'a jamais annoncé cela mais uniquement qu'il fallait réformer la croyance en Dieu, ce qu'il fit en annonçant l'arrivée du Royaume de Dieu sur terre à la Fin des Temps, c'est-à-dire à l'époque à laquelle il vécut et dont il assuma le rôle de Messie conformément à son interprétation des prophéties (et non conformément aux prophéties qui sous-entendrait qu'il était prédestiné, ce dont certains chrétiens croirent encore).

La conversion des juifs païens de toutes les nations

Selon la Bible, en ressuscitant et en rencontrant ses disciples et ses proches, le Christ n'a toujours pas déclaré qu'il était Dieu ou même fait alllusion à sa divinité, juste le fait qu'il devait "monter ves le Père" (Jean 20:17). Mais dorénavant un fait le différencie de son ancien rôle comme l'a noté Luc dans les Actes des Apôtres (Actes 1:1-2). Cette fois Jésus-Christ n'enseigne plus mais ordonne : "Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit" (Matthieu 28:18).

Ces propos sont différents de ceux prêchés de son vivant. En effet, comme nous l'avons expliqué, au début de son ministère, notamment à Tyr et Sidon, Jésus avait clairement déclaré que le salut serait exclusivement accordé aux "brebis perdues de la maison d'Isräel" (Matthieu 15:23) et donc uniquement aux Juifs respectant les rites traditionnels (circoncision, sabbat, nourriture kacher, etc.). Or par définition les étrangers et en particulier les premiers chrétiens ne respectent pas les rites juifs.

Mosaïque illustrant le Christ et les apôtres présentée dans la chapelle (abside) de la Basilique papale Saint-Paul-hors-les-murs de Rome. A droite, gros-plan sur saint Paul. Il s'agit de la restauration ou plutôt de la reconstruction de la mosaïque réalisée après l'incendie survenu en 1823 de la fresque réalisée au XIIIe siècle par le peintre et mosaïste italien Pietro Cavallini.

Et même quand Jésus fait allusion au "monde" qu'il faut convertir, comme beaucoup d'auteurs antiques, il s'agit du monde qu'il fréquente et non du monde connu car à plusieurs reprises il nomme ces régions. Le monde dont parle Jésus est celui des Juifs des anciens royaumes d'Israël et de Juda limités aux provinces de Galilée, Samarie, Judée, Idumée (Edom) et éventuellement de Pérée située sur la rive gauche du Jourdain (cf. cette carte de la Palestine). Ce n'est que par la suite qu'il demandera clairement de faire des disciples dans "toutes les nations". Ces deux points vues opposés exprimés par Jésus ont été longtemps une source d'incompréhensions et d'oppositions entre les différentes Églises.

Le point de vue de Pierre et Paul

Cette question de savoir si des non-juifs et des étrangers pouvaient appartenir à la communauté de Jésus fit l'objet de nombreuses discussions et fut une source de scandales entre fidèles d'origine juive et les non-juifs. Ainsi, Jacques n'a converti que des Juifs. En fait la polémique naquit dès que Pierre et Paul sont partis évangéliser les Gentils. En effet, si tous deux comptaient parmi les convertis, ils n'ont pas eu de suite la révélation et ne l'ont pas interprétée de la même manière. Pierre était connu pour ne baptiser que des circoncis jusqu'au jour où il convertit un centurion romain, ce qui permit par la suite à Corneille (évêque de Rome au IIIe siècle) de prendre la liberté de convertir des non-juifs (Actes 10).

Reproduction d'une lettre imaginaire de Paul aux Galates. Le texte dit : "Épître de Paul (Saul). EPITRE AUX THESSALONICIENS A", ce qui correspond à la Première Épître écrite vers l'an 51. Document T.Lombry.

Paul était un Pharisien fervent ayant par la suite acquis la citoyenneté romaine. Il indique qu'en 36, il eut une révélation qui le fit tomber de cheval sur la route de Damas alors qu'il était parti sur ordre du grand prêtre de Jérusalem châtier des disciples de Jésus. Pendant qu'il essayait de couvertir les Juifs du Moyen-Orient, lassé de l'opposition de ses semblables sur le sujet, Paul finit par leur dire ouvertement "eh bien ! nous nous tournons vers les païens" (Actes 13:46-47). C'est alors que Paul, peut-être inspiré par certains gnostiques prêchant une foi asexuée déliée de toute attache matérielle, politique et même charnelle (certains courants gnostiques revendiquaient le libertinage), trouva le bon argument : "Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ" (Galates 3:28). C'est en ce sens que sur le plan historique Pierre et Paul furent les premiers papes au sens strict, les premières autorités de la Grande Église, les "papa" des conciles ("pape" signifiant "papa" en grec), un hommage non dissimulé aux paroles de Jésus.

Finalement un compromis fut trouvé au cours des premiers conciles, tous les peuples pouvaient être convertis tout en conservant leurs coutumes (à l'exception des faux dieux et des pratiques païennes ou chamanistes bien entendu), ce qui s'avéra bénéfique pour l'Église et facilita la propagation du christianisme à travers le monde. Toutefois à l'inverse de certaines sectes gnostiques de la première heure, l'Église catholique a toujours refusé de consacrer les femmes, un anti-féminisme critiqué jusqu'à aujourd'hui par les mouvements chrétiens libéraux.

Cette misogynie tout comme la hiérarchie propre au clergé catholique furent abrogés par l'Église protestante de Luther où les femmes peuvent être pasteur, c'est-à-dire "serviteur", "ministre" du saint Évangile et assurer les prédications autant que les sacrements. Chaque protestant peut aussi s'engager dans le sacerdoce, c'est-à-dire la mission évangélique. Cette vision universelle du rôle des croyants est plus proche des idées "révolutionnaires" de Jésus qui rappelons-le accepta plusieurs femmes parmi ses disciples les plus proches, que des idées dogmatiques imposées arbitrairement par l'Église catholique.

En guise de conclusion

Que peut-on conclure après cette longue exploration historique de la Bible qui nous a conduite du temps des premiers Hébreux jusqu'aux premiers âges de la Chrétienté (qui s'étend de la fin de l'Antiquité jusqu'à la Renaissance) ? L'Ancien Testament contient des récits comme la Genèse, l'Exode et les Livres Historiques (ceux des prophètes) ayant tous les aspects des contes oniriques et des saga épiques. Ils sont truffés de symboles sacrés, de miracles et de paraboles qui montrent clairement qu'il s'agit de textes allégoriques inspirés de faits locaux déformés, de contes et légendes divers d'origine païenne dans le but de servir la nouvelle théologie du Dieu unique.

Le prologue de l'Évangile selon Jean (Jn 1:1-8, "Au commencement était le Verbe"...) extrait du manuscrit des "Grandes Heures d'Anne de Bretagne" datant de 1503-1508. Document BnF (f.42).

A priori, ces légendes sont plus nombreuses ou évidentes à mesure qu'on remonte le temps et qu'on se rapproche des patriarches (cf. leur généalogie) et de la Création du monde. Mais une analyse détaillée montre qu'à toutes les époques, le texte a été embelli de légendes et l'histoire authentique détournée pour mieux canaliser l'imagination des juifs vers la future religion judaïque.

Les textes bibliques furent rédigé sur plusieurs siècles par des théologiens érudits, à une époque où les Israélites installés en Terre Sainte cherchaient leur identité en se différenciant des autres nations. S'il y a biens quelques données historiques dans le Deutéronome, le livre des Nombres ou des Rois que l'archéologie a permis de confirmer, beaucoup de chiffres, de faits et de lieux ne reposent sur aucune autre fondement que le dogme inventé par le haut-clergé juif.

Etant donné que ces évènements ne sont supportés par aucune preuve historique, que du contraire parfois, ces légendes, allégories et autres exagérations sèment le doute sur l'autenticité des faits et remettent en question toute l'histoire antique du peuple d'Israël telle que la rapporte la Bible. Par conséquent, pour les chrétiens, elles remettent aussi en question l'idée selon laquelle la venue de Jésus-Christ aurait été annoncée dans l'Ancien Testament par la référence au Messie.

Dans ces conditions, force est de constater que selon le cas soit ces évènements n'ont jamais eu lieu et sont le fruit de l'imagination des auteurs soit ils ne se sont pas déroulés comme décrits dans la Bible. Cela implique que la Bible hébraïque ne doit pas être prise au pied de la lettre comme le fait toujours le judaïsme et certaines Églises sectaires; elle ne constitue pas un livre d'histoire mais plutôt une allégorie théologique, une compilation de discours dogmatiques subtilement agencés chronologiquement destinés à renforcer la foi des juifs autour d'un même concept.

Même problématique concernant le Nouveau Testament. Comme l'avait souligné Strauss au XIXe siècle, concernant les faits cités dans les Évangiles, il y a de nombreux manquements et des contradictions qui entachent les récits de suspicion et remettent leur authenticité en question. Ne prenons que quelques exemples.

D'abord où est passée la jeunesse de Jésus ? Que savons-nous de son éducation et de sa famille ? Qu'en est-il de ses relations avec les autres mouvements sectaires comme les Esséniens ou les Nazôréens ? Ce sont autant d'informations qui n'ont jamais été documentées ou, concernant ses relations, uniquement dans certains manuscrits apocryphes et parfois gnostiques. Si le personnage est aussi important que le prétend la Bible, pourquoi les apôtres n'ont-ils pas abordé ces sujets ? Pourquoi les Pères de l'Église n'ont-ils pas intégrés les textes gnostiques évoquant le Messie dans le canon ? Soulèvent-ils des questions si importantes qu'elles sont incompatibles avec le dogme pour lequel l'Église s'est battue durant des siècles ? Lisons-nous des Évangiles dénaturés ou faussés dès l'origine ?

La présence d'erreurs, d'ajouts tardifs et les omissions grossières dans les Évangiles soulèvent la question de leur authenticité. Ainsi, selon certains apôtres Jésus aurait enseigné un an seulement avant de mourir, d'autres parlent de deux ans alors que pour Jean, Jésus prêcha pendant trois ans. Par recoupement, il est même possible que Jésus enseigna environ 5 ans (entre 27 ou 28 et 33).

On trouve également des contradictions et des ajouts dans la narration de la Passion, la résurrection et sur l'âge de la mort du Christ. Concernant la mise au sépulcre, les quatres Évangiles ne décrivent pas de la même manière les rites funéraires juifs, notamment concernant le rôle des hommes ou des femmes ayant apporté les aromates.

Enfin, à propos de la disparition du corps de Jésus au tombeau, Jean dit que Marie-Madeleine se rendit au tombeau (Jean 20:1-17). Il n'évoque nullement la présence de la principale intéressée, Marie. Il serait étonnant de ne pas mentionner la mère de Jésus et de Jacques si elle était sur place. Or selon Matthieu, Marie-Madeleine était effectivement accompagnée de "l'autre Marie" (Matthieu 28:1-10). Pour Marc, elles étaient accompagnées de Salomé, la femme de Zébédée (Marc 16:1-8), Luc parlant également de plusieurs femmes et de deux hommes (Luc 24:1-12), ce que confirme Jean qui cite Pierre et un autre disciple de Jésus.

Deux extraits de la "Bibla Pauparum" ou Bible des Pauvres. Elle fut réalisée par l'atelier du Maître des Heures de Marguerite de Clèves, un expert de l'enluminure de la Rhénanie du Nord entre 1430-1450. Document British Library.

Si Jésus était un personnage aussi important que le prétend l'Église, comment est-il possible que ses disciples les plus proches soient en désaccord sur des détails de sa vie publique ? Même si tous les auteurs n'ont pas écrit leur livre à la même époque où ne l'ont peut-être même pas connu comme Luc et Jean (la communauté johannique), même en admettant qu'ils n'ont pas conservé la mémoire de tous les évènements, tous indiquent qu'ils furent impressionnés par son enseignement et par les apparitions pour ceux qui en furent témoins. Ces faits marquants auraient dû renforcer leurs souvenirs. Si tout le monde a assisté ou entendu parlé des mêmes évènements, il est difficile de croire qu'il puisse exister des comptes-rendus aussi différents et d'aussi grossières omissions et erreurs de traduction (par exemple à propos de Menahem), surtout à une époque où la tradition orale était très forte et les récits criblés de détails.

Seule explication, les faits dont il est question ont été soit inventés et sont donc faux soit ils ont été enrichis et corrigés au cours de l'Histoire par les uns et les autres, ce que les recherches archéologiques et l'analyse des manuscrits ont effectivement démontré. Dans ce cas, comment être sûr de l'authenticité des récits et par voie de conséquence de la réalité même du personnage central ? Que Jésus ait existé et fut crucifié est une certitude attestée par les archives historiques (manuscrits canoniques et apocryphes, lettres et témoignages indirects que nous décrirons en détails dans un autre article), qu'il ait été en contact avec les Nazôréens ou les Esséniens est déjà plus incertain mais vraisembable, mais en déduire qu'il est l'envoyé de Dieu voire le fils de Dieu ou même un homme ordinaire choisi par Dieu sur la seule base de la Bible et des manuscrits est une thèse, certes séduisante, mais que la Science ne peut pas cautionner faute de preuve. Encore moins comme le prétend l'Église que Jésus est la personnification de Dieu, un concept que lui-même n'a jamais imaginé. En fait, la Science doutera toujours de cette réalité car même si Dieu existe, la Science lui demandera encore le comment du pourquoi. A moins qu'elle ne se fasse foudroyer par Zeus en personne, la question de l'existence de Dieu fera encore longtemps l'objet de controverses.

Ceci clôture ce dossier consacré à la critique de la Bible. Mais avec le temps, de nouveaux faits sont apparus, notamment la découverte de plusieurs tombes en relation avec Jésus dont la tombe de Talpiot qui mérite qu'on s'y attarde.

A lire : La tombe de Talpiot

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