Contacter l'auteur / Contact the author

Recherche dans ce site / Search in this site

 

La Bible face à la critique historique

Un rouleau complet de la Torah (36 m sur 64 cm) datant de 1155-1225 fut découvert en 2013 dans la bibliothèque Aula Magna de l'Université de Bologne en Italie. Il fut par erreur daté du XVIIe.s.

Moïse a-t-il écrit la Torah ?

Selon une rumeur persistante pratiquement intégrée dans la tradition judéo-chrétienne, Moïse aurait rédigé les cinq livres de la Torah autrement appelé le Pentateuque. Mais à bien lire chacun des cinq livres, il est écrit nul part qu'ils furent écrits par Moïse. En effet, son nom n'est pas cité dans la Genèse et n'est cité qu'à la troisième personne dans l'Exode (290 citations), le Lévitique (85 citations), les Nombres (230 citations) et le Deutéronome (35 citations) et toujours dans le style "Dieu dit à Moïse", "Moïse disait ceci", "Moïse fit cela", "Moise était comme ceci", etc. Ce n'est pas la tournure de phrase qu'un auteur utiliserait pour parler en son propre nom.

Ce constat nous pousse à examiner les différents livres formant la Bible hébraïque, le Tanakh, d'un point de vue scientifique à partir d'une méthodologie historique, en réalisant ce qu'on appelle une critique des sources afin de tenter d'identifier les auteurs de ces différents livres à partir des évènements historiques. Nous pourrons ensuite interpréter ces résultats et répondre à la question faisant l'objet de cet article.

La critique des sources

1. Une paternité implicite

D'abord d'où vient l'idée que Moïse serait l'auteur de la Torah ? En cherchant dans les traditions anciennes, on découvre au moins quatre sources évoquant la paternité de la Torah qui sont dans l'ordre chronologique :

- Le livre de Josué (vv.8:31-32; 23:6) et les livres des Rois (1 Rois 2:3 et 2 Rois 14:6; 23:25) évoquent le "livre de la loi de Moïse" ou les "rouleaux de la loi de Moïse" bien que le contexte se réfère au seul Deutéronome et non à toute la Torah.

- Le livre d'Esdras (vv.3:2; 6:18; 7:6), le livre de Néhémie (vv.1:7-9; 8:1; 8:14, 9:14; 10:30; 13:1), le livre de Daniel (vv.9:11; 9:13) et les Chroniques (2 Chroniques 23:18; 30:16; 34:14) se réfèrent au "livre de Moïse" ou paraphrasent les lois juives de la Torah comme étant la "loi de Moïse".

- L'Évangile selon Luc (vv.2:22) évoque "la loi de Moïse" tandis que Marc (vv.12:19) écrit "voici ce que Moïse nous a prescrit", citant un extrait du Deutéronome 25:5-6 sur le remariage des veuves.

- Le Talmud de Babylone (Traité de la Mischna "Baba Bathra" 14b-15a, cf. la traduction française) dont la Gémara (les commentaires) fut rédigée vers l'an 500 de notre ère cite clairement que "Moïse a rédigé son livre [le Pentateuque]".

On trouve des références similaires dans les textes d'auteurs chrétiens comme dans "De mutatione nominum" ("Du changement des noms", 1:26) de Philon d'Alexandrie (c.50 de notre ère), dans les "Antiquités Judaïques" (ch. 1.14-17, 2, 3) de Flavius Josèphe (93 de notre ère) et "L'Exhortation aux Grecs" repris dans "Le Protreptique" de Clément d'Alexandrie (c. 215 de notre ère). Mais comme le souligne le philosophe hollandais Baruch de Spinoza dans son "Traité Théologico-politique" (ch.8, 1670), ils sont loin d'être des témoins oculaires. Mais plus important, aucun ne mentionne d'extrait de la Torah et ne font que l'évoquer.

2. Présentation de Moïse dans la Torah

En se basant sur les références bibliques, Juifs et Chrétiens considèrent que Moïse aurait vécu au XIIIe siècle avant notre ère. Mais comme nous l'avons expliqué, l'existence de Moïse ne repose sur aucun fait historique et est vraisemblablement un personnage légendaire qui tel un fil conducteur facilita la rédaction des livres de la Torah.

On le déduit notamment dans un passage du Deutéronome où il est écrit : "Moïse écrivit cette loi, et il la remit aux sacrificateurs, fils de Lévi, qui portaient l'arche de l'alliance de l'Eternel, et à tous les anciens d'Israël (Deutéronome 31:9). D'après le contexte, on en déduit que cette "loi" est le coeur du Deutéronome, présenté comme le début du livre qui deviendra la Torah : "C'est ici la loi que présenta Moïse aux enfants d'Israël" (Deutéronome 4:44).

Du fait que l'auteur évoque Moïse à la troisième personne, de toute évidence il ne pense à aucun moment que ce chapitre faisait partie de la Torah ou de ce manuscrit. Autrement dit, l'auteur du Deutéronome - qui n'est pas Moïse - prétend que son livre comprend la loi que Moïse enseigna au peuple d'Israël et qu'il mit ensuite par écrit. Il ne prétend pas que Moïse écrivit le Deutéronome mais seulement qu'une grande partie de ce livre provient d'un manuscrit que Moïse écrivit.

Enfin, si la Torah ne mentionne pas explicitement l'auteur du texte, le biographe de Moïse cite son nom chaque fois qu'il peut, notamment quand Moïse reçoit une injonction divine qu'il doit inscrire dans le livre de la loi. Ainsi dans l'Exode, l'auteur écrit : "L'Eternel dit à Moïse:  Ecris cela dans le livre, pour que le souvenir s'en conserve, et déclare à Josué que j'effacerai la mémoire d'Amalek de dessous les cieux" (Exode 17:14). Par l'entremise du scribe, Moïse doit écrire dans la Torah "j'effacerai la mémoire d'Amalek de dessous les cieux". Il y a d'autres exemples similaires dans l'Exode (vv.23:4; 34:27), les Nombres (vv.33:2) et le Deutéronome (vv.31:9; 31:22).

En résumé, ces textes ne prétendent pas que Moïse a écrit le Pentateuque mais au contraire que Moïse a uniquement écrit certains passages et même dans ces passages, Moïse est cité à la troisième personne. Cela implique sans ambiguïté que les livres de la Torah sont une collection de textes issus de la tradition qui furent couchés sur des rouleaux par des tierces personnes et n'ont jamais été rédigés de la main de Moïse.

La meilleure preuve est le passage de la mort de Moïse dans le Deutéronome qu'il n'a pas pu écrire lui-même (Deutéronome 34:5-8).

3. Les sources scripturales

Le Pentateuque lui-même fait référence à d'autres sources pour citer :

- Le "Livre de la guerre de YHWH" (Nombres 21:14)

- Le "Livre du Juste" ou "Livre de Yashar" (Josué 10:13 et 2 Samuel 1:18)

- Le "Livre des actes de Salomon" (1 Rois 11:41)

- Le "Livre des Chroniques des rois d'Israël" (1 Rois 14:19, 2 Chroniques 20:34; 33:18)

- Le "Livre des Chroniques des rois de Juda" (1 Rois 15:7)

- Le "Livre de Samuel le voyant" (1 Chroniques 29:29)

- Le "livre de Nathan le prophète" (1 Chroniques 29:29 et 2 Chroniques 9:29)

- Le "Livre de Gad le prophète" (1 Chroniques 29:29)

- Le "Livre de Shemaiah le prophète" (2 Chroniques 12:15)

- Le "Livre d'Iddo le prophète" (2 Chroniques 12:15)

- Les "Mémoires de Jéhu, fils de Hanani" (2 Chroniques 20:34)

- Le "Livre de Hozaï [ou des Voyants]" (2 Chroniques 33:19).

Certains experts affirment que ces sources sont toutes fictives et que leur citation ne fut insérée dans les textes bibliques que pour asseoir l'aura de leur apparente précision historique. De nos jours, l'authenticité de ces "livres perdus" fait toujours l'objet de débats et reste une question ouverte, même si à l'époque les auteurs ont probablement jugé que ces sources étaient dignes d'intérêt.

A côté de ces sources explicites, on peut déduire l'existence d'autres sources en lisant certaines péricopes (des versets formant une unité logique) qu'on retrouve dans d'autres livres de l'Ancien Testament :

- Le récit de l'invasion du royaume de Juda et de Jérusalem par Sanchérib (Isaïe 36-37 et 2 Rois 18:19)

- La conquête de Juda par Nabuchodonosor (2 Rois 25 et Jérémie 52)

- La prière de David après avoir échappé à Saül (2 Samuel 22 et Psaume 18)

- La liste des juifs revenus d'Exil (Esdras 2:2-64 et Néhémie 7:7-66)

- Les imbrications entre les livres de Samuel, des Rois et des Chroniques.

La stèle de basalte découverte à Suse en 1902 sur laquelle est gravée le Code d'Hammourabi en écriture cunéiforme dont voici un agrandissement. Elle est exposée au Musée du Louvre.

Ces sources implicites démontrent que le texte dépend d'une source ayant été partagée, qu'il s'agisse d'un document externe ou d'un autre livre biblique. Ces récits ne se réfèrent pas les uns aux autres et ne disent jamais qu'ils utilisent des sources documentaires mais étant donné qu'il existe deux versions, au moins l'une est la source.

On peut faire la même analyse à propos de la "loi du talion" citée dans l'Exode (vv.21:24) : "oeil pour oeil, dent pour dent [...]". Cette phrase est reprise dans le Lévitique (vv.24:20) et le Deutéronome (vv.19:21). La même règle écrite avec les mêmes mots se trouve dans le Code d'Hammourabi, le code de jurisprudence accadien (Code d'Hammurabi §196-200) gravé en cunéiforme dans une stèle de basalte vers 1750 avant notre ère, c'est-à-dire plusieurs siècles avant la naissance présumée de Moïse. On en déduit que ce code servit de source aux auteurs du Pentateuque.

Cela fait près de mille ans que ces questions ont été discutées. En effet, on trouve déjà des commentaires sur les auteurs du Pentateuque dans deux textes médiévaux écrits par des érudits juifs, Abraham ibn Ezra (1089-1167) et Juda he-Hassid (Juda de Ratisbonne) dit Juda le Pieux (1150-1217).

Ces quelques observations démontrent que la critique des sources trouve ses racines dans le texte même de la Bible, une théorie qui sera exploitée par des critiques bibliques comme Jean Astruc (1684-1786) puis par les auteurs de "l'hypothèse documentaire" sur laquelle nous reviendrons. Ces travaux toujours d'actualité ont démontré que la paternité de la Torah ne revient pas à Moïse mais à une mosaïque d'auteurs; en effet les textes présentent différents styles et utilisent des termes spécifiques qui sont les signatures de différents auteurs et de certaines époques antiques.

Autrement dit, on peut être auteur et en même temps puiser son imagination et ses références après de sources documentaires. C'est d'ailleurs ce que fait encore tout bon auteur d'un roman historique ou a connotation scientifique pour recouper et vérifier ses informations. Mais comme jadis, certains mentionnent explicitement leurs sources en bas de page d'autres préfèrent ne pas les mentionner pour différentes raisons plus ou moins morales.

Lorsque les sources sont indiquées, soit directement soit à force d'investigations et de recoupements on peut dater l'information et la confronter au récit du copiste et valider ou invalider les évènements qu'il décrit et qualifier la crédibilité de l'auteur. La difficulté se présente lorsqu'il n'existe pas de sources mais uniquement un récit plus ou moins détaillé avec des noms de personnages, des lieux et des dates, celles-ci étant généralement notées dans un calendrier relatif se référant au règne de l'autorité locale (cf. la date de naissance de Jésus), ce qui implique une conversion plus ou moins précise dans le calendrier grégorien. Malheureusement, il est rare d'obtenir une précision inférieure au siècle près.

Cela nous conduit à la question clé de savoir quand la Torah fut écrite. En fixant sa date de rédaction, on pourra alors la recouper avec les récits évoquant Moïse et déduire si oui ou non il y a correspondance et répondre à la question soulevée au début de cet article.

4. Date et lieu de rédaction de la Torah

Peut-on déterminer à quelle époque et à quel endroit fut rédigée la Torah ? Le Pentateuque fait plusieurs fois référence aux populations et aux lieux où vécurent les auteurs, ce qui permet de délimiter la période de rédaction de ces livres mais également le lieu où ils ont rédigé leur texte dont voici un aperçu chronologique :

- La manne récoltée pendant l'Exode dans le désert permit au Hébreux de survivre pendant 40 ans (Exode 16:35). Ce passage se refère au passé car on apprend que la manne cessa de tomber le jour où les Israélites purent manger les produits du pays de Canaan (Jusué 5:12). Cela fixe le récit après le Xe siècle avant notre ère.

- Moïse s'adressa à tout Israël, "de l'autre côté du Jourdain" (Deutéronome 1:1). Cela implique que le rédacteur est du même côté que Moïse et donc qu'il écrit depuis la Cisjordanie après l'installation des premières colonies Israélites. Notons à ce sujet que Ibn Ezra précité a glosé en regard de ce passage du Deutéronome "le secret des douze" soulignant que certains versets comme les deux 12 derniers versets de la Torah ne furent pas écrits par Moïse (puisqu'il était déjà mort).

- les Cananéens qui "étaient alors dans le pays" (Genèse 12:6 et 13:7). Cela fixe le texte durant la conquête du pays de Canaan et donc après la mort de Moïse au mont Nébo. Rappelons que selon la tradition juive (talmudique) Moïse serait mort en 1273 avant notre ère du calendrier Julien. Faut-il préciser que cette date ne repose sur aucun fait historique.

- Les premiers rois d'Israël cités dans la liste des rois édomites (Genèse 36:31) régnaient sur le pays d'Edom avant que leurs descendants ne règnent sur les Israélites. On cite notamment le roi Saül (1 Samuel 9) qui aurait vécu vers 1079-1010 avant notre ère et qui reçut notamment la visite du jeune David.

- La montagne de Dieu (Genèse 22:14), c'est-à-dire le mont Moriah (le mont du Temple) dont le symbolise n'eut de sens qu'après la construction du temple de Salomon à Jérusalem. L'archéologie nous apprend qu'il fut bâti après le règne du roi David soit au plus tôt à la fin du Xe siècle avant notre ère et fut détruit en 587 avant notre ère par Nabuchodonosor II.

- La conquête de Bashan par le roi amorrite Og (Deutéronome 3:1-12). Le texte évoque son célèbre lit en fer long de neuf coudées (5 m) installé à Rabbah, la capitale du royaume d'Ammon. Ce lieu situé en Israël implique que l'auteur a vu ou apprit que le lit s'y trouvait. Selon la Bible, le récit se déroulait pendant la conquête du pays de Canaan entre 1500-1200 avant notre ère mais une partie du texte est légendaire. On cite les tribus de Rephaim d'où est issu Og sur une tablette d'argile d'Ugarit (Ougarit) remontant au XIIIe siècle avant notre ère (Ugaritic KTU 1.108). Mais la seule trace historique du roi Og apparaît sur une inscription funéraire découverte à Byblos : "le puissant Og me vengera" (Byblos 13) que Wolfgang Rölling datant d'environ 500 avant notre ère.

En résumé, tous ces indices montrent clairement que la Torah fut rédigée à une époque postérieure à l'établissement des Israélites au pays de Canaan, durant la période s'étalant entre le IXe et le VIe siècle avant notre ère (pour les textes précités). Dans ce cas, nous avons alors la certitude que Moïse n'est pas l'auteur du Pentateuque et que ces cinq livres résultent de la compilation de textes écrits par différents auteurs. Ils vécurent en Cisjordanie au plus tôt à l'époque du roi Saül voire même du roi Salomon. Rappelons que certains textes tardifs de l'Ancien Testament formant l'Ennéateuque ou les "neufs rouleaux" furent finalisés à Jérusalem après la construction du second Temple, durant le règne du roi Esdras au VIe siècle avant notre ère, le Lévitique ayant été achevé au Ve siècle avant notre ère. On reviendra en détails sur la datation des livres de l'Ancien Testament.

5. Invention du hébreu écrit

Bien que Moïse n'ait probablement jamais existé, en admettant qu'il rédigea la Torah au XIIIe siècle avant notre ère, était-il capable d'écrire le hébreu ? Cela paraît saugrenu, mais si nous voulons réaliser une critique complète, il faut bien répondre à cette question qui n'est pas évidente du tout. Pour le savoir, il faut déterminer à quelle époque le hébreu est devenu une langue écrite, et en particulier quelle est son origine et si elle s'écrivait de gauche à droite ou de droite à gauche.

L'argument généralement évoqué consiste à dire que les Hébreux n'avaient pas de langue écrite jusqu'à leur établissement en pays de Canaan car les seules preuves que nous possédons reposent sur des poteries et des artefacts de même nature.

Joseph Lam, expert en philologie hébraïque et linguiste des langues sémitiques à l'Université de Chicago (il enseigne également à l'Université de Caroline du Nord) a vérifié quelles sont les preuves que nous possédons permettant de déterminer la date à laquelle le hébreu est devenu une langue écrite.

Comme le précise Lam, cela dépend de ce qu'on entend par "hébreu". Les archéologues ont découvert un certain nombre d'inscriptions dans l'ancienne Palestine datant de la fin du IIe millénaire/début du Ier millénaire avant notre ère, c'est-à-dire lorsque le hébreu s'est probablement différencié de la famille des langues cananéennes, mais la date à laquelle les premiers Hébreux se sont différenciés des Cananéens est difficile à préciser car apparemment rien ou peu de chose distinguaient les deux populations, surtout dans les inscriptions courtes où le texte se résume parfois à un seul mot.

A ce jour, les archéologues ont découvert 4 artefacts contenant les plus anciennes inscriptions en hébreu. Le plus ancien est l'ostracon de Qeiyafa qui fut découvert en 2008 à Khirbet Qeiyafa, un site situé à la frontière entre l'ancien royaume de Juda et la Philistie. Daté du XIe ou Xe siècle avant notre ère, comme on le voit ci-dessous à gauche, l'ostracon comprend cinq lignes contenant une inscription tracée à l'encre sur un morceau de poterie brisée. Du fait qu'il est mal conservé et présente certaines "curiosités", la classification de ce texte reste difficile.

A gauche, l'ostracon de Qeiyafa (XI-Xe.s. avant notre ère). A droite, l'un des 102 ostraca de Samarie (Xe et VIIIe.s. avant notre ère selon le type).

Ensuite, nous avons le calendrier de Gezer (voir photo plus bas) découvert en 1908 par l'archéologue irlandais Robert Stewart Macalister à Tel Gezer situé dans le royaume de Juda, à 30 km de Jérusalem, à mi chemin de Tel Aviv. Cette tablette décrit les activités agricoles bi-mensuelles sur une période de 12 mois. Inscrit sur un morceau de calcaire doux, il est parfois interprété comme la chanson d'un écolier. On estime qu'il daterait de la fin du Xe siècle (900 avant notre ère). Divers spécialistes parmi lesquels Joseph Lam et Aaron Demsky considèrent que cet épigraphe est écrit dans un dialecte cananéen du sud. On y reviendra.

Le troisième artefact fut découvert en 1976 par Israël Finkelstein à Izbet Sartah situé à 5 km de Tel Aphek, au nord de Jérusalem et n'est pas un texte. Comme on le voit ci-dessous à gauche, c'est un ostracon gravé de 16x9 cm qui se lit de gauche à droite que les spécialistes appellent un abécédaire, c'est-à-dire un alphabet écrit, parfois considéré comme un exercice assigné à un jeune scribe. Il daterait entre 1300-1050 bien que de nouvelles estimations le situent plutôt entre 1200-1000 avant notre ère, c'est-à-dire grosso-modo au XIIe siècle avant notre ère. Le bibliste Aaron Demsky de l'Université de Bar-Ilan participa à son déchiffrement et son interprétation. On y reviendra.

Le quatrième artefact présenté ci-dessous à droite est également un abécédaire qui fut découvert en 2005 à Tel Zayit situé à environ 50 km au sud de Jérusalem. Les caractères paraissant plus archaïques que ceux du calendrier de Gezer, il daterait du Xe siècle avant notre ère.

Il existe également un certain nombre d'inscriptions courtes comme les textes découverts à Tel Rehov datant du Xe/IXe siècle. Si les artefacts de cette époque sont plutôt rares, beaucoup d'inscriptions gravées sans ambiguïté en hébreu datent du VIIIe siècle avant notre ère. Parmi celles-ci, il y a les 102 ostraca découverts à Samarie dont une partie date du Xe siècle avant notre ère et l'autre partie du VIIIe siècle avant notre ère, juste une génération avant la destruction de la ville par les Assyriens (en 722 avant notre ère). Ces ostraca sont les rares témoignages du style paléo-hébreu dans le royaume du Nord, en Israël. A ce jour, plus de 250 ostraca paléo-hébreux ont été découverts.

A gauche, l'abécédaire d'Izbet Sartah (~XIIe.s avant notre ère) considéré comme le plus ancien artefact écrit en paléo-hébreu. A droite, l'abécédaire de Tel Zayit (Xe.s. avant notre ère) dont voici une autre vue.

Selon Lam, si Moïse avait existé et fut élevé à la cour d'Égypte, il aurait probablement appris à écrire en égyptien, c'est-à-dire en hiératique (une écriture non figurative utilisée dans l'administration et le commerce) et en hiéroglyphe, la première étant commune sur les papyri et les ostraca, la seconde étant réservée aux écritures sacrées mais que les dignitaires et le peuple instruit savaient lire.

Lam qui est linguiste nous dit que les livres du Pentateuque les plus anciens ne sont pas écrits dans la langue du XIIIe siècle avant notre ère mais en hébreu classique du Ier millénaire. Quelle que soit l'hypothèse évoquant le XIIIe siècle, si Moïse a écrit quelque chose, que ce soit en égyptien ou en cananéen ou dans n'importe quelle autre langue, ce n'est pas ce que nous trouvons dans le Pentateuque. Cela disqualifie une fois de plus scientifiquement les défenseurs de la théorie prétendant que Moïse aurait écrit la Torah.

Ainsi que nous le verrons à propos des auteurs du Pentateuque, la rédaction des livres de la Torah commença de manière très fragmentaire au IXe siècle avant notre ère et se termina à l'époque postexilique, environ six siècles plus tard. 

Notons que ce n'est qu'au IVe siècle avant notre ère qu'apparut le hébreu carré (écriture judéenne) d'origine mésopotamienne. Il supplanta progressivement mais définitivement le paléo-hébreu vers la fin du Ier siècle de notre ère. Il fut notamment utilisé pour rédiger certains manuscrits découverts dans les grottes de Qumrân.

Reste à déterminer quelle est l'inscription la plus ancienne écrite ou gravée en hébreu ou sa version archaïque. Christopher Rollston, expert de la culture et de la langue sémitique à l'Université George Washington a étudié les plus anciennes inscriptions hébraïques et en particulier l'ostracon de Khirbet Qeiyafa, le calendrier de Gezer, l'abécédaire d'Izbet Sartah et l'abécédaire de Tel Zayit précités.

Pour identifier un document écrit en hébreu et le dater, Rollston met l'accent sur deux méthodes d'investigation. D'abord, l'artefact doit avoir été écrit dans le style du manuscrit national hébraïque. Ce type de document n'est apparu qu'au IXe siècle avant notre ère. Antérieurement les Israélites utilisaient l'alphabet linéaire phénicien en usage en Palestine et en Syrie.

Exemple d'évolution typographique de la lettre He (qui donna le E ou ε grec) entre 1500 et 800 avant notre ère

et son équivalent en phénicien et hébreu moderne (écriture carrée et cursive).

Ensuite, la langue utilisée doit être l'hébreu, une langue parlée depuis l'époque antérieure à celle de l'émergence du style du manuscrit national hébraïque, comme en témoigne certains parmi les plus anciens passages bibliques. Il s'agit de critères objectifs et concrets permettant de déterminer s'il s'agit d'un texte en hébreu et à partir de là les spécialistes peuvent répondre à la question : quelle est la plus ancienne inscription hébraïque ?

Selon Rollston, sur base de cette méthode, aucune des quatre inscriptions ne répond à ces critères. Même le plus récent, l'abécédaire de Tel Zayit est, selon son analyse paléographique "pur phénicien", alors qu'il fut trouvé dans un contexte judaïque.

Un autre facteur qui peut être important pour déterminer la langue d'une inscription est la provenance de l'inscription : d'où vient-elle ? Cependant, il faut la confronter à un critère supplémentaire car selon Rollston il ne devrait normalement pas être le seul moyen d'identifier la langue dans laquelle un texte est écrit.

Selon l'archéologue Moshe Kochavi qui travailla avec Rollston sur l'identification de l'abécédaire de Izbet Sartah, cette ville était une ancienne colonie frontalière israélite face à la métropole cananéenne plus développée. Bien que ses conclusions furent critiquées par plusieurs chercheurs, cette provenance fut déterminante pour caractériser l'origine de l'artefact. Notons que les archéologues Israël Finkelstein et Moshe Garsiel ont été plus loin et ont identifié le site d'Izbet Sartah comme correspondant à l'Eben-ezer biblique (1 Samuel 4:1).

Si la méthode de Rollston est efficace, le bibliste Demsky se demande si un manuscrit ou une gravure et une langue représentent les seuls moyens pour définir l'origine culturelle ou ethnique d'un auteur et de son public. En fait, il n'y croit pas et le démontre. En effet, que faisons-nous avec un épigraphe antérieur au IXe siècle avant notre ère, avant l'émergence du manuscrit national hébraïque ? La théorie de Rollston ne s'applique pas !

Demsky suggère d'ajouter des facteurs d'identification externes comme l'horizon archéologique du site dans lequel le texte fut découvert qui peut donner une idée de l'identité de l'écrivain et celle de ses lecteurs, l'onomastique (l'étude des noms propres) et les traditions littéraires/scribales qui peuvent apporter des renseignements concernant les antécédents culturels et religieux possibles du scribe en prenant l'exemple du calendrier de Gezer, l'un des candidats examinés par Rollston.

A consulter :

Exemple d'écriture en Hébreu entre le XIIe.s. avant notre ère et l'époque médiévale

Evolution typographique du tétragramme YHWH

A gauche, le calendrier de Gezer exposé au Musée archéologique d'Istanbul. Il date de la fin du Xe siècle, vers 900 avant notre ère. Au centre, le tétragramme YHWH (Yahvé) gravé en paléo-hébreu sur une pierre découverte sur la montagne de Shomeron en Samarie, dans le royaume du Nord, là où on adorait notamment le dieu Baal. A droite, évolution typographique du tétragramme. L'identification de la langue, du style, du lieu de la découverte et si possible la traduction du texte permettent de dater le tétragramme gravé entre le Xe-VIIe.s. avant notre ère sans même faire appel à une analyse chimique ou contextuelle. Mais l'approximation restant importante, il faut tenir compte d'autres facteurs déterminants comme l'étude des noms propres et des traditions scribales.

Dès sa découverte, on constata que le calendrier de Gezer était composé de caractères linguistiques archaïques (absence d'article et usage du suffixe w) faisant penser qu'il ne s'agissait ni de hébreu ni de phénicien. On a alors suggéré qu'il s'agissait d'un texte philistin ou une alteration tardive de la langue cananéenne. Finalement, il semble que ce calendrier soit écrit dans un dialecte paléo-hébreu cananéen du sud partagé par les Phéniciens, les Philistins et certaines tribus israélites du Nord comme en témoignent les ostraca de Samarie découverts entre 1910 et 1932.

Ces dialectes étroitement liés - sans compter le hébreu tel que parlé dans le royaume de Juda - partagent la caractéristique linguistique de la contraction de la diphtongue (deux voyelles comme "ay" se prononcent généralement "éi"). Dans ces dialectes, la diphtongue est comprimée ou contracté de sorte qu'elle ressemble à un long "i". Par exemple, dans le calendrier de Gezer, nous trouvons les mots qetz , le mois d'"été", et peut-être kel, "mesure", tandis que dans l'hébreu biblique parlé dans le royaume de Juda, comme dans le hébreu moderne ces mots se prononcent respectivement "qayitz" ou "kayil". Ce trait linguistique trouvé dans le calendrier de Gezer apparaît également dans les ostraca de Samarie dans le Royaume du Nord. Dans cette région, le mot "yen" (épelé yod-nun) signifiant "vin" est différent de la forme judéenne "yayin" (épelée eod-yo-nun). 

Ce fait linguistique partagé par le calendrier de Gezer et le hébreu du nord de la Samarie est significatif du fait que Gezer de la fin du Xe siècle avant notre ère (date des ostraca de Type I) fut probablement colonisé par la tribu septentrionale d'Éphraïm (Josué 21:21; 1 Chroniques 7:28; 1 Rois 9:15-17).

Ceci dit, le véritable argument est la caractéristique généralement admise que le calendrier de Gezer contient la signature du copiste portant le nom "ABY", interprété par de nombreux chercheurs comme une forme courte d'ABY [AHU]. Si c'est le cas, c'est un soi-disant nom yahwiste signifiant "Mon père est YHW", avec l'élément YHW (Yahwou) indiquant la divinité nationale d'Israël. Bien sûr il reste l'hypothèse qu'il ne s'agit pas d'un nom personnel mais d'un exercice d'écriture, un abécédaire abrégé incluant les trois premières lettres de l'alphabet hébreu, ABG (aleph, bêt, guimel).

Sur le plan de l'analyse linguistique, selon Demsky, compte tenu de la signature ABY [AHU], du contexte historique de la colonisation des lieux et en laissant de côté le dialecte ethniquement indiscernable et le manuscrit partagé avec ses voisins, le calendrier de Gezer a quasi certainement été écrit par et pour un public israélite. Il s'agirait donc d'une inscription hébraïque. Demsky rejète donc la conclusion de Rollston.

Sans entrer dans les détails que le lecteur trouvera dans les publications de Demsky, les abécédaires d'Izbet Sartah et Tel Zayit ainsi que le calendrier de Gezer représentent un ensemble cohérent de traditions scribales qu'on retrouve également dans les textes bibliques (Psaumes et Lamentations). On en déduit que l'artefact d'Izbet Sartah est la preuve la plus ancienne d'une longue tradition littéraire propre à l'ancien Israël. Ces artefacts deviennent alors un marqueur culturel avec des implications historiques.

En conclusion, selon Demky il existe divers moyens distinctifs, en plus de l'écriture et de la langue permettant de déterminer la langue ou le contexte culturel d'un document écrit antérieurement au IXe siècle avant notre ère. Si c'est bien le cas, alors l'ostracon d'Izbet Sartah doit être considéré comme la plus ancienne inscription émanant d'un milieu culturel hébraïque. A ce jour, on peut donc fixer la première forme écrite du paléo-hébreu au XIIe siècle avant notre ère.

En guise de conclusion

Pour ce qui concerne la prétendue rédaction de la Torah par Moïse, en résumé nous avons la preuve que le paléo-hébreu fut codifié par écrit entre 1200 et 1000 avant notre ère. Si on se fie à la tradition talmudique, c'est postérieur à la mort de Moïse. Cet anachronisme disqualifie le patriarche au sein même de la tradition juive.

Mais ce n'est pas cette écriture qui fut utilisée pour rédiger la Torah mais bien celle bien plus classique du style du manuscrit national hébraïque utilisé à partir des environs de l'an 900 avant notre ère. De plus la critique des sources infirme la théorie de l'auteur unique. Quel que soit le calendrier, la langue ou le style utilisé, Moïse est définitivement disqualifié.

Et donc, malgré tout le respect qu'on lui porte, Moïse peut se retourner dans sa tombe ou plutôt retourner dans ses limbes. Son aura peut juste alimenter les légendes et les polémiques soulevées par les quelques croyants prêts à pourfendre les mécréants discutant de la paternité et de l'authenticité de la Torah.

Retour aux Religions


Back to:

HOME

Copyright & FAQ