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L'esclavage

Affiche du film "Diary of a Mad Black Woman"  de Darren Grant sorti en 2005.

Un fléau aux multiples visages (I)

Le problème de l'esclavage étant considéré comme le fléau des temps modernes, il n'est pas inutile de rappeler comment il se développe dans nos sociétés pour essayer d'endiguer son extension.

Depuis janvier 2006, le 10 mai est déclaré "Journée des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions". Cet évènement renforce la "Journée internationale pour l'abolition de l'esclavage" célébrée le 2 décembre.

Pour commémorer cet anniversaire lourd de sens, le Secrétaire général de l’ONU Kofi Annan attire notre attention sur le fait que ce fléau existe toujours. « De nombreuses formes d'esclavage persistent comme le travail forcé et la main d'œuvre servile, le travail des enfants et l'esclavage à des fins rituelles ou religieuses » a-t-il déclaré. « Le monde doit aussi faire face à une nouvelle forme d'esclavage, à savoir la traite d'êtres humains, qui entraîne de nombreuses personnes vulnérables, quasiment abandonnées par les systèmes juridiques et sociaux, dans un engrenage sordide d'exploitation et d'abus », a-t-il ajouté.

Par la résolution 57/195 du 18 décembre 2002, l'Assemblée de l’ONU a décidé de proclamer 2004 Année internationale de commémoration de la lutte contre l’esclavage et de son abolition.

Définition

Selon la définition de l’ONU (1926, 1956), l'esclavage est « l'état ou condition d'un individu sur lequel s'exercent les attributs du droit de propriété ou certains d'entre eux ». La traite des esclaves représente « tout acte de capture, d'acquisition ou de cession d'un individu en vue de la réduire en esclavage; tout acte d'acquisition d'un esclave en vue de le vendre ou de l'échanger; tout acte de cession par vente ou échange d'un esclave acquis en vue d'être vendu ou échangé, tout acte de commerce ou de transport d'esclaves ainsi que les actes conduits par des institutions et des pratiques analogues à l'esclavage : servitude pour dettes, servage, mariage forcé, etc ».

L'esclavage est donc un système socio-économique reposant sur l'exploitation des personnes. Généralement les esclaves ne sont ni libres ni rémunérés et nous verrons qu'ils faisaient jadis l’objet d’une réglementation particulière.

Responsabilités

Aux yeux des instances internationales et de la convention des Droits de l'Homme, chaque nation a l'obligation d'abolir l'esclavage sur son territoire et ses possessions. Mais au-delà de ses frontières, aucun État ne peut en principe s'ingérer dans les affaires étrangères sans l'approbation de l'État concerné ou de l'ONU. 

Trois institutions internationales prennent donc le relais : l'ONU, l'Organisation des Nations Unies est concernée par toutes les formes d'esclavage, l'UNICEF, le Fond des Nations Unies pour l'Enfance est comme son nom l'indique concerné par l'esclavage des enfants tandis que l'OMS, l'Organisation Mondiale de la Santé est concernée par l'esclavage sexuel.

L'ONU, l'Organisation des Nations Unies est concernée par toutes les formes d'esclavage.

L'UNICEF, le Fond des Nations Unies pour l'Enfance est comme son nom l'indique concerné par l'esclavage des enfants.

L'OMS, l'Organisation Mondiale de la Santé est concernée par l'esclavage sexuel

Lors de son allocution du 2 décembre 2005, Kofi Annan rappellait que « ceux qui pratiquent, soutiennent ou facilitent l'esclavage ou des formes apparentées doivent en être tenus responsables au niveau national et, si nécessaire, international. D'autre part, la communauté internationale doit faire plus pour combattre la pauvreté, l'exclusion sociale, l'analphabétisme, l'ignorance et la discrimination qui accroissent la vulnérabilité et font parties des causes profondes de ce fléau ».

Le Secrétaire général a engagé tous les États à « ratifier et à appliquer les instruments existants à cet égard, notamment le Protocole additionnel à la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants ».

Kofi Annan a aussi lancé un appel à tous les États pour qu'ils coopèrent pleinement avec le Rapporteur spécial sur la traite de personnes et à recourir davantage aux Directives établies par le Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits de l'Homme. Il a enfin appelé les Etats à fournir « une contribution généreuse au Fonds de contributions volontaires des Nations Unies pour la lutte contre les formes contemporaines d'esclavage qui fournit une aide aux victimes ».

Avant d'en venir à l'esclavage moderne, voyons les origines de cette pratique et quelles furent les nations qui participèrent à la traite des esclaves. Nous verrons quels sont les personnages politiques qui approuvèrent ou abolir cette pratique et combien cette oppression a laissé des cicactrices dans la mémoire collective, comme dans celle des descendants d'esclaves.

Nous verrons dans les dernières pages comment cette pratique se transforma au fil des siècles en travail forcé et continue à oppresser des millions d'individus dans le monde. Préparez-vous à lire la description de ce que l'homme a de plus violent et de plus pervers en lui depuis l'aube de la civilisation, voici près de 4000 ans.

Histoire abrégée de l'esclavage

A Babylone, pays de Sumer

La Mésopotamie. Document T.Lombry.

Les premières traces d'esclavage ont été découvertes en Mésopotamie, cette région du Moyen-Orient située dans le "croissant fertile", entre le Tigre et l'Euphrate et qui correspond grosso-modo à l'Irak actuel.

Un contrat de vente d'esclave remontant au règne de Rim-Sîn, roi de Larsa vers 1800 avant notre ère précise le prix d'un esclave : « Sini-Ishtar a acheté un esclave, Ea-tappi de son nom, de Ilu-elatti, et Akhia, son fils, a payé dix shekels d'argent, le prix convenu ».

Quelle valeur représentait 1 shekel à cette époque ? Rappelons qu'il y a 4000 ans le troc était la "monnaie courante" en Asie Mineure. Les Sumériens qui vivaient dans le sud de la Mésopotamie utilisaient des céréales en guise de monnaie. On pouvait obtenir du métal ou du bois contre une quantité déterminée de sacs de céréales. A l'époque de la civilisation Sumérienne (entre ~3100 et 2000 avant notre ère) et de Babylone (entre ~2000 et 500 avant notre ère), un shekel ou sicle pesait autant que 180 grains d'orge et représente entre environ 14 et 16 g selon le type de sicle. Le mot "sicle" provient du mot hébreu "shékel" signifiant "poids", un mot dérivé de l'akkadien "siqlu" (vers 1050 avant ère, en Perse 1 darique valait 20 sicles). 1 mine représentait 500 grammes et valait 60 shekels. 1 talent représentait le poids de 10800 céréales ou valait 60 mines ou encore 3000 voire 3600 sicles ou shekels selon les lieux soit ~45 kg.

La stèle découverte à Suse en 1902 sur laquelle est gravée le célèbre Code d'Hammourabi exposée au Musée du Louvre. Voici un agrandissement.

Au cours actuel un lingot d'argent vaut environ 470 €/kg et donc 1 shekel vaudrait à l'époque l'équivalent de 6 ou 7 €. Toutefois, aujourd'hui pour un collectionneur un shekel d'argent vaut entre plusieurs centaines et plusieurs milliers d'euros selon l'époque et sa qualité.

Des traces codifiées d'esclavage sont mentionnées dans le Code d'Hammourabi (voir aussi cette traduction) remontant entre 1792 et 1750 avant notre ère. Ce texte de jurisprudence gravé en écriture cunéiforme dans une stèle de basalte découverte à Suse en 1902 présentée à gauche décrit notamment la hiérarchisation de la société et la fameuse "loi du talion" et notamment l'expression "dent pour dent" reprise dans la Bible et que l'on prête à Moïse (une légende bien ancrée).

A l'époque d'Hammourabi, roi de Babylone (celui-là même qui fit prisonnier Rim-Sîn après le siège d'Isin), on apprend qu'il existait trois groupes d'individus : les hommes libres (awīlum et muškēnum), les subalternes et les esclaves (wardum). Ces derniers bénéficiaient d'un semblant de protection sociale, un esclave ne devant en aucun cas être séparé de sa femme et de ses jeunes enfants. Pour le reste, au moindre délit il était condamné à mort.

On apprend également dans l'article 7 que le commerce des esclaves obéissait à des règles strictes : « si un homme a acheté ou reçu en dépôt, sans témoin ni contrat, de l'or, de l'argent, esclave mâle ou femelle, boeuf ou mouton, âne ou quoi que ce soit, des mains d'un fils d'autrui ou d'un esclave d'autrui, cet homme est assimilable à un voleur et passible de mort ».

L'article 15 précise que « si un homme a fait sortir des portes un esclave ou une esclave du palais, un esclave ou une esclave d'un mouchînou [affranchi], il est passible de mort ».

L'article 16 condamne également à mort celui qui abrite un esclave en fuite. En revanche, l'article 17 précise que « si un homme s'est emparé dans les champs d'un esclave ou d'une esclave en fuite, et l'a ramené à son maître, celui-ci lui donnera deux shekels d'argent »

En Égypte

Contrairement à une rumeur persistante en Occident et à ce qu’a pu nous faire croire le cinéma ("Les Dix Commandements” de Cécil B. Demil), l'Égypte n'a jamais utilisé d'esclaves pour bâtir ses pyramides (durant les IIIe et IVe dynasties, ~2650 avant notre ère) comme l'écrivit l'historien grec Hérodote (fl. 450 avant notre ère). C'est bien simple, le mot "esclave" n’existe pas en égyptien ancien.

Le serviteur (bak ou bakhou) était un homme libre, marié ou non et payé pour son travail (un peu comme les serfs au Moyen-Age). Il était d’ailleurs interdit d’exercer la moindre pression sur les ouvriers et des textes de loi les protégaient contre d’éventuels abus de pouvoir.

Les tombes retrouvées aux abords des pyramides confirment que les milliers d'ouvriers vivaient sur les chantiers avec leur famille, ils étaient volontaires, rémunérés avec des sacs de céréales, ils étaient bien nourris, bénéficiaient d'un confort relatif et de soins médicaux d'aussi bonne qualité que la noblesse.

D'autres serviteurs assuraient les fonctions de domestique, danceur, comptable et même de scribe, l'une des positions les plus honorables de la société.

Égyptien battant un esclave alors qu'un autre implore sa clémence.

Les Égyptiens utilisaient également le mot "sekher-ankh" (blessés vivants) pour qualifier les prisonniers de guerre. Selon Bernadette Menu, auteure du livre "La dépendance rurale dans l'Antiquité égyptienne et proche-orientale" (2004), les Annales de Thoutmosis III (1457 avant notre ère) précisent qu'il fit "340 prisonniers, [...] 1796 hommes et femmes servants avec leurs enfants, etc".  Ils furent  intégrés auprès des travailleurs égyptiens pour la construction des temples où ils travaillaient comme tisserands et agriculteurs parmi d'autres fonctions.

La même politique envers les captifs de guerre fut appliquée sous Amenhotep III (ou Aménophis III, c.1386-1351 avant notre ère) sous le règne duquel furent bâti de nombreux édifices à Karnak, Louxor et Soleb. Même chose sous Ramsès II (1279-1212 avant notre ère) dont les soldats prisonniers suite à la guerre de Kadesh servirent d'esclaves dans les ateliers sculptant le portrait du dieu Amon qui réside à ses côtés à Abu Simbel. Son père Seti I (c.1294-1279) aurait prit la même décision lors de sa première campagne. Certains captifs, intégrés à la société égyptienne, firent une carrière politique.

De plus, certains individus faits prisonniers dans le sud du pays (à Meroe et Kush notamment, des villes datant de l'Age du bronze), en Libye ou suite à des campagnes dans le Levant et en Nubie ainsi que des enfants vendus par des familles pauvres furent traités en esclave comme l'atteste le document présenté à droite.

Malheureusement, il n'existe pas le moindre recensement de la population ni du nombre d'esclaves ayant travaillé en Égypte (à l'inverse des inventaires tenus par les romains), ce qui rend toute estimation hasardeuse et explique les spéculations autour de ce sujet. 

Selon une étude publié en 1996 par John Madden du Collège Universitaire de Dublin, durant l'Empire Romain la population des esclaves n'a jamais dépassé 10 % (c'est beaucoup moins que les rumeurs prétendant que 1 personne sur 3 était esclave dans les colonies). Selon Fekri Hassan, co-auteur du livre "Ancient Egypt" de David Silverman (1997, cf. la version française), il est certain que l'entretien d'une armée de 40000 hommes principalement issus des campagnes augmenta la dépendance envers le travail des esclaves. (ch.4, p67). S'il fallait fixer un ordre de grandeur, en combinant les estimations de la population faites par le pasteur et auteur Dan Betzer (l'estimation la plus précise selon les scientifiques) au maximum inférieur à 10 % de Madden, il y aurait eu entre 200000 et 250000 esclaves en Égypte à l'époque du Nouvel Empire (vers 1500 avant notre ère), mais aucune source ne permet de donner un nombre plus précis.

En revanche, selon la Bible, les Égyptiens auraient réduit les Hébreux en esclavage. Cette période remonterait vers 1670 à 1650 avant notre ère et ferait suite à l’opposition entre Joseph et ses frères. Joseph fut vendu par ses frères à des marchands bédouins. Ces derniers le conduisent ainsi que 70 autres Hébreux jusqu’en Égypte où ils furent esclaves, ainsi que "leurs enfants et les enfants de leurs enfants". Selon Abraham (Exode 12:40), son peuple fut réduit en esclavage durant 430 ans.

Mais selon les historiens, entre l’exode de Jacob et de ses enfants et la sortie d’Égypte sous la direction de Moïse vers 1446 avant notre ère, il s'écoula 210 ans. Mais il n'est mentionné nulle part que cette population avaient été réduite en esclavage.

Ceci dit, historiquement parlant, les seules traces archéologiques que nous avons du passage des Hébreux en Égypte sont gravées sur une stèle remontant au XIIIe siècle avant notre ère commémorant la victoire du pharaon Memeptah sur le peuple d'Israël, mais cela se déroula en terre de Canaan. Les enquête historiques ne confirment donc pas les écrits bibliques. On reviendra en détails sur le sujet.

Dans la Grèce antique

La troisième trace la plus ancienne d'esclavage remonte à la Grèce antique. L'esclavage faisait partie intégrante de la société grecque et ne fut jamais remis en cause par les philosophes. Selon les Sophistes (Ve siècle avant notre ère), tous les hommes appartiennent à une même race, qu’ils soient Grecs ou Barbares, et donc certains hommes sont esclaves alors qu’ils ont l’âme d'un homme libre, et réciproquement. Aristote (384-322 avant notre ère) reconnaît cette possibilité dans "La Politique" (ch.7 "Les esclaves") et considère que l’esclavage ne peut être imposé que si le maître est meilleur que l’esclave, rejoignant ainsi l'idée qu'on peut être esclave par nature (Aristote).

Vente d’une esclave. Tableau peint par Jean-Léon Gérome vers 1884 et exposé au Musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg.

A l'époque classique, l'esclave est appelé "andrapodon" pour le différencier du bétail (tétrapodon). Par la suite, il sera généralement appelé "doulos" pour le différencier du citoyen, de l'homme libre.

Dès que VIIIe avant notre ère, l'esclavage est banalisé et l'esclave considéré comme une simple marchandise. Il semblerait que ce soit à Chios que débuta le commerce des esclave au VIe siècle avant notre ère. Au IVe siècle, l'esclave est légalement considéré comme une source de revenus, un bien meuble.

Selon Homère, l'esclavage est une conséquence inévitable de la guerre. Dans "l'Illyade" et "l'Odyssée", Homère considère que les esclaves sont avant tout des femmes, prises comme butin de guerre et objet de plaisir, parfois concubines, alors que les hommes sont rançonnés ou tués sur le champ de bataille.

Les Grecs avaient trois manières de s'approvisonner en esclaves : la guerre avec son butin de prisonniers, la piraterie consistant plus en un sport local, et le commerce. Thucydide (VI, 62; VII, 13) par exemple évoque la capture de 7000 habitants d’Hyccara, en Sicile qui seront ensuite vendus pour 120 talents à la ville voisine de Catane. Thucydide considère toutefois la piraterie (en mer) et le brigandage (sur terre) comme une "manière ancienne" d'acquérir des esclaves.

Quant au commerce, selon Strabon (XIV, 5, 2) le port de Délos permet "d'écouler quotidiennement des myriades d'esclaves". La plupart des marchands d'esclaves vendaient leur "marchandise" aux peuples barbares voisins : Thraces, Scythes, Cappadocciens, Paphlagoniens, etc. Ils feront également commerce avec les marchands d'Ephèse, de Byzance ou encore du Tanaïs (le Don, qui se jette dans la mer d'Azov).

L'esclave grec a un statut inférieur et différent de celui du serf (Hilote spartiate, etc.). Selon Homère, un esclave vaut la moitié de la valeur d'un homme libre. Mais malgré sa déchéance, l'esclave grec reste attaché à la famille.

Selon Xénophon, un mineur du Laurion pouvait se négocier jusque 180 drachmes. Les couteliers du père de Démosthène valaient 500 ou 600 drachmes. Par comparaison, un ouvrier de grands travaux recevait 1 drachme par jour.

Selon Garlan, assez étonnement, l'acheteur bénéficiait d'une garantie contre les "vices cachés" de l'esclave : si celui-ci était malade et que l'acheteur n'en avait pas été informé, il pouvait faire annuler la vente. Enfin, comme en Afrique, à Athènes un citoyen incapable de payer sa dette à son débiteur lui était asservi, c'était la servitude pour dette. Cette pratique sera interdite par Solon (640-558 avant notre ère), homme politique inventeur de la démocratie et l'un des Sept Sages de la Grèce.

Disque de miroir en bronze de l'époque hellénistique (env. 320 à 300 avant notre ère) intitulé "Marsyas et l'esclave scythe". Document Metropolitan Museum of Art.

A l'exception de la politique réservée aux citoyens, selon les Grecs, toutes les tâches pouvaient être assurées par des esclaves. On pense et cela est confirmé par les textes de l'économiste Xénophon, que les esclaves furent tout d'abord utilisés dans l'agriculture, base de l'économie. Ils seront également utilisés dans les mines et les carrières, aux côtés des serfs. Selon de Lauffer, les Grecs affecteront jusqu'à 30000 esclaves au traitement du minerai d'argent dans les mines de Laurion en Attique.

Les esclaves seront également utilisés dans l'artisanat (armurier, coutelier, literie, etc.). La famille Lysias par exemple exploita 120 esclaves pour fabriquer des boucliers.

Enfin, les esclaves comme les serfs seront mobilisés comme soldats durant les guerres opposants les cités-états entre elles. Ainsi durant la guerre de Décélie, dernière phase de la guerre du Péloponnèse (413-404 avant notre ère), Thucydide évoque la désertion de 20000 esclaves.

La population esclave devait donc être très nombreuse pour que l'Etat se permette s'en sacrifier autant durant les guerres. Entre le VIe et le Ve siècle avant notre ère, on estime que la ville d'Athènes abritait quelque 80000 esclaves, ce qui faisait une moyenne de 3 à 4 esclaves par famille.

Les esclaves pouvaient être affranchis. Le changement de statut se fit d'abord par voie orale puis devant témoins ou au tribunal. On relate également des cas d'affranchissements collectifs. Bien souvent l’esclave affranchi était tenu de se racheter pour un montant au moins équivalent à sa valeur marchande en faisant un prêt personnel ou un emprunt auprès d'un ami ou même de son ancien maître. Selon la nature du contrat (religieux ou civil), une partie de l'argent était versée à une divinité (Apollon) ou au magistrat sous forme de taxe.

Le travail des esclaves était parfois pénible, notamment dans les mines et les punitions étaient réglées au rythme des flagellations. En revanche, à Athènes, les citoyens grecs déploraient le fait qu'ils n'avaient pas le droit de frapper les esclaves et que ceux-ci ne devaient pas se ranger devant leur passage.

Dans l'Empire romain

A Rome, l'esclave est une personne de non-droit, dont le statut est héréditaire mais pas obligatoirement détenu à vie. C'est surtout durant les guerres que les Romains constituèrent leur stock d'esclaves. Ainsi en 146 avant notre ère, les Romains détruisirent Carthage et déportèrent toute la population vaincue en esclavage.

Combat de gladiateurs peint sur une mosaïque romaine.

Au cours de ses célèbres campagnes militaires, Jules César (100-44 avant notre ère) aurait fait prisonnier plus d'un million de Gaulois qu'il vendit comme esclave. Le prix d'un esclave variait en fonction des époques et de sa qualification mais atteignit environ 2000 sesterces soit 500 deniers.

En 166 avant notre ère, Rome installa à Délos un port franc et développa le marché aux esclaves inauguré par les Grecs.

C’est également aux Romains que nous devons le terme de "servus", qui a conduit au substantif "servile", de "serf" au Moyen-Age et aux termes modernes de "service" et "serviteur" notamment.

Jusqu'au IIIe siècle, durant la République, les Romains pouvaient devenir esclave pour dette (nexum), ce qui déplut au peuple (la plèbe).

Comme en Grèce, les esclaves étaient divisés en plusieurs catégories :

- les esclaves ruraux travaillant dans les domaines agricoles (latifundia)

- les esclaves miniers qui étaient également les plus maltraités

- les esclaves citadins, parfois instruits, au service de maîtres plus ou moins riches ou de la noblesse. Certains occupèrent des places de secrétaire, de comptable ou de précepteur parmi d'autres fonctions.

- les esclaves publics appartenant aux services municipaux de la cité. Ils occupaient une grande variété de tâches allant de la voirie à l'administration.

Ingres, "Odalisque à l'esclave" (1840).

Il faut y ajouter plusieurs autres catégories dont le gladiateur (Spartacus, etc) qui pouvait être soit un homme libre (sédentaire ou nomade, combattant professionnel ou amateur) soit plus généralement un prisonnier de guerre réduit en esclavage ou aux travaux forcés.

A partir du 1er siècle avant notre ère (époque du Principat), il devint plus difficile aux Romains de ramener des prisonniers de guerre en esclavage. De ce fait, une loi supprima au maître son droit de vie et de mort sur son esclave. Le statut de ce dernier s'améliora et les mauvais traitements seront interdits. A une époque où les esclaves se comptèrent par million dans l'Empire, il était prudent pour l'avenir de la cité de ménager cette classe sociale à risque.

A l'époque de Trajan (53-117), Rome aurait compté 400000 esclaves pour un million d'habitants. Il y avait 2 à 3 millions d'esclaves dans toute l'Italie, soit 30% de la population.

Comme en Grèce, l'esclave pouvait être affranchi mais uniquement pour des états de service exceptionnels envers le maître ou par testament. Il prenait alors un nom romanisé. Il n'avait toutefois pas accès aux fonctions de magistrature municipales (les honneurs de la cité). L'affranchissement devint tellement courant, que sous Auguste (63-14 av. notre ère) un impôt fut prélevé sur les affranchissements avec un plafonnement du nombre d'esclaves affranchis par testament.

C'est à cette époque qu'apparut l'esclave impérial servant d'abord dans les palais impériaux puis dans l'administration d'Etat.

Etonnement, l'esclave affranchi prenait le statut social de son ancien maître, et devint soit citoyen latin soit citoyen romain. Sous Auguste, les plus riches furent seviri augustales pour une année et pouvaient notamment participer à la célébration du culte impérial. Par la suite, ils conservèrent des places d'honneur très enviables dans la société. Mais tout le monde n'eut pas cette chance.

Sous le règne de l'empereur Septime Sévère (146-211), l'Empire romain ne toléra toujours pas le christianisme. Nobles ou esclaves, les chrétiens condamnés à mort étaient jetés aux fauves. L'Histoire chrétienne se rappelle que deux femmes catéchumènes (personne instruite dans la religion chrétienne mais pas encore baptisée) dénommées Perpétue, patricienne romaine d'ascendance noble qui allétait son enfant, ainsi que Félicité, son esclave alors enceinte et son frère Révocat, seront pris dans une rafle avec Saturnin et son frère Satyre.

Sainte Perpétue et sainte Félicitée.

Refusant de sacrifier aux idoles ainsi que l'exigeait le proconsul, ils seront mis en prison dans des conditions très pénibles. Félicitée y donna naissance à son bébé. Jugés, ne reniant pas leur foi, ils seront tous condamnés à mort. Le 7 mars 203, on les conduisit à travers les rues de Carthage jusqu'aux arènes où ils seront tout d'abord flagellés. Les deux femmes seront ensuite enveloppées dans un filet serré puis on lâcha une génisse furieuse. Perpétue fut jetée au sol par la génisse mais se releva pour venir au secours de son amie esclave Félicité qui était tombée à son tour. Les spectateurs ayant pitié des deux jeunes femmes, elles seront amenées à la Porte Sauve, mais ce n'était qu'un répis. Les Romains achevèrent Perpétue en l'égorgeant au glaive tandis que Félicité et Révocat seront dévorés par des léopards. Satyre fut dévoré par des lions. On raconte que le visage des femmes n'affichait aucune peur mais au contraire rayonnait de joie. Quant à Saturnin, il aura la tête tranchée en 256. Le bébé de Félicitée sera élevé par une femme chrétienne. En commémoration de leur martyr, l'Eglise chrétienne les canonisera tous.

Au IVe siècle, sous le règne de l'empereur Constantin (306-337), l'Empire romain devient chrétien. Constantin interdit aux juges de condamner aux bêtes, au bénéfice de travaux forcés dans les mines. Son édit publié en 326 après notre ère sonnera le glas des jeux du cirque. Il réunira également les évêques pour fixer les termes du "credo de Nicée" (la foi chrétienne) et fit bâtir églises et basiliques.

Lorsque l'Empire Romain devint chrétien, le principe de l'esclavage ne fut pas remis en question mais Saint Augustin (Augustin d'Hippone, 354-430) considéra qu'on pouvait devenir esclave pour ses péchés.

Finalement, à la fin de l'Empire romain, début du Haut Moyen-Age, l'esclavage évolua et prit la forme du servage au statut tout différent. Le serf était une personne juridique, pratiquement libre, possédant des biens, au service d'un seigneur. Tous deux avaient des droits et des devoirs réciproques : fidélité pour le premier, protection pour le second. Mais ceci est une autre histoire.

A Venise

Le mot moderne "esclave" moderne serait apparu dans la République de Venise au cours du Haut Moyen-Age, peu avant le Xe siècle, où la plupart des esclaves étaient des Eslavons (Slaves) venus des Balkans (la Slavonie, une province de la Croatie actuelle).

Les marchands vénitiens se procuraient des esclaves grâce aux Saxons de langue germanique qui possédaient de nombreux prisonniers Slaves, donc des personnes de race blanche. Ces esclaves étaient revendus très cher aux marchands de l'empire arabe du sud de la Méditerranée et notamment aux Arabes d’Egypte. Les peintres Jean-Léon Jérome et Ingrès en réalisèrent quelques toiles célèbres présentées dans cet article.

A consulter : Le Ghetto de Venise

A gauche, le quartier du Ghetto (aujourd'hui Guetto Nuovo) à Venise vu en direction du sud-sud-est avec le pont métallique Ponte Ghetto Nuovo qui conduit à l'îlot du "Campo". A droite, le canal situé juste en face photographié en 2008. Documents Riccardo Calimani et Tourism media.

L'Église n'y voyait rien d'immoral, rapprochant cette pratique du servage, cette servitude remontant à l'époque de Charlemagne (~800 de notre ère) par laquelle les paysans sacrifiaient leur liberté en échange d'une parcelle à cultiver et de la protection du seigneur. Mais à la différence des esclaves, les serfs de l'époque carolingienne ne pouvaient pas être vendus comme des biens meubles. Ainsi que nous l'avons expliqué, ils avaient une existence juridique, même si cela passait entre autre par le droit de cuissage du seigneur, une forme légalisée de viol.

Les esclaves seront recrutés à Venise jusqu'au XVe siècle et seront exploités dans les plantations en Provence, au Portugal, en Espagne, en Italie ou encore à Chypre.

C'est également à Venise que fut créé en 1516 le premier quartier réservé aux Juifs, le Ghetto. L'origine de ce mot est incertaine. En hébreu, "ghetto" à la même racine que "guete" qui signifie divorce. Le ghetto serait donc synonyme d'un acte de divorce des gentils vis-à vis des Juifs, ces derniers rappelons-le, ayant été expulsés de toutes les villes d'Italie à cette époque. A moins que le mot "ghetto" ait une origine locale, une fonderie de fer qui se dit "geto" en dialecte vénitien se trouvant à proximité de ce quartier. Cette origine est plus probable. Les Juifs y seront emprisonnés et porteront une tenue vestimentaire distincte (signes jaunes et vêtements et chapeaux spéciaux). Ils bénéficiaient toutefois d'habitations relativement confortables, d'une relative liberté et vivaient en bonne entente avec leurs voisins chrétiens.

L'oppression et l'esclavage furent donc deux activités que les Vénitiens pratiquaient avec zèle.

Premières traces d'abolition de l'esclavage

Outre l'affranchissement des esclaves grecs et romains, on retrouve déjà la trace d'une abolition de l'esclavage sous le règne de Clovis II et Bathilde d'Ascagnie (625-680), reine des Francs, qui interdit les marchés aux esclaves sur ses terres. Le principe sera progressivement repris par l'Eglise qui fera de Bathilde une sainte.

En Asie, en 958, Gwangjong, quatrième roi du Royaume de Corée, interdit l'esclavage mais sa réforme sera balayée par les invasions mongoles ultérieures.

En France, le roi Louis X le Hutin publia le 3 juillet 1315 un édit affirmant que « selon le droit de nature, chacun doit naître franc [...] le sol de France affranchit l'esclave qui le touche ». Depuis cette date, la France abolit officiellement l'esclavage mais dans les faits l'interdiction connut de nombreuses entorses dans toutes les régions méditerranéennes qui entretenaient des relations commerciales avec les pays musulmans, et bien entendu, par la suite, dans les colonies.

Enfin, en Afrique, Soundiata Keïta, Empereur du Mali, interdit l'esclavage au XIIIe siècle. Il sera rétabli en 1591 par le pacha marocain Djouder puis définitivement aboli avec la colonisation français en 1891.

Mais d'autres évènements allaient bientôt banaliser l'esclavage sur toute la planète. Ce sera l'objet du projet chapitre.

Prochain chapitre

L'esclavage en Afrique et dans le monde arabe

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