proposé par G.BOUDERAND

cela a été écrit il y à 48 ans

Pierre ROUSSEAU
Extrait Chapitre premier

L’Astronomie
© Librairie Générale 1959

L’HOMME DEVANT LE CIEL
Pages 7 à 11

Après avoir pris le café sur les boulevards, les deux amis remontent en voiture. La nuit était tombée.
Ils mirent le cap sur la porte de Saint-Cloud et sur la sortie de Paris.
C’était l’agitation frénétique d’un vendredi soir, la ruée des parisiens surchauffés vers le week-End et la campagne, un fleuve de capots scintillants, au courant coupé de longs arrêts et plongé dans une nuée de fumée bleuâtre.
Il fallut aux deux promeneurs près d’une heure pour se dégager du centre invraisemblablement encombré, où les autobus faisaient la queue pour laisser passer d’interminables flots de piétons.
Celui qui était au volant, les dents serrées, restait muet, tout à sa manœuvre ; l’autre, un journal du soir à la main, commentait longuement les nouvelles. Et, comme si l’agitation des esprits se transmettait à la vie matérielle, la ville elle-même semblait bouillir, fulgurant de toutes ces lumières et ronflant comme une chaudière sous pression.
« … Comme une marmite, plutôt ! » ricana le passager en repliant son journal.
La voiture filait maintenant sur l’autoroute. Brusquement libérées des contraintes, les machines prenaient leur élan. Plus de feux rouges, de réclames multicolores, de lumières parasites.
«….Ou plutôt, poursuit-il, c’est le monde entier qui est sous pression. L’Asie est le point faible de la Marmite, et qui sait si nous n’allons pas vers une explosion ?» Et il continuait, en parlant Assemblée Nationale, Bourse, fisc, le Général X et le Président Y.
Son compagnon, à présent détendu, ne répondait pas, écoutait seulement ? Il regardait les lumières de la ville qui s’éloignaient, la route qui s’allongeait devant lui, la circulation, peu à peu moins dense où les voitures se doublaient à intervalles de plus en plus longs. Il s’engagea sur l’embranchement de DREUX.
Le clame se faisait. Il y a avait plus que la nuit, le ronronnement monotone du roulement et, de temps en temps, le bruit d’une autre voiture qui fonçait.
Soudain le conducteur freinât, éteignit son moteur, ses phares. On ne vit plus que la lueur parcimonieuse des feux de stationnement. Son compagnon le regarda avec stupeur :
«Que se passe t-il ? Pourquoi vous arrêtez-vous ?»
L’autre sourit. «Il n’y a rien, répondit-il. J’ai simplement envie de respirer un peu d’air pur, d’« entendre » le silence, et de regarder d’autres lumières que celles qui me vantent la bonne lessive Machin-Chouette ou l’huile Tartempion – Celles du ciel, par exemple.»
Ils étaient tous les deux descendus, émus au sortir de la fournaise, par le silence écrasant et l’obscurité sans limite.
« Oui celles du ciel, reprit celui qui venait de parler. Mais n’était-ce le mot de marmite que vous prononciez il y a cinq minutes ? Baudelaire a trouvé cela avant vous :
Le ciel couvercle noir de la grande marmite
Où bout l’imperceptible et vaste Humanité.
- Pas si noir que cela », Murmura l’autre en levant les yeux.
Le spectacle donnait un choc. Au-dessus de la plaine indéfinie, indistincte, qui ne s’éclairait d’aucune clarté, s’étendait un ciel criblé d’astres. Au contraire de la ville, qui masquait les étoiles en resplendissant de tous ses feux, ce coin perdu de campagne était comme cap avancé devant lequel s’ouvrait tout grand l’océan des espaces sans bornes. La Terre avait disparu. Il n’y avait plus ni ville, ni hommes, ni boulevards, ni journaux.
Le ciel étoilé avait repris sa place, sa taille, son immobilité. Le contraste était poignant entre l’agitation bruyante de tout à l’heure et cette paix saisissante, cette nuit que trouait seulement, de loin en loin, le faisceau lumineux d’une voiture, et ces étoiles qui luisaient avec indifférence, immuables dans leur sérénité.
Philosophie de la fourmilière.

L’un des compagnons alluma une cigarette, puis :
«Ne trouvez-vous pas, demanda t-il, qu’il est bon, de temps en temps, de reprendre un « bain de nature » de remettre sur ses pieds l’échelle des valeurs, de replacer en haut ce qui doit être en haut et en bas ce qui ce qui doit être en bas. ? Or, je trouve qu’un arrêt à cette heure-ci en pleine brousse est éminemment propre à cette opération. Nous ne voyons plus rien que le ciel. Vous me cassiez les oreilles, il y a encore un instant, avec vos nouvelles. Sans doute, estimerez-vous comme moi qu’elles reprennent ici leur véritable portée, ainsi que toutes ces discussions dont se délectent les journaux : s’il y avait quelque part un Gulliver, combien s’esclafferait-il à voir quelle importance démesurée les microbes pensants de notre Lilliput attachent à leurs petites affaires, sur le globe minuscule qui leur est dévolu au milieu d’une armée de soleils !
«Regardez là-bas la Grande Ourse, Véga au-dessus de vous et Arcturus qui décline à l’horizon. Il y a des millions et des millions d’années qu’ils sont là, fixés au-dessus de cette plaine. PeL’un des compagnons alluma une cigarette, puis :
«Ne trouvez-vous pas, demanda t-il, qu’il est bon, de temps en temps, de reprendre un « bain de nature » de remettre sur ses pieds l’échelle des valeurs, de replacer en haut ce qui doit être en haut et en bas ce qui ce qui doit être en bas. ? Or, je trouve qu’un arrêt à cette heure-ci en pleine brousse est éminemment propre à cette opération. Nous ne voyons plus rien que le ciel. Vous me cassiez les oreilles, il y a encore un instant, avec vos nouvelles. Sans doute, estimerez-vous comme moi qu’elles reprennent ici leur véritable portée, ainsi que toutes ces discussions dont se délectent les journaux : s’il y avait quelque part un Gulliver, combien s’esclafferait-il à voir quelle importance démesurée les microbes pensants de notre Lilliput attachent à leurs petites affaires, sur le globe minuscule qui leur est dévolu au milieu d’une armée de soleils !
«Regardez là-bas la Grande Ourse, Véga au-dessus de vous et Arcturus qui décline à l’horizon. Il y a des millions et des millions d’années qu’ils sont là, fixés au-dessus de cette plaine. Peut être, autours d’une de ces étoiles, gravite-t-il des planètes pareilles à la Terre, avec des hommes qui ont aussi leurs disputes et leurs guerres ? S’il y a une planète X qui tourne autours de Véga, et des êtres intelligents sur cette planète, soyez sûr qu’elle leur paraît le centre du monde, et qu’une crise ministérielle chez eux leur semble ébranler l’univers. Mais combien de gens, ici bas, se doutent que l’humanité pourrait disparaître tout entière, une explosion embraser et vaporiser notre Terre elle-même, et tout le système solaire par-dessus le marché, sans que le reste de l’univers en ressentit le contre-coup ? Ce serait même beaucoup d’honneur si la nouvelle paraissait en deux lignes dans les journaux de la planète X.
« Une fourmilière, voilà à quoi Paris me fait penser ce soir. Il y en a une dans un coin de mon jardin. Je me grade bien de la détruire, car elle est de nature à inspirer une saine philosophie. Les fourmis vont et viennent, transportent des brindilles, creusent, travaillent, se bousculent, se précipitent, comme si le sort du cosmos en dépendait. Je me plait à m’imaginer que les fourmis nous ressemblent, qu’elles ont, comme nous, de grands problèmes politiques et qu’elles sont persuadées, comme nous le sommes, que tout l’univers gravite autour de leur fourmilière. Quand je me représente ces hautes prétentions, il me suffit de baisser les yeux pour m’apercevoir que le domaine de ces bestioles ne s’étend pas à plus de quelques mètres de leur cité souterraine ; au-delà de la clôture du jardin, c’est pour elles l’inconnu – quelque chose comme l’espace interstellaire pour nous ; la route nationale qui passe à deux kilomètres n’est pour leur esprit qu’une possibilité fabuleuse, et seuls, les Einstein fourmiliens, si j’ose dire, peuvent concevoir qu’il existe peut-être, ça et là, d’autres fourmilières très éloignées, et même des agglomérations peuplées de géants à deux pattes capables de pulvériser un monde d’un coup de talon.»
L’Astronomie ? A quoi bon !
Nous n’écouterons pas plus longtemps, lecteur, cet apôtre de la philosophie fourmilienne. Sans doute, est-ce une chose à peu près inutile puisque vous avez acheté ce livre ! Car ce geste signifie que vous êtes de ceux qui, au moins une fois dans votre vie, ont jeté un coup d’œil sur le ciel. Souvenez-vous : un soir à la campagne, pendant que se prolonge la promenade après dîner ou la veillée au jardin, les étoiles qui s’allument, peu à peu plus nombreuses, les vieux souvenirs qui s’évoquent, les rêveries qui s’échangent à haute voix :
« Dire que chacun de ces petits points lumineux est un soleil, que ce que nous prenons pour la voûte du ciel est en réalité un abîme, que nous sommes au bord de cet abîme comme des baigneurs sur la plage, avec tout ce formidable inconnu qui se creuse sous nos yeux… »
Qui de nous n’a connu ces conversations décousues où chacun apporte son lot, l’un son imagination débridée, l’autre des brides de savoirs conservés depuis l’école en quelque coin de la mémoire, un troisième, quelque découverte sensationnelle faite par un journal du soir ou un hebdomadaire à grand tirage : les martiens, les soucoupes volantes, où la prochaine collision de la Terre avec un Bolide ?….
Jusqu'à ce que l’inévitable esprit réaliste de l’auditoire le ramène à des préoccupations moins éthérées et, c’est le cas de le dire, plus terre à terre, en concluant avec conviction :
« Tout cela ne nous dit pas si la Bourse va monter ou si le patron va accepter notre demande d’augmentation, ou encore si le petit va réussir l’examen d’entée en sixième. Rêver aux étoiles est un passe-temps bien agréable, mais croyez-moi, nous sommes sur Terre, et mieux vaut rester les deux pieds solidement collés dessus. Au fond, si le gouvernement tient à dépenser de l’argent pour la science, probablement ferait-il mieux de construire des hôpitaux que des observatoires… »
Eh bien, c’est à ce moment, justement, qu’une voix inattendue doit s’élever – une voix indiscrète qui n’est point connue de l’aimable société et qui contredit radicalement le dernier orateur. Chacun, surpris, prête l’oreille à cette voix, qui est peut-être, tout bonnement, celle de l’auteur de ce livre, et voici à peu près ce qu’elle dit :
….ut être, autours d’une de ces étoiles, gravite-t-il des planètes pareilles à la Terre, avec des hommes qui ont aussi leurs disputes et leurs guerres ? S’il y a une planète X qui tourne autours de Véga, et des êtres intelligents sur cette planète, soyez sûr qu’elle leur paraît le centre du monde, et qu’une crise ministérielle chez eux leur semble ébranler l’univers. Mais combien de gens, ici bas, se doutent que l’humanité pourrait disparaître tout entière, une explosion embraser et vaporiser notre Terre elle-même, et tout le système solaire par-dessus le marché, sans que le reste de l’univers en ressentit le contre-coup ? Ce serait même beaucoup d’honneur si la nouvelle paraissait en deux lignes dans les journaux de la planète X.
« Une fourmilière, voilà à quoi Paris me fait penser ce soir. Il y en a une dans un coin de mon jardin. Je me grade bien de la détruire, car elle est de nature à inspirer une saine philosophie. Les fourmis vont et viennent, transportent des brindilles, creusent, travaillent, se bousculent, se précipitent, comme si le sort du cosmos en dépendait. Je me plait à m’imaginer que les fourmis nous ressemblent, qu’elles ont, comme nous, de grands problèmes politiques et qu’elles sont persuadées, comme nous le sommes, que tout l’univers gravite autour de leur fourmilière. Quand je me représente ces hautes prétentions, il me suffit de baisser les yeux pour m’apercevoir que le domaine de ces bestioles ne s’étend pas à plus de quelques mètres de leur cité souterraine ; au-delà de la clôture du jardin, c’est pour elles l’inconnu – quelque chose comme l’espace interstellaire pour nous ; la route nationale qui passe à deux kilomètres n’est pour leur esprit qu’une possibilité fabuleuse, et seuls, les Einstein fourmiliens, si j’ose dire, peuvent concevoir qu’il existe peut-être, ça et là, d’autres fourmilières très éloignées, et même des agglomérations peuplées de géants à deux pattes capables de pulvériser un monde d’un coup de talon.»
L’Astronomie ? A quoi bon !
Nous n’écouterons pas plus longtemps, lecteur, cet apôtre de la philosophie fourmilienne. Sans doute, est-ce une chose à peu près inutile puisque vous avez acheté ce livre ! Car ce geste signifie que vous êtes de ceux qui, au moins une fois dans votre vie, ont jeté un coup d’œil sur le ciel. Souvenez-vous : un soir à la campagne, pendant que se prolonge la promenade après dîner ou la veillée au jardin, les étoiles qui s’allument, peu à peu plus nombreuses, les vieux souvenirs qui s’évoquent, les rêveries qui s’échangent à haute voix :
« Dire que chacun de ces petits points lumineux est un soleil, que ce que nous prenons pour la voûte du ciel est en réalité un abîme, que nous sommes au bord de cet abîme comme des baigneurs sur la plage, avec tout ce formidable inconnu qui se creuse sous nos yeux… »
Qui de nous n’a connu ces conversations décousues où chacun apporte son lot, l’un son imagination débridée, l’autre des brides de savoirs conservés depuis l’école en quelque coin de la mémoire, un troisième, quelque découverte sensationnelle faite par un journal du soir ou un hebdomadaire à grand tirage : les martiens, les soucoupes volantes, où la prochaine collision de la Terre avec un Bolide ?….
Jusqu'à ce que l’inévitable esprit réaliste de l’auditoire le ramène à des préoccupations moins éthérées et, c’est le cas de le dire, plus terre à terre, en concluant avec conviction :
« Tout cela ne nous dit pas si la Bourse va monter ou si le patron va accepter notre demande d’augmentation, ou encore si le petit va réussir l’examen d’entée en sixième. Rêver aux étoiles est un passe-temps bien agréable, mais croyez-moi, nous sommes sur Terre, et mieux vaut rester les deux pieds solidement collés dessus. Au fond, si le gouvernement tient à dépenser de l’argent pour la science, probablement ferait-il mieux de construire des hôpitaux que des observatoires… »
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