
ÉTUDE D’IMPACT DE LA
POLLUTION LUMINEUSE SUR LES
BATRACIENS ANOURES
Michel BONAVITACOLA ( Licorness
)
Brice DESLANDRES ( Université Paul Sabatier de Toulouse - option Environnement
et Licorness)
Afin d’évaluer
l'impact de la pollution lumineuse sur les sites astronomiques et les zones
à protéger ( parcs naturels , réserves ciel étoilées
….) l’association Licorness développe des processus et des
méthodes spécifiques
Ces méthodes ont des applications multiples.
Elles peuvent être appliquées dans le cadre d'études d'impacts
sur l'environnement et les écosystèmes.
I. Introduction :
Bien qu’il semble que certaines espèces
nocturnes soient très sensibles à la lumière à ce
jour peu d’études ont été menées et mise en
œuvre sur le terrain.
L’étude que nous avons réalisée in natura a pour
but de constater l’impact de l’éclairage artificiel sur certaines
espèces.
En d’autres termes peut on corréler le niveau de pollution lumineuse
et la densité de certaines espèces dans une zone géographique
donnée ?
Nous avons sélectionné une classe d’organismes très
sensibles à la lumière : les batraciens anoures.
Puis avons choisit des sites naturels dans lesquels ces batraciens vivent mais
ou il existe de forts gradients de pollution lumineuse.
Nous avons aussi vérifié que les sites retenus sont peu ou pas
affectés par d’autres types de pollutions.
Enfin nous sommes allé sur les sites retenus la nuit faire du comptage
de batraciens et des mesures astronomiques et photométriques.
Cette étude a permis de développer une nouvelle procédure
scientifique novatrice l'associant les trois domaines suivants : physique, écologie
et environnement.
II. Définition de la pollution lumineuse :
L’expression pollution lumineuse est
utilisée à la fois pour désigner la présence nocturne
anormale et/ou gênante de lumière (on parlera alors plutôt
de « nuisance lumineuse ») et les conséquences de l'éclairage
artificiel, nocturne, sur la faune, la flore, la fonge
(a), les écosystèmes , les paysages ,
la voûte céleste. Stricto sensu, l'expression « pollution
lumineuse » désigne le phénomène croissant d'altérations
fonctionnelles d'écosystèmes par immixtion de lumière artificielle
dans l'environnement nocturne, et plus précisément quand cette
lumière a des impacts négatifs significatifs sur certaines espèces
réputées être des « espèces-clé »
(dont par exemple certains insectes nocturnes (papillons, coléoptères),
chauve-souris, amphibiens...) et au delà sur l'intégrité
écopaysagère.
III. Méthodologie :
Les méthodes de mesure que nous avons
utilisé d’un point de vue astronomiques sont des méthodes
normalisées et qui ont déjà été reproduites
plusieurs fois en divers points d’étude.
Pour les mesures biologiques, bien que les méthodes n’aient encore
jamais été normalisées, les matériels et protocoles
ont été choisis pour faciliter la reproduction et la reproductibilité
des mesures ce que nous vérifierons ultérieurement. La détermination
des sites d’études est réalisée de la manière
suivante.
1. Site d’étude
Pour son environnement particulièrement
propice à la vie des amphibiens, ainsi que pour sa relative protection,
le marais Poitevin a été choisi comme milieu d’étude.
De plus, pour étudier de manière efficace l’impact de la
pollution lumineuse, il a été décidé de choisir
une zone où le gradient de pollution lumineuse était conséquent.
Dans ce contexte, les alentours de Luçon (85) ont fournit le meilleur
environnement pour réaliser cette étude (voir figure 1
et 2) : en effet, le canal de Luçon baigne un ensemble de marais
conséquent fournissant aux amphibiens un environnement propice à
la vie et à la reproduction et le gradient de pollution de cette ville
est conséquent également. La détermination théorique
du gradient de pollution lumineuse (b)
a été réalisée grâce aux cartes de pollution
lumineuse tracées par le programme THOTPRO et grâce au programme
THOT : modélisation théorique et numérique s’appuyant
sur trois leviers développés par l’association LICORNESS
sur la base de la théorie des indices de site mise au point par M.Bonavitacola
(référence congrès de Rodez 1998 ) :
- Théorie des indices de site (voir « Principe de fonctionnement
du programme THOT »)
- Le programme THOT
- Le programme THOTPRO : tracé des cartes de sites en coordonnées
polaires (c)
Ensemble du règne des champignons (a)
Diminution de la pollution avec la distance (b)
Les systèmes de coordonnées polaires sont des systèmes
de coordonnées particulièrement adaptées pour l'écriture
des rotations ou des homothéties (c)
Le programme THOT permet (entre autres) à un utilisateur de calculer
la pollution lumineuse générée par des villes avoisinantes.
L'utilisateur rentre les coordonnées et la population des villes voisines,
ainsi que les coordonnées du lieu où il désire calculer
la pollution générée. Le programme lui indique alors l'indice
du site considéré, ainsi que la répartition en azimut de
la pollution. Il permet aussi de calculer la carte de pollution des sites en
coordonnées polaires et ainsi d’identifier l’impact de chaque
source sur le site considéré.
Le programme THOTPRO permet, lui, le traçage de cartes de pollution lumineuse
type IGN d’une zone.Chaque site
d’étude précis a ensuite été défini
sur le terrain en prenant soin d’étudier des zones humides identiques
en terme de pollution, eutrophisation, végétation, dimension,
écoulement et population de batraciens anoures.

Simulation de pollution lumineuse (programme THOTPRO) et localisation des sites
d’étude
Ainsi les 5 sites d’études choisies pour le travail ont les caractéristiques suivantes :
Site |
Distance
du dernier lampadaire (m) |
Distance**
de la source lumineuse A* (m) |
Latitude
|
Longitude
|
Altitude
(m) |
Azimut
source lumineuse A |
0 |
920,00 |
0,00 |
46°27' 17,37"
N |
1°10' 00,55"
O |
4,00 |
0 |
1 |
1560,00 |
2850,00 |
46°26' 04,43"
N |
1°08' 48,37"
O |
2,00 |
N 330 |
2 |
2530,00 |
3670,00 |
46°25' 34,43"
N |
1°08' 35,88"
O |
1,00 |
N 335 |
3 |
5280,00 |
6250,00 |
46°24' 09,06"
N |
1°08' 09,06
O |
1,00 |
N 340 |
4 |
9900,00 |
11170,00 |
46°24' 34,40"
N |
1°02' 11,34"
O |
1,00 |
N 300 |
5 |
14280,00 |
14280,00 |
46°24' 37,74"
N |
0°58' 29,43"O |
1,00 |
N 290 |
2. Mesures astronomiques
Les mesures astronomiques ont pour but de déterminer
quantitativement et qualitativement la pollution lumineuse. Pour cela nous devons
déterminer expérimentalement et théoriquement quelle note
sur l’échelle de Bortle (voir Annexe) ou indice de pollution nous
pouvons attribuer à la zone considérée.
Les mesures astronomiques consistent tout d’abord à déterminer,
sur le terrain, la note en terme de pollution lumineuse que l’on peut
attribuer au site d’étude. Cette note sur l’échelle
de Bortle traduit en fait deux types de pollution :
- PLVC : Niveau calculé
de l’impact de la pollution lumineuse sur l’éclairement de
la Voûte Céleste .
Ces calculs sont fait par les logiciels THOT et THOTPRO qui traduisent cette
pollution en terme d’indice de qualité de site .
- PLTP : Pollution Lumineuse / éclairement Terrestre
Proche : cette pollution traduit l’éclairage direct et l’éblouissement
consécutif par les éclairages nocturnes.
Pour mesurer cette PLTP, nous utilisons un luxmètre (mesure de l’éclairement
en Lux)
L’échelle de Bortle est une
échelle de mesure de la pollution lumineuse créée pour
l'édition de février 2001 du magasine Sky & Telescope par
John Bortle.
C'est une description de la noirceur du ciel basée sur l'observation
de différents objets astronomiques et des perturbations lumineuses.
La détermination de cette note repose sur six critères que l’on
doit caractériser par des observations de terrain :
Magnitude limite à l’œil nu, Voie Lactée, Objets étendus,
Vision des objets au sol, Fond de ciel, Environnement du système solaire.
A noter que pour des sites calibrés lors des campagnes de mesures régulières
le niveau calculé (PLVC) par les logiciels est parfaitement recalé
sur l’échelle de Bortle.
Le fait de comparer sur le terrain la mesure effectuer avec l’échelle
de Bortle au niveau calculé permet de traquer des erreurs de mesures
ou de processus.
3. Mesures biologiques
Le but des analyses biologiques est de
déterminer, par l’intermédiaire d’enregistrements
et de traitements audio, l’activité des batraciens anoures, exprimée
par la densité des chorus , en fonction de la pollution lumineuse présente
sur chaque site d’étude.
Pour analyser l’activité des batraciens anoures, on assimile cette
activité à la densité des chorus, c’est-à-dire
au nombre de coassements par batracien par unité de temps.
En effet, à l’époque où sont faites les mesures (début
Juin 2007), les batraciens ont terminé leurs déplacements saisonniers
et ne bougent que très peu autour de leur zone humide.
La manipulation consiste simplement en un enregistrement, sur site, des coassements
des batraciens.
Aux vues des performances du matériel utilisé, il est nécessaire
de diriger correctement le micro pour récupérer un maximum de
chorus et de s’approcher suffisamment des batraciens pour obtenir des
enregistrements exploitables.
En effet, nous avons pu estimer sur le terrain que les chants qu’il était
possible d’enregistrer et d’interpréter se situaient à
environ 50 m du micro.
De plus, le micro utilisé est un micro d’ambiance qui a une amplitude
d’enregistrement de 90° à 100°.
Le traitement des données nous emmène directement à définir
le nombre de batraciens présents sur le site enregistré ce qui
est principalement réalisé par écoute des enregistrements.
Ensuite, la méthode est de compter exactement le nombre de coassements
audibles : ces coassements nous servant d’indicateur d’activité.
Avec l’ensemble de ces données il est alors possible d’exprimer
nos résultats sous forme de « nombre de coassements par batracien
par heure ».
IV. Résultats et interprétation
Les résultats obtenus après correction de divers paramètres tels que l’influence de la lune sur les mesures astronomiques et photométriques, sont les suivants :
| SITE
1 |
SITE
2 |
SITE
3 |
SITE
4 |
SITE
5 |
||
Conditions
expérimentales |
Distance du centre de la
source ( m ) |
2850,00 |
3670,00 |
6250,00 |
11170,00 |
15420,00 |
Date de mesure |
22/05/07 |
22/05/07 |
22/05/07 |
22/05/07 |
23/05/07 |
|
Heure des mesures |
00h24' |
00h10' |
23h25' |
01h30' |
02h00' |
|
Température
(°C) |
15° |
16° |
15° |
14° |
15° |
|
Humidité
relative (%) |
91% |
89% |
90% |
95% |
94% |
|
Couverture nuageuse |
non |
non |
non |
non |
non |
|
Vent |
non |
non |
non |
non |
non |
|
Mesures
astronomiques et photométriques |
Note sur l’échelle
de Bortle |
5,0 |
4,6 |
4,0 |
3,3 |
2,6 |
PLTP : éclairement
au sol (lux) |
0,034 |
0,024 |
0,012 |
seuil de détection
|
seuil de détection
|
|
Indice de site
(q) |
1,2241 |
0,4704 |
0,1842 |
0,1464 |
0,1058 |
|
Mesures biologiques
|
Coassements/batracien
/Heure |
663
± 138 |
1227
± 169 |
1819
± 237 |
1974
± 153 |
2212
± 288 |
Nous avons souhaité vérifier
la reproductibilité des résultats.
Pour cela, nous avons effectué une seconde série de mesure sur
les sites 1 et 2. Les premières mesures ont été
réalisées le 21/05/2007. La seconde série
d’enregistrements est, quant à elle, réalisée le
22/05/2007.
Nous obtenons alors des valeurs similaires aux premières mesures.
Cependant, il faudrait vérifier cette reproductibilité en réalisant
à nouveau des mesures sur d’autres sites d’étude et
en multipliant les types de sources lumineuses.
Il s’agit de savoir si l’activité
des batraciens anoures, assimilée ici à la densité des
chorus (nombre de chorus / batracien / unité de temps) est modifiée
par la présence d’une source lumineuse qui diffuse dans l’atmosphère.
Nous allons séparément analyser les trois paramètres de
pollution lumineuse dont nous disposons et nous verrons également si
d’autres facteurs ont pu jouer sur nos résultats.
A l’écoute des enregistrements, nous avons pu déterminer
les espèces d’amphibiens que nous avons enregistré.
La principale source de coassements de nos enregistrements provient de la rainette
verte (Hyla arborea).
Sur l’ensemble des enregistrements, nous avons également pu repérer
des coassements provenant de grenouilles de Graf (Rana grafi)
et de grenouilles de Perez (Rana perezi).
1. Mesure sur site : Note
sur l’échelle de Bortle : (NEB)
Dans un premier temps, nous avons souhaité
étudier l’impact global de la pollution lumineuse sur l’activité
des batraciens anoures.
Pour cela nous avons utilisé la note obtenue par chaque site sur l’échelle
de Bortle
En analysant le graphique l’activité des batraciens en fonction
de la NEB (voir figure ci dessous) ,nous remarquons que plus la dégradation
du site est importante ,plus l’activité des batraciens diminue.

D’autre par on constate la présence
d’un point de cassure (cassure de Brif ).
Cette dernière est située à environ 4.2 sur l’échelle
de Borttle.
A partir de ce point le niveau de pollution lumineuse impact fortement l’activité
des batraciens.
2. Niveau de pollution calculé
sur le voute céleste ( PLVC ) :

Il semble que l’impact de la PLVC
se fasse principalement ressentir dans les premiers sites.
A partir du site situé à environ 5 Km, la courbe se modifie pour
laisser apparaître un ralentissement de l’accroissement d’activité.
Comme nous l’avions vu précédemment, la valeur d’indice
de site que nous obtenons au niveau de la cassure de Brif est de 0,27.
Cela correspond, lorsqu’on la traduit en échelle de Bortle à
une note de 3,5 à 4,5.
Ceci correspond parfaitement à la cassure que nous avions vue précédemment
lors de l’analyse des coassements en fonction de la note sur l’échelle
de Bortle.
Nous pouvons alors définir une distance limite à une source lumineuse
(qui serait unique) située à environ 6 km pour une zone comme
celle que nous avons étudié.
3. PLTP :
Aux vues de la précision du luxmètre
utilisé et donc des incertitudes présentes sur les mesures d’éclairement
réalisées aux luxmètres, aucune conclusion n’est
réellement possible à apporter au niveau de l’impact de
l’éclairement direct.
Cependant, il a semblé évident que les résultats semblaient
présenter une décroissance similaire aux deux paramètres
précédents (NEB et PLVC).
4. Conclusion partielle
Pour les Batraciens que
nous avons étudié, nous pouvons donc fixer une cassure (cassure
de Brif), située à une valeur moyenne de 4 sur l’échelle
de Bortle.
A partir de cela, il nous est possible d’établir des cartes avec
le programme THOTPRO pour visualiser à partir de quelle distance de chaque
ville est située cette cassure.
Il faudrait maintenant reproduire ce type d’étude sur d’autres
espèces pour voir si la cassure se situe au niveau de la même note
ou si cela diffère selon les espèces.
V. Conclusions et perspectives
D’un point de vue biologique, et aux
vues des résultats obtenus il semble que la pollution lumineuse affecte
sensiblement l’activité des batraciens ce qui peut engendrer une
suite de réactions en chaîne entraînant une dégradation
significative des écosystèmes.
Ceci peut être expliqué par les nombreux résultats obtenus
pour différentes espèces qui mettent en évidence que l’obscurité
constitue un milieu refuge pour les espèces nocturnes ou partiellement
nocturnes : de ce fait, il est compréhensible que, dans un but de survie,
les coassements se fassent moins présents lorsque la luminosité
augmente.
Or, l’activité des batraciens anoures nous indique leur intensité
de reproduction.
En effet, les chorus étant généralement des appels à
but reproductif, toute baisse d’intensité de ces chants provoque
à posteriori une diminution de la reproduction jusqu’à arriver,
dans un terme plus ou moins long, à la disparition de l’espèce
dans la zone considérée.
Il est à noter que le but de ces
études, bien qu’elles nous permettent d’avoir un aperçu
de l’impact de la pollution lumineuse sur la faune nocturne, avait pour
but principal de vérifier et valider les protocoles mis en place précédemment.
De ce point de vue, nous pouvons dire que les études présentent
des résultats tout à fait satisfaisants.
En effet, il nous a été possible de mettre en place un nouveau
type de mesure d’impact de la pollution lumineuse sur la faune et la flore.
Il en résulte alors une cassure indiquant une baisse significative d’activité
lorsqu ‘on se rapproche d’une source de pollution : la cassure
de Brif.
Néanmoins, les résultats obtenus
nécessiteraient d’être reproduits sur un ensemble de zones
différentes pour éliminer les incertitudes reposant sur des paramètres
propres à chaque zone d’étude.
Pour cela, les protocoles mis en place et l’étude réalisée
pourront servir de modèle pour reproduire les études dans chaque
zone choisie. Les mesures ont été réalisées à
cause d’un manque évident de données à ce sujet.
Un certain nombre d’analyses sont réalisées en laboratoire
notamment aux Etats-Unis mais les études de terrain et les études
en Français sont des pièces rares dans ce domaine.
De ce fait, les analyses que nous avons effectuées doivent permettre
une multiplication des études et des analyses sur différentes
espèces nocturnes, différents milieux récepteurs et sur
différentes sources lumineuses.( bandes Infrarouge, bande visible, bande
ultraviolet).
D’autre part l’arrivée sur le marché de photomètres très sensibles ( SkyQuality Meter ) devrait permettre de gagner beaucoup de temps dans les mesures photométriques de la voûte céleste.