Eclipse totale de Lune depuis le Maroc



Philippe Morel,

Société Astronomique de France

L'éclipse totale de lune du 21 février 2008 n'a pas porté chance à beaucoup d'observateur et pour se donner un maximum de probabilités de pouvoir assister au phénomène, quatre membres de la Société Astronomique de France se sont offert l'agréable en plus de l'utile en se déplaçant à 3000 km au sud ouest de Paris, à agadir.

Vers le ciel depuis Essaouira, © : Philippe Morel, SAF

Ce déplacement comportait deux avantages significatifs : une probabilité météo bien meilleure et l'opportunité d'élever la Lune  en milieu de totalité de 18° de hauteur de plus qu'à Paris.

Dans la nuit du 19 au 20 février

© : Météo-France - Centre  de Météorologie Spatiale - Lannion

La veille de l'éclipse fut un jour de grand beau temps et 24 heures avant l'éclipse, la Lune éclairait le ciel mais le baromètre était en baisse depuis plusieurs jours et le vent venant de s'orienter vers le sud-ouest, n'annonçait rien de bon même  si tout le Maroc  était  dégagé.

Le matin du 20 février

Toujours un franc soleil durant les premières heures du jour mais l'arrivée de discrets voiles de cirrus jointe à un renforcement du vent de sud ouest invite à une consultation des images satellites :

© : Météo-France - Centre  de Météorologie Spatiale - Lannion

Il est 10h30 quand le verdict tombe : une perturbation nuageuse et pluvieuse de 4000 km de longueur arrive sur le Maroc dans le sens sud-ouest nord-est et ces voiles de cirrus en sont les prémices et avec un déplacement estimé d'ouest en est estimé à 100 km/6h, une chose est dès lors certaine : le ciel sera couvert durant l'éclipse à Agadir. Seules deux possibilités offrent de faibles probabilités d'échapper à cet échec, l'une très risquée consiste à fuir vers le sud-est d'environ 400 km et l'autre, plus sûre, invite à remonter le plus au nord possible le long de la côte Atlantique mais sans rencontrer une autre perturbation plus modeste devant passer sur le détroit de Gibraltar.

© : Météo-France - Centre  de Météorologie Spatiale - Lannion

Quand, à 10h50, le cap est mis sur la région de Tanger, au sud du détroit de Gibraltar, un épais voile masque  déjà le Soleil à Agadir et ne reste plus qu'à parcourir 850 km avant le début de l'éclipse ce qui rebutera deux des quatre membres de l'équipée tout en encourageant les deux autres à s'offrir cette traversée du Maroc quelque peu originale.  

© : Google Maps

Agadir - Marrakech : 240 km de galère

De l'huile d'argan à chaque kilomètre, © : Philippe Morel, SAF

Le départ est donné à 10h45 après un rapide chargement du matériel et dès la sortie de l'agglomération d'Agadir le soleil se dévoile peu à peu. La route chemine au milieu des arganiers ; arbres que l-on ne trouve que dans cette région et dans de rares endroits en Amérique du sud Courte. Pose à une cinquantaine de kilomètres du départ ...


Arrêt à Ameskhroub, © : Philippe Morel, SAF

... à Ameskhroub juste avant d'aborder l'ascension des derniers contreforts du Haut Atlas. Débute alors la partie la plus amusante de cette route réputée comme l'une des plus dangereuses du continent africain.


Entre Ameskhroub et Argana, © : Philippe Morel, SAF


Les paysages se font de plus en plus arides et la route de plus en plus sinueuse. On y rencontre tout ce qui roule ... ou essaie de rouler car dans les montées la vitesse est rarement supérieure à 10 km/h si on a la malchance d'y rencontrer un convoi de camions.


Après les zones arides, Argana est en vue puis Imi-n-Tanoute, © : Philippe Morel, SAF



Enfin la descente et l'arrivée à Imi-n-Tanout puis Chichaoua. Il est environ 14h et la température extérieure est de 28°C. Insensiblement, les cirrus gagnent du terrain et l'horizon sud est complètement bouché. Les nuages nous devancent et il en sera ainsi jusqu'à Marrakech en raison de la lenteur du trafic et du cap plus est que nord pris par la route.


© : Météo-France - Centre  de Météorologie Spatiale - Lannion

La situation météorologique est conforme aux prévisions et à 200km au sud-ouest Agadir est déjà sous les nuages. Une heure plus tard, annonçant la fin de la partie la plus interminable de l'itinéraire, apparaît la banlieue encombrée de Marrakech.

Marrakech - Casablanca : 300 km de tranquillité


En route vers le ciel dégagé, © : Philippe Morel, SAF

Plus qu'une trentaine de kilomètres à parcourir en direction du nord au travers des palmeraies avant d'atteindre l'entrée de l'autoroute trans marocaine dont la prolongation vers Agadir est en construction. Une autoroute comme chez nous sauf qu'on y voit traverser des moutons, des piétons, des ânes tirant des charrettes et que la bande d'arrêt d'urgence sert à tout sauf à s'arrêter en urgence. Février 2008 : c'est la campagne de lutte contre les excès de vitesse et malheur à qui dépasse les 120 km/h autorisés car ici, point de radars automatiques mais un képi derrière chaque panneau.


Enfin, l'autoroute jusqu'à Asilah, © : Philippe Morel, SAF

Il est environ 16h30 quand apparaît l'indicateur de sortie pour la ville de Ben Guerir. Le 22 novembre 2004 à 11h45 cette région a été bombardée de trois impacts d'une météorite dont la masse totale devait approcher les 80 kg.


Une chondrite LL6 identifiée au Maroc, © : Philippe Morel, SAF
 
Identifiée comme une chondrite ordinaire de type LL6 par le Dr. Hasnaa Chennaoui Aoudjehane de l'université Aïn Chok de Casablanca, cette météorite est la première à rencontrer le sol du Maroc et avoir été classifiée par une autorité scientifique de ce pays.

Coucher de Soleil à Casablanca


Le port de Casablanca sous les derniers rayons du soleil, © : Philippe Morel, SAF

Il est 18h19m et l'océan Atlantique apparaît à nouveau au moment où les derniers rayons du Soleil glissent sous l'horizon, donnant sur le port de Casablanca une lumière des plus fantomatique. Le ciel est alors complètement dégagé de ses voiles de cirrus, laissant apparaître à l'horizon est le disque de la Lune.


© : Météo-France - Centre  de Météorologie Spatiale - Lannion

Tout le sud du pays est désormais recouvert de nuages mais le nord est complètement dégagé. L'essentiel est alors de monter vers le nord pour éviter le retour des nuages avant ou pendant l'éclipse mais pas trop pour éviter les méfaits de la dépression située sur le sud de l'Espagne.

De Casablanca à Asilah


© : Google Maps

Il fait déjà presque nuit à l'arrivée à Rabat vers 19h15m mais il s'agit d'une nuit baignée de lumière car un clair de Lune d'une blancheur extrême  commence à illuminer cette nuit inespérée. Encore deux heures d'autoroute pour parcourir les 150 derniers kilomètres via Kenitra dont le nom signifie "petit pont" en arabe et ex Port Lyautey fondée en 1912 durant le protectorat. Vient ensuite Larache ; une agglomération très éclairée invitant à monter à 40km au nord, à Asilah. Tanger n'est qu'à 35 km au nord et un petit paradis pour astrophotographes en quête de ciel dégagé et de tranquillité est en vue.

Eclipse totale de Lune à Asilah




© : Google Maps

Arriver à destination dans les délais était une chose mais trouver un site d'observation tranquille en une région où toute zone inhabitée finit au bout de quelques minutes par grouiller d'une population humaine et animale, était une toute autre affaire. Un vieux "Routard" des années 1990 nous indiquait cependant la direction du bon plan à la sortie d'Asilah en direction du nord : l'hôtel Alkhaima ; îlot de quiétude où des baroudeurs ne tiendraient pas plus de deux jours mais endroit idéal pour quelques heures d'éclipse.



A destination, © : Philippe Morel, SAF

Ce paradis fait de quatre bâtiments entourant un grand jardin avec piscine sans accès directement ouvert sur l'extérieur et à deux pas de la plage et de l'océan Atlantique avait en effet tout pour plaire pour le touriste en quête de quiétude. Ajoutons à cela la gentillesse d'un personnel prêt à se couper en quatre pour satisfaire des pensionnaires peu ordinaires.

Georges Bouderand : l'assistant réalisateur, © : Philippe Morel, SAF

Le matériel installé en moins d'une demi heure comportait un téléobjectif MTO 500 de 500mm de focale ouvert à F/D = 6,3 installé sur une monture équatoriale GEM1 entraînée sur ses deux axes et dont le contrepoids avait été remplacé par la batterie d'alimentation ; ancienne alimentation NP 4000 d'un camescope des années 90, idéale pour tenir plusieurs nuits d'observation. Au foyer du téléobjectif était placé un boîtier Canon 350D commandé par un PC portable, permettant une visualisation fiable des images.

Pendant l'éclipse


Cliquer sur l'éclipse pour en découvrir les images

Dans un ciel d'une incroyable pureté la Pleine Lune au méridien éclairait le paysage d'une intense lumière blanche et jusqu'au milieu de l'entrée de la Lune dans l'ombre : des conditions météorologiques parfaites. Vers 2h20, soit environ 40 minutes avant le début de la totalité, l'ouest s'est progressivement chargé de nuages bas poussés vers le nord-est par le vent devenu alors sensible.


La couverture nuageuse une demi heure avant le début de la totalité, © : Météo-France - Centre  de Météorologie Spatiale - Lannion

Peu à peu ces nuages ont bouché l'horizon nord sans jamais altérer l'observation du phénomène et à partir de 3h01m ce fut le grand spectacle  avec, comme prévu, une totalité claire et très contrastée avec un peu de bleu au début puis des nuances orangées et rouges. La seconde partie de la totalité voit la montée au dessus de l'horizon sud-ouest des premiers voiles de cirrus précurseurs de l'arrivée de la perturbation.  Ceux ci commenceront à voiler la Lune de temps à autre à partir de la fin de la totalité. A ce moment, Casablanca et Rabat étaient déjà privées d'éclipse  et à Larache la seconde partie de la totalité a probablement été très difficile. Nous apprendrons juste avant de partir le matin du 21 qu'à Tanger il a plu durant toute la totalité à cause d'une bande nuageuse large d'une vingtaine de kilomètres mais d'environ 250km de longueur. La fin du phénomène s'est jouée à cache-cache avec des voiles de cirrus de plus en plus denses ; la Lune descendant alors de plus en plus vers l'ouest en direction de l'arrivée de la perturbation.


Un ciel qui a été bleu, © : Philippe Morel, SAF

Après 4h de sommeil, l'heure du retour arrive le matin du 21 vers 10h. Dans un ciel couvert d'une épaisse couche de cirrus, seuls persistent quelques degrés de ciel bleu à l'horizon nord ...


Déluge en vue dès la sortie d'Asilah, © : Philippe Morel, SAF

... et le côté sud est envahi d'importantes masses de nuages bas porteurs d'une pluie tant attendue par les populations depuis plusieurs mois.


© : Météo-France - Centre  de Météorologie Spatiale - Lannion

L'ensemble du Maroc est alors sous les nuages et sera bientôt sous une pluie qui accompagnera tout le retour, rendant particulièrement épique le tronçon Marrakech-Agadir de nuit sur lequel même les marocains non chauffeurs de camions ne s'aventurent pas après le coucher du Soleil.



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