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La Bible face à la critique historique

Portait du roi Josias, roi du royaume de Juda entre 639 et 609 avant notre ère. Dessin extrait de l'ouvrage iconographique "Promptuarii Iconum Insigniorum" de Guillaume Rouillé publié à Lyon en 1553. Document Google Books.

De la naissance du Livre sacré à la naissance du judaïsme (I)

Restauration du royaume de David sous le roi Josias

En 639 avant notre ère soit un siècle après l'anéantissement du royaume d'Israël et son assimilation à la culture assyrienne, selon la Bible "Josias avait huit ans lorsqu'il devint roi et il régna trente et un ans à Jérusalem. Il fit ce qui est droit aux yeux de Yahvé, et il marcha dans les voies de David, son père; il ne s'en détourna ni à droite ni à gauche" (2 Chroniques 34:1-3).

Josias put mener à bien son oeuvre car l'Empire assyrien fut sur le déclin à partir de 627, lorsque Babylone retrouva son indépendance et que les Assyriens relâchèrent leur viligence sur les terres du Levant que les Égyptiens se sont empressées de reconquérir.

En accédant au pouvoir monarchique du royaume de Juda, le projet politique autant que théologique du roi Josias était de restaurer la grandeur du royaume de David. Pour réaliser son rêve, il voulut reconquérir le royaume du Nord afin de réunifier le peuple d'Israël. Mais pour cela il devait éradiquer le polythéisme qui survivait toujours ci et là.

Nous avons des preuves archéologiques de ce paganisme. En 1975, l'archéologue Ze’ev Meshel de l'Université de Tel Aviv (TAU) accompagné de son équipe et de neuf volontaires découvrirent à Kuntillet 'Ajrud dans le nord du Sinaï, à 16 km à l'ouest de l'ancienne route de Gaza, deux grands pithoi ou jarres de stockage pesant chacune près de 14 kg portant des symboles figuratifs et des inscriptions. L'un des ostraca ou tesson de poterie que l'on voit ci-dessous à gauche portait une inscription blasphématoire pour les juifs faisant référence à la déesse païenne Ashérah (Ashéra) comme étant l'épouse de Yahvé : "Je vous ai bénis par YHVH notre gardien et Son Ashéra" (ou ashérah selon les interprétations, le texte s'écrivant "berakhti et’hem l’YHVH shomron [ou Shomrenou] ulèAsherato"). On aperçoit également en dessous de l'inscription deux dessins figuratifs représentant le dieux égyptien Bès (reconnaissable à sa coiffe en éventail), en fait le nom collectif de divinités secondaires. Cet artefact date du VIIIe siècle avant notre ère.

A gauche, l'ostracum découvert à Kuntillet 'Ajrud dans le nord du Sinaï datant du VIIIe siècle avant notre ère portant au-dessus à gauche l'inscription : "Je vous ai bénis par YHVH notre gardien et Son Ashéra". A droite, vue générale du site archéologique de Kuntillet 'Ajrud. Documents Ze’ev Meshel et Avraham Hai/TAU.

Un autre ostracum portant l'inscription "YHVH et son Ashérah" surnommé "l'inscription de Ekron" fut découvert en 1957 dans le Tel Miqne-Ekron à Shefelah (Shephelah), à 3 km au nord-est du Kibboutz moderne de Revadim, alors en pays Philistin et plus tard intégré au Royaume de Juda. L'ostracum remonte à environ 600 avant notre ère.

Dans la Bible hébraïque, le terme "Ashérah" apparaît 40 fois dont 4 fois dans la Torah ou Pentateuque (Exode 34: 13; Deutéronome 7:5, 12:3 et 16:21) comme étant le nom d'une idole qu'il faut détruire au même titre que les représentations de Baal et autres "faux dieux" selon l'ordre donné par le roi Josias et plus tard rappelé par le prophète Jérémie.

Dans un pays encore très influencé par le paganisme pour des raisons historiques (voir l'encadré ci-dessous), le projet de Josias se déclina en trois étapes :

- centraliser le culte afin d'honorer un Dieu unique dans un temple unique,

- éradiquer les cultes concurrents pour valoriser le Dieu unique,

- élaborer une histoire sacrée commune en combinant les histoires des royaumes du Nord et du Sud.

Si en théorie, un chef d'État peut imposer sa volonté par la force de la Loi ou au sens propre d'un jour à l'autre, en pratique il a tout de même fallu quelques décennies et vraisemblablement plusieurs générations pour que ce projet d'unification aboutisse.

Le sens du terme "Ashérah"

"Ashérah" (ou Ashéra) fait-il référence au nom d'une personne ou est-ce l'objet "ashérah" ? En hébreu, "ashérah" signifie "heureux" ou "droit" mais certains proposent de le traduire par "lieu (sacré)".

Le subtantif apparaît 40 fois dans la Bible hébraïque, généralement précédé de l'article défini "le" (ou l' en français). Comme en français, en hébreu les noms propres ne sont pas précédés d'article (par exemple, on dit "je suis Pierre" et non pas "le Pierre"). Puisque l'article défini est présent, il ne s'agirait donc pas d'un nom propre, mais cela n'élimine pas la possibilité qu'il s'agisse d'une catégorie d'êtres comme une déesse. En hébreu, il n'y a que 8 cas où le terme apparaît sans article ou avec un suffixe pour exprimer la possession, par exemple, "son", "leur", etc. Fait intéressant, son pluriel "asherim", s'utilise à la fois pour les genres masculins et féminins.

Représentations de la déesse Ashérah.

"Ashérah" peut donc aussi représenter une déesse comme l'Histoire nous l'a prouvée à travers les déesses homonymes honorées dans différentes cultures antiques du Proche-Orient durant l'Âge du Bronze. On l'a vénérée chez les Égyptiens (sous le nom de Qetesh, Kadesh ou Qudshu), les Cananéens (Ashérah), les Hittites (Asertu), les Philistins (Ashérah), les Phéniciens (Astarte), les Akkadiens (Astratum) et on la mentionne dans différents textes arabes (Athirat). Généralement, il s'agit d'une déesse mère, parfois une déesse solaire et mariée à un dieu chef de guerre dont on évoque parfois la descendance comme dans la mythologie Ougaritique.

Étant donné ces différentes orthographes, grammaires et usages, il est difficile de distinguer le sens de la phrase, problème qu'on retrouve dans les traductions de la Bible chaque fois que le terme "Ashérah" est utilisé. Ainsi certaines Bible interprètent le verset Juges 3:7 comme signifiant "... et rendirent un culte aux dieux Baals et Ashéras" (Bible de Jérusalem et Bible du Semeur protestante) alors que la plupart des autres Bible ont choisi le sens "... ils servirent les Baals et les idoles" (Sainte Bible protestante).

Concrètement ou plutôt traditionnellement, selon le livre des Rois, le temple de Jérusalem se dégradant, le roi Josias ordonna de le restaurer. C'est à cette occasion que le grand prêtre sacrificateur Hilqiyyahu (Hilkija) aurait "trouvé le livre de la Loi dans le Temple de Yahvé" (2 Rois 22:8). Selon la tradition, le "livre de l'Alliance" avait disparu depuis les jours des Juges (2 Rois 23:22) ou depuis l'époque de Samuel (2 Ch 35:18) et tous les rois de Juda et d'Israël l'avait ignoré. Prenant conscience de l'ampleur du désintérêt des juifs pour leur livre le plus sacré et leur Dieu, on comprend mieux pourquoi selon la Bible, Josias "déchira ses vêtements" en imaginant la colère de Yahvé sachant que "nos pères n'ont pas obéi aux paroles de ce livre" et ont "abandonné" Yahvé (2 Rois 22:11-17).

Josias convoqua ensuite tous les "hommes de Juda et tous les habitants de Jérusalem" (2 Rois 23:2) et lu solennellement la "Loi de Moïse" au peuple juif, une manière d'imposer à tous la religion du Dieu unique et le début de la Réforme religieuse.

Connaissant le projet de Josias, il est évident que la "découverte" de ce livre le plus sacré du judaïsme (les biblistes pensent que l'auteur du texte évoque le Deutéronome) par hasard dans un chantier du Temple paraît des plus suspectes. En réalité, cet évènement est probablement une légende. En effet, dans l'Antiquité il était de tradition d'évoquer la soi-disant "découverte" d'un texte pour légitimer un changement religieux ou culturel. Il y a par exemple les deux tablettes découvertes par le prêtre Murshili (texte hittite du XIVe siècle avant notre ère) expliquant l'origine d'une épidémie du fait que son père n'avait pas tenu sa promesse et la légende néo-babylonienne du roi Nabonide (556-539 avant notre ère) qui lui permit d'entreprendre des travaux de restauration plus tard que prévu. Concernant le récit biblique, on peut aussi imaginer que le sacrificateur créa l'évènement en cachant lui-même le livre sacré dans le Temple. Dans ce cas, le roi Josias était vraisemblablement au courant de la supercherie. Peu importe la manière, c'est ainsi que le roi Josias reconquit les territoires du Nord et parvint à réunifier le peuple d'Israël.

Selon la Bible (2 Rois 22-23), Josias aurait même fait disparaître du temple de Jérusalem les iconographies païennes, en particulier la statue de la déesse Ashéra associée au dieu tutélaire de Juda et reconquit une partie du royaume d'Israël.

Ceci dit, nous ne possédons pas de preuves directes attestant l'éventuelle réforme du roi Josias, ni d'une réorganisation politique ou culturelle. En revanche, nous possédons des indices concordants soutenant cette hypothèse. Ainsi, preuve que le projet de Josias réussit, au VIIIe siècle avant notre ère, la plupart des cités et forteresses des provinces du Nord jusqu'au Sinaï abritaient encore des temples et des hauts-lieux dédiés aux dieux païens. A la fin du siècle, c'est-à-dire pendant le règne de Josias, ces temples et hauts lieux furent détruits et ne furent pas reconstruits. Au VIIe siècle, seul resta le temple de Jérusalem.

Les Périodes de l'Histoire Antique (II)

Empire assyrien

1274 à 612 avant notre ère

Empire babylonien

612 à 539 avant notre ère

Empire perse

539 à 332 avant notreère

Empire hellénistique

332 à 141 avant notre ère

Dynastie hasmonéenne

141 à 37 avant notre ère

Empire romain

37 av.notre ère à 293 de notre ère

Empire byzantin

293 à 638 de notre ère

C'est sous le règne de Josias que fut également écrite la première partie du livre de Josué qui relate l'histoire des deux royaumes et légitimise la politique d'expansion de Josias. Les rédacteurs considèrent le roi comme une sorte de nouveau David. On pense que ces mêmes scribes ont également écrit l'histoire de Moïse et d'autres textes traditionnels. Quant à la date de rédaction de ces textes, puisqu'ils évoquent la destruction de Jérusalem et la déportation à Babylone, les auteurs sacerdotaux et deutéronomiques ne peuvent pas les avoir écrits vers 620 avant notre ère comme le sous-entend la Bible mais après les retours de déportation, soit au plus tôt vers 587 avant notre ère et ensuite à partir de 536 avant notre ère. On y reviendra.

La naissance du Livre sacré

Josias a donc probablement utilisé une version primitive du Deutéronome pour légitimiser la Réforme et la vénération exclusive du dieu de Juda et d'Israël. Par conséquent, à partir de cette époque la religion prit un nouveau sens : le judaïsme naissant se base dorévanant sur un livre, le début d'une réflexion théologique qu'il n'avait pas jusqu'alors. L'écrit devient aussi important que la parole.

C'est de cette époque que remontent les prémices de la bible hébraïque (même si quelques livres prophétiques avaient déjà été composés quelques siècles auparavant) et leur souverainté sur les lois civiles en vigueur dans le royaume de Josias. De façon générale, c'est aussi une première mondiale car c'est la première fois dans l'Histoire qu'un livre plutôt qu'un personnage, une idole ou même un temple représente la loi.

Notons qu'à cette époque, l'araméen est devenu la langue vernaculaire du peuple juif tandis que le hébreu était réservé à la liturgie, raison pour laquelle la bible hébraïque comprend des textes en hébreu mais également quelques uns en araméen. 

Mais la question reste encore de savoir si au VIIe siècle avant notre ère les Israélites savaient lire et écrire ? Les archéologues ont découvert des sceaux et des ostraca datant du VIIe siècle. Au VIIIe siècle, ils sont rares, avant ils sont inexistants. Ces textes concis parlent de questions administratives et légales à l'époque du royaume de Juda alors sous tutelle assyrienne. Jusqu'au VIIe siècle, les anciens Israélites étaient illettrés. A partir du VIIe siècle, l'écriture se répand dans toutes les classes sociales, de la cour à l'ouvrier. Cette diffusion de l'écriture témoigne d'un début d'alphabétisation et de l'importance grandissante des textes sacrés.

A gauche, un exemplaire de la Torah (Pentateuque) imprimé en 1492 à Bologne comprenant la signature de trois censeurs des XVIe et XVIIe siècles et en encadré les commentaires du Rabbi Rachi (Xe.s.). C'est un incunable très rare qui fut vendu chez Christie's à Paris en 2014 pour la modique somme de 3.87 millions de dollars soit 50% de plus que l'estimation des experts (et dix fois le prix estimé d'une Bible Vulgate). A ce jour, c'est l'ouvrage le plus cher en langue hébraïque. A droite, la Bible de Jérusalem ouverte sur une page du Deutéronome. Document T.Lombry.

Le bibliste Thomas Römer a résumé cette révolution intellectuelle : "Le livre découvert dans le Temple témoigne de l'importance de l'écrit dans la société israélite au VIIe siècle avant notre ère. Une révolution est en marche. Jamais auparavant une société n'avait de texte sacré; l'autorité se transmettait par tradition orale. La réforme survient sous le roi Josias qui impose la "Loi de Moïse" sur toute autre loi civile. Le royaume s'organise autour de la Torah. La politique, l'économie, l'éducation en sont bouleversés. C'est une révolution autant culturelle que théologique. Josias peut à présent entraîner la population dans son grand dessein".

Toutefois, la Torah ayant été couchée sur le papier vers le VIIe siècle avant notre ère, elle est devenue de fait un outil de propagande pour le clergé qui l'utilisa pour éduquer les juifs et les prévenir qu'ils devaient rester unis autour de leur roi davidique et fidèles à leur croyance, quitte à s'adapter aux circonstances au risque de disparaître, assimilé par d'autres cultures ou assassinés. Mais Josias ne pensait pas que cette politique de "s'adapter ou périr" allait s'appliquer si rapidement[1].

La fin du rêve

Malheureusement le rêve de Josias ne verra jamais le jour. En 609 avant notre ère, l'armée du pharaon Nékao II envahit son royaume en allant prêter secours au roi d'Assyrie. Selon la Bible, "le roi Josias se porta au-devant de lui, mais Nékao le fit périr à Megiddo" (2 Rois 23:29). Il emprisonna son fils Joachaz et exigea un tribut au royaume de Juda. Puis il plaça Yoyakîn (Jojakim), le fils aîné de Josias sur le trône de Juda (2 Rois 23:29-35).

L'extension maximale de l'empire néo-babylonien au VIe siècle avant notre ère. Documents Zunkir adapté par l'auteur.

Devenu vassal de l'Égypte, Yoyakîn lui paya un tribut et comble du sacrilège pour les juifs, il brûla le livre de la Loi et abandonna le culte de Yahvé. Considéré comme un délinquant et un pervers, selon Jérémie "après trois ans, Jojakim, se révolta contre Nabuchodonosor, apporta ainsi la ruine sur lui-même et sur le pays. Le roi fut enterré au-delà des portes de Jérusalem en même temps qu’une ânesse" (Jérémie 22:19). Par la suite, Joachaz ayant été conduit en captivité en Égypte, Jojakim commit péchés et crimes parmi les plus atroces. "Pas étonnant donc que Dieu ait pensé à 'changer le monde à nouveau en chaos' et s’est abstenu de le faire uniquement parce que le peuple juif sous ce roi était pieux" (Sanhedrin 103 a).

Pour les juifs, les promesses de changement liée à l'avènement du Messie s'envolèrent et ne seront plus qu'un espoir futur. Les Israélites attendront la venue d'un autre Messie en qui ils fonderont l'espoir qu'il instaurera un nouveau Royaume de Dieu sur terre.

Après la victoire sur Israël, Nékao II réussit à étendre temporairement l'empire égyptien jusqu'aux rives de l'Euphrate. Toutefois, en 605 avant notre ère le roi Nabuchodonosor II (Nabuchadnezzar, le plus célèbre personnage de cette dynastie) qui venait de prendre ses fonctions à la tête de l'empire néo-babylonien lui infligea une défaite à la bataille de Karkemish, obligeant Nékao II à abandonner toutes ses colonies au Moyen-Orient.

C'est alors que Nékao II décida de développer l'économie de l'Égypte en façilitant le commerce du bois en Afrique et en Méditerranée et entreprit le creusement d'un canal reliant Zagazig situé sur un bras à proximité de la base du delta du Nil à la mer Rouge. Ce canal fut entretenu sous l'empire romain et maintenu vaille que vaille jusqu'au Moyen-Âge où finalement ce bras du Nil s'ensabla comme d'autres par la suite. En 1498, Vasco de Gama fut donc contraint de passer par le cap de Bonne-Espérance pour rejoindre l'Asie.

Malgré la réussite temporaire du projet du roi Josias de créer une nation juive unie autour d'un même Dieu, la Loi de Moïse ne sera pas légalisée avant quelques siècles encore car entre-temps un nouvel épisode dramatique allait frapper la jeune Israël à peine une génération après le règne de ce roi autant guerrier que pieu.

Les déportations à Babylone

Le prophète Jérémie se lamentant après la destruction de Jérusalem. Peinture à l'huile de 58.3x 46.6 cm réalisée par Rembrandt en 1630 exposée au Rijks Museum d'Amsterdam.

En 597 avant notre ère, sous le règne du roi Sédécias (597-586 avant notre ère), les troupes du roi Nabuchodonosor II envahirent le royaume de Juda qui devint une province vassale de son empire. Pour éviter la destruction de Jérusalem, le roi Yoyakîn ouvrit les portes de la ville. Mais comme il était de tradition en Babylonie, afin d'éliminer tout risque de révolte et pour réduire à néant l'organisation sociale dans les pays soumis, les habitants des pays conquis étaient déportés et leurs terres colonisées. Ainsi, la famille royale davidique, sa cour, quelques princes dont le prophète Daniel et son entourage, les hauts fonctionnaires (les prêtes et les scribes), les artisans ainsi que plus de 3000 juifs (on reviendra sur leur nombre) furent déportés à Babylone et dans les autres villes de l'empire. En même temps, des Assyriens cosmopolites sont venus coloniser la Judée. Nabuchodonosor II plaça Sédécias sur le trône.

Destruction du Temple

Dix ans plus tard, les juifs se révoltèrent de nouveau. Le livre de Jérémie relate à travers des récits et des oracles la situation chaotique du pays à cette époque. Nabuchodonosor II assiègea Jérusalem pour la seconde fois et à l'été 586 le Temple de Salomon abritant l'Arche d'alliance fut incendié et totalement détruit. Nabuchodonosor II fit tuer les enfants de Sédécias devant lui puis on lui creva les yeux. Ensuite Sédécias et toute la population de Jérusalem furent déportés en Mésopotamie. Guedalias fut nommé gouverneur à Miçpa (l'actuel site de Tell en-Nasbeth) qui était un ancien sanctuaire israélite situé au nord de Jérusalem, sur le territoire de Benjamin et non loin de la frontière du territoire d'Ephraïm qui devint temporairement la capitale de la Judée, probablement jusqu'à l'arrivée de Néhémie (2 Rois 25:25).

Les fouilles archéologiques attestent qu'à cette époque, tout le territoire de Juda fit l'objet de destructions importantes et que la population fut décimée.

Selon Jérémie, en 583-582, après l'assassinat de Guedalias par un groupe d'indépendantistes, on assiste à une troisième vague de déportation et la fuite d'une partie des Judéens vers l'Égypte (Jérémie 52:28-30). Contrairement aux Assyriens, les Babyloniens laissèrent les exilés se rassembler dans des colonies. On retrouva une présence juive dans les territoires de Benjamin et de Juda, en Babylonie et en Égypte, principalement dans le Delta du Nil et sur l'île d'Éléphantine. Ces émigrants produisirent un certain nombre de manuscrits à l'origine du Pentateuque et des livres des Prophètes.

Chute de la démographie en Juda

Sur le plan démographique, si le territoire de Benjamin semble avoir moins souffert de la déportation, le sud de Juda fut déserté par ses habitants et reconquis par des tribus arabes et édomites.

En raison de ces mouvements de populations, à l'époque de Sédécias il est difficile d'estimer la démographie dans le royaume de Juda. Selon l'archéologue bibliste Oded Lipschits[2] de l'Université de Tel Aviv, outre les déportations, il faut tenir compte des décès et des émigrants qui ont fuit la région. On estime que la population en Juda est passée d'environ 100000 à 40000 personnes en l'espace de dix ans. Mais les sources bibliques ne s'accordent pas sur le nombre de déportés à Babylone. Ainsi, selon le deuxième livre des Rois, en 597 avant notre ère se sont 8000 ou 10000 personnes qui furent déportées (2 Rois 24:16 et 24:14) alors que selon Jérémie 3023 personnes furent déportées (Jérémie 52:28). En 587 avant notre ère, "le reste de la population" fut déportée (2 Rois 24-25) alors que selon Jérémie 8323 personnes furent déportées (Jérémie 52:29). Enfin, en 582 avant notre ère, seul Jérémie précise que 745 personnes furent déportées (Jérémie 52:30).

Bien que le décompte établi par Jérémie paraisse plus précisé, le premier nombre qu'il mentionne pour l'année 597 paraît très faible comparé à la description biblique évoquant un pays vidé de sa population. Selon plusieurs auteurs dont Thomas Römer, ce décompte très différent entre les deux auteurs s'explique peut-être par le fait que Jérémie ne prit en compte que les chefs de famille (bien que le livre des Rois évoque également les "hommes forts"). En comptant les femmes et les enfants, on multiplie par 5 ou 6 le nombre total de déportés. Dans ce cas, on retrouve le total arrondi cité dans le deuxième livre des Rois. Si on prend les nombres de captifs les plus élevés, 19000 personnes soit 19% de la population de Juda fut contrainte à l'exil.

Après 400 ans d'existence, l'alliance divine est rompue, Israël et la Judée sont rayées de la carte. A partir de cette date commence la Diaspora juive, la dispersion de la communauté hébraïque à travers le monde.

Dans le livre des Psaumes, un exilé se lamente : "Sur les bords des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions en nous souvenant de Sion" (Psaume 137:1). A priori, l'auteur est effondré et désespéré et nous pourrions même le comprendre après tout ce qu'il a vécu. Mais un peu plus tard il écrit à propos des Babyloniens : "Heureux qui saisira tes nourrissons pour les broyer sur le roc !" (Psaume 137:9). Est-ce bien ainsi que Yahvé a envisagé ses Dix Commandements et éduqué le "peuple élu", dans la haine et prêt à commettre les pires atrocités en représailles contre leurs ennemis ? Ce genre de réaction barbare n'a rien à voir avec celui d'un peuple pacifique et religieux mais plutôt avec celui d'un peuple sectaire, endocriné, prêt à commettre des actes dignes des terroristes ! En fait, nous sommes toujours dans la tradition du Dieu vengeur et nous verrons qu'elle n'est pas propre à l'Ancien Testament comme le prétend l'Église car elle réapparaît également dans le Nouveau Testament et plus tard dans la doctrine chrétienne.

Les juifs exilés préservent leur culture

Loin de leur terre natale, progressivement, toutes les références du peuple d'Israël disparurent : d'abord le pays, puis le roi, l'unité du pays, le culte et même la morale... Mais tous les juifs n'étaient pas désespérés. Comme le raconte Ezéchiel, si au bout de la septième année de déportation certains exilés furent sur le point de devenir idolâtres, ils ont su écouter les sages et préserver leurs traditions : "En présentant vos offrandes, en faisant passer vos enfants par le feu, vous vous souillez encore aujourd'hui par toutes vos idoles. Et moi, je me laisserais consulter par vous, maison d'Israël ! Je suis vivant ! dit le Seigneur, l'Eternel, je ne me laisserai pas consulter par vous. On ne verra pas s'accomplir ce que vous imaginez, quand vous dites: 'Nous voulons être comme les nations, comme les familles des autres pays, nous voulons servir le bois et la pierre'." (Ezéchiel 20:31-32).

On s'est longtemps demandé dans quelle langue fut écrite la Torah pendant et après la période exilique ? Les juifs exilés ont-ils continué à écrire en hébreu alors qu'ils vivaient dans un pays qui ne pratiquait pas cette langue ? Dans une étude publiée en 2017 dans la revue "BAS", Jan Joosten, professeur de hébreu à l'Université d'Oxford et expert de l'Ancien Testament à l'Université de Strasbourg, nous apprend que le hébreu biblique n'a pas été abandonné pendant l'exil. Au contraire, la population juive continua à l'utiliser et lui attacha même une nouvelle révérence.

A gauche, tablette datant du VIe siècle avant notre ère découverte à Al-Yahudu en Babylonie portant l'inscription "Shelemyah" qui contient la racine "yah" rappelant la déité de Yahvé. Document N°10 de la collection de tablettes Al-Yahudu de Cindy et David Sofer. A droite, les relations entre les principales langues sémitiques. Précisons que c'est à partir du phénicien qu'est né le grec archaïque d'où dérive l'étrusque puis le latin qui donna l'ancien français.

Après que Nabuchodonosor II ait déporté les prisonniers juifs en Babylonie, il les installa dans des villes et des villages, notamment à Al-Yahudu (également connu sous le nom de Judahtown) située le long du fleuve Chebar. La langue officielle de l'empire babylonien était l'araméen. Les déportés juifs communiquaient en araméen avec leurs nouveaux voisins. En effet, les deux langues sont d'origine sémitiques et sont donc proches de la même manière que l'anglais est proche de l'allemand ou l'espagnol proche du portugais. Elles diffèrent cependant par des régionalismes, des sonorités différentes et d'autres caractéristiques propres à une langue vivante comme les consonnes pharyngales (une consonne formée par un retrait de la langue près du pharynx, mais inexistante en français) ou la spirantisation (une consonne occlusive qui devient une consonne fricative ou spirante), deux prononciations qui disparurent de la langue hébraïque avec le temps.

Cependant, les juifs exilés continuèrent à parler et à écrire en hébreu dans leurs communautés, ce qui les aida à conserver leur identité comme le montre la petite tablette présentée ci-dessus à gauche. Il s'agit d'un billet à ordre portant le nom hébreu "Shelemyah" qui contient la racine "yah" qui relie son propriétaire à sa divinité, Yahvé. Le texte est gravé en paléo-hébreu et non en cunéiforme araméen, ce qui prouve que les deux cultures ne se sont pas mélangées. Nous verrons au prochain chapitre consacré à la période post-exilique dans quelle langue fut finalement rédigée la Torah.

L'invention des synagogues

Certainement plus dans l'esprit des théologiens juifs déportés que de la population juive déportée, les Babyloniens étaient les nouveaux Cananéens, des païens avec lesquels ils ne devaient pas se mélanger. Il fallait trouver un palliatif au désespoir et au manque de répères au risque que les déportés juifs oublient définitivement leurs origines et s'assimilent à la culture mésopotamienne. Toujours fidèles à leur doctrine, pour les sacerdotaux la meilleure solution consistait à revenir aux fondamentaux : mettre Moïse à la place du roi et la Torah à la place du pays.

Désirant préserver à tout prix leur religion et leur culture, à force d'écriture, les prêtes et les scribes juifs déportés ont mis en place le proto-judaïsme qui se développa grâce à Esdras (Ezra en hébreu), un prêtre et scribe de la tribu de Lévi exilé qui mettra la touche finale au proto-Pentateuque, la Torah, au cours du Ve siècle avant notre ère.

Babylone imaginée par le réalisateur Oliver Stone dans son film "Alexandre"(2005).

Bien que loin de chez eux, sans terre ni temple, finalement la fidélité à Dieu des exilés d'Israël l'emporta. Malgré les années de frustrations, ils restèrent unis et fondèrent les premiers endroits de prière, les synagogues. Comme dans leur pays natal mais de manière plus rigoureuse, les exilés respectèrent également la Loi juive, se reposant les sabbats et les jours de fête et respectèrent les lois de shmita demandant aux fermiers de ne pas cultiver la terre la septième année (une loi souvent négligée dans leur propre pays).

D'un point de vue historique, si nous ne possédons aucune trace archéologique du premier Temple, en revanche la déportation à Babylone et la chute du royaume de Josias sont attestés dans les annales mais les récits ne correspondent pas du tout à ceux de la Bible, si ce n'est le fait que certains exilés ont refusé l'assimilation. Ces trois éléments, le refus d'être assimilé, le renforcement de la pratique religieuse et le respect de l'autorité des sages sont clairement explicités dans les livres de Daniel et d'Esther. Ces décisions seront importantes pour l'avenir de l'identité juive et le développement du monothéisme. On y reviendra.

Deuxième partie

Retour en terre d'Israël

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[1] La politique de "s'adapter ou périr" était encore d'actualité au Moyen-Âge, à l'époque des premières corporations où on assista à l'oppression des juifs d'Europe, et même au XXe siècle lorsque les juifs furent opprimés durant la Seconde guerre mondiale et pas seulement par les Nazis mais avec la bénédiction de l'Église et l'accord tacite de la plupart des gouvernements !

[2] Oded Lipschits dans, s/dir Joseph Blenkinsopp, "Judah and the Judeans in the Neo-Babylonian Period", Eisenbrauns, 2003, pp.323-376.


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