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La Bible face à la critique historique

Un palais en moellons (réf. "palais 6000", Area L) datant du IXeme siècle, contemporain des rois Omrides du Nord (et non du roi Salomon comme on le crut d'abord) découvert sur le tertre de Megiddo. Document de l'Expédition Megiddo.

La puissance du roi Omri

Selon la Bible, Salomon était un grand roi bâtisseur, mais comme nous l'avons expliqué, il n'existe aucune preuve archéologique, ni ruine ni annale relatives à ses travaux. Cette conclusion est paradoxale et embarrassante car elle est en total désaccord avec le récit biblique. Aussi, les archéologues ont-il voulu comprendre pourquoi le premier livre des Rois est-il si différent de ce que nous révèlent les données archéologiques. Et question subsidiaire, si l'archéologie ne ment pas (elle peut se tromper), pourquoi la Bible a-t-elle inventé cette histoire de roi bâtisseur ? Qu'y a-t-il de vrai et de faux dans le texte biblique ?

Pour tenter malgré tout de valider le titre de bâtisseur attribué au roi Salomon, les archéologues ont littéralement fouillé tout Israël à la recherche de grands édifices remontant au Xe siècle avant notre ère.

A cette époque, il existait trois grandes cités en terre de Canaan : Hazor au nord, Megiddo au centre et Gézer au sud avec Jérusalem comme haut-lieu culturel mais de taille réduite. Dans chacun de ces trois lieux se trouve une citée fortifiée bâtie sur un tertre ou tel (d'où le nom Tel Megiddo, Tel Hazor, etc.) et toutes les trois présentent la même porte monumentale caractérisée par ce que les archéologues ont appelé la "triple tenaille", trois portiques placés en série telle une mâchoire à trois dents comme on le voit plus bas. On a également découvert à Megiddo un grand silot à grains, un complexe composé de deux temples (probablement pour deux divinités), deux palais en moellons, deux écuries capables de contenir 450 chevaux et même un système hydraulique souterrain creusé jusqu'à 36 m de profondeur. Ce n'est pas le genre de bâtiments et d'infrastructures que l'on construit pour des éleveurs semi-nomades ou des fermiers mais plutôt pour une vaste population sédentaire abritant une garnison digne d'un souverain. Et qui dit militaire dit armement et pièces en bronze et surtout en fer forgé.

Ces similitudes et la grandeur des édifices de Megiddo suggèrent que toute la région était dominée par une seule culture.  Or, à cette époque, dans le royaume du Sud, Jérusalem n'était encore q'un petit village de montagne avec une population réduite, sans administration ni religion ou culture unique (on n'y a retrouvé aucune poterie signée ni ostracum pas plus que de jarres standardisées). La population constituée d'anciens pasteurs s'est transformée en éleveurs et agriculteurs mais resta longtemps assez pauvre en raison de la configuration du terrain et du climat régnant dans les Hautes Terres (voir plus bas). Bref, il n'existe aucune trace d'une grande capitale comme le prétend la Bible. Pourtant il y a ces fameuses ruines monumentales. La Bible ne nous dit donc pas toute la vérité, ce que les archéologues ont voulu découvrir. Qui avait construit ces édifices en triple tenaille ? S'agit-il de l'oeuvre de Salomon ou d'un autre souverain ? Et dans ce cas, de quelle époque car nous verrons plus bas que toute la région fut sous la domination de pratiquement tous les empires régnant à proximité. Pour le savoir, les trois cités fortifiées ont été analysées sous tous les angles par de très nombreux archéologues et finalement leur travail qui a duré plusieurs décennies a porté ses fruits.

A consulter : Les tels bibliques de Megiddo, Hazor, Beer-Sheba

(classés au patrimoine de l'humanité par l'UNESCO)

Rewriting Tel Megiddo's Violent History, Discover, 2015

A gauche, la porte en triple tenaille de Megiddo attenante à la cité. Au centre, celle d'Hazor. A droite, le temple Est de Megiddo faisant partie du "complexe du temple". Le cercle de pierre est une structure similaire à un autel où l'officiant réalise les rites sacrificiels. C'est le "saint des saints" entouré de la chambre principale et d'un vestibule. Documents Wikimedia et Université hébraïque de Jérusalem.

Comme nous l'avons évoqué à propos des premiers Israélites, les archéologues ont découvert à Megiddo 25 couches archéologiques couvrant 7000 ans d'histoire (presque autant qu'à Jéricho qui couvre 8000 ans d'histoire). Leur analyse montrent que Megiddo était une cité-État comptant environ 2000 habitants vers 1800 avant notre ère (Âge du bronze) et occupait déjà un rôle dominant dans la région.

Des indices furent découverts dans l'ancienne cité de Samarie située entre Megiddo et Jérusalem. L'excavation des ruines a révélé l'existence de vestiges romains mais également des ruines d'un somptueux palais construit en pierre de taille. Détail intéressant, ce palais est mentionné par les Assyriens qui le nomment "Beth-Khumri", c'est-à-dire "Maison du palais d'Omri".

Dans son livre "The Bible and Radiocarbon Dating" (2005) dont voici une version html, l'archéologue Norma Franklin déjà citée à propos des Peuples de la mer précise à propos de Samarie et Megiddo que les architectes ont utilisé la même longueur étalon de 0.495 m tandis que "les deux palais [celui de Samarie et le palais 1723 de Megiddo] attestent l'utilisation de l'étalon court de 0.45 m", confirmant qu'il y a bien une corrélation entre les bâtisseurs des deux édifices. Selon Franklin, "l'étalon de longueur de 0.495 m est d'origine mésopotamienne et connu sous le nom de Coudée Assyrienne".

En explorant les vestiges de Samarie, Franklin découvrit que certaines pierres taillées présentaient les mêmes marques de maçons (+, I, W, etc.) qu'à Megiddo. Ces ruines datent du IXe siècle avant notre ère, c'est-à-dire de l'époque du roi Omri qui régnait sur le royaume du Nord.

Le palais de Samarie est dans le pur style Omride (voir plus bas) et date du VIIIe siècle avant notre ère. La cité fortifiée de Megiddo date également du VIIIe siècle tandis que la "triple tenaille" date du début du IXe siècle avant notre ère, exactement de 800 avant notre ère et est plus récente que celle d'Hazor. Les ruines du palais de Megiddo situé sous le mur d'enceinte et des temples sont plus anciens, de 900 avant notre ère. Cela signifie que ces bâtiments n'ont pas été construits par Salomon du temps où le royaume d'Israël était unifié mais un siècle plus tard, après le schisme du royaume, par le roi Omri vassal des Assyriens.

Une conclusion s'impose : contrairement à ce que prétend la Bible, ces différentes cités-États indiquent que le royaume du Nord, celui des Omrides était puissant, très riche, développé et même ouvert au monde comparé au pauvre royaume de Juda isolé dans les Hautes Terres dont les habitants vivaient d'une économie de subsistance.

Portrait du roi Omri dans l'ouvrage iconographique "Promptuarii Iconum Insigniorum" (p66) de Guillaume Rouillé publié à Lyon en 1553. L'auteur écrit que le roi "Amri qui régna sur Israël est né en l'an 946 avant la naissance du Christ". Document Google Books.

 Les cités-États montrent que le pouvoir exécutif mis en place par le roi Omri était capable de contrôler administrativement et militairement une très vaste région s'étendant sur plus de 200 km de Gézer (proche de la latitude de Jérusalem) aux limites du royaume araméen de Damas (la Syrie actuelle sera finalement intégrée au royaume d'Israël peu avant son déclin). Comme Hazor et Gézer, Megiddo assurait le contrôle des vallées afin d'assurer le développement économique du royaume. Les garnisons en place assuraient également le contrôle les routes commerciales reliant Damas à la côté méditerranéenne du pays de Canaan.

En résumé, aucune preuve archéologique n'atteste la construction par le roi Salomon de grands édifices sur son territoire, que du contraire. Dans tous les cas, si un grand royaume avait existé, comme ce fut le cas pour les autres peuples, les scribes des pays voisins n'auraient pas manqué de le signaler suite aux comptes-rendus de voyageurs, de commerçants ou des missions diplomatiques.

Aussi, comme pour le roi Saül (dont l'existence même n'est pas certaine), concernant le roi David et le roi Salomon, étant donné que l'archéologie n'a révélé aucune architecture monumentale datant du XIe ou Xe siècle, on s'accorde pour considérer que ces trois souverains israélites étaient tout au plus des chefs tribaux mais ne disposaient d'aucune administration avancée comme on s'y attend de tout souverain régnant sur un véritable royaume. Toutefois, il faut reconnaître que distinguer dans deux couches géologiques adjacentes ce qui appartient à un siècle plutôt qu'un autre est parfois très difficile sans traces organiques pouvant être analysées par radiocarbone.

En conclusion, le roi David, le roi Salomon et les mines du roi Salomon ont donc bien existé. En revanche, l'existence du temple du roi Salomon à Jérusalem n'est pas attestée par l'archéologie bien que la majorité des spécialistes estiment qu'il exista et fut construit à l'endroit actuel du mont du Temple, un lieu qu'il est devenu impossible de fouiller.

De même, l'étendue du pouvoir du roi David et de Salomon, l'existence de leur palais et leurs richesses ne sont pas confirmées. Sur ce point, la Bible est une fois de plus en totale contradiction avec l'archéologie. Selon les archéologues, vers 800 avant notre ère le royaume d'Israël comptait environ 350000 habitants. Par comparaison, le royaume de Juda rassemblait environ 35000 habitants. De plus, les découvertes archéologiques ont montré que l'art des premiers Israélites est primitif et très simple contrairement à ceux des autres peuples. Ajouté aux autres découvertes, on en déduit que ce n'est pas le royaume du Sud, celui de Juda gouverné par le roi David puis par son fils Salomon qui étaient prospères mais bien le royaume du Nord, d'Israël, gouverné par le roi Omri et sa dynastie ! 

Maintenant on comprend mieux le sens du récit biblique. En effet, du fait que ces souverains étrangers honoraient des dieux païens, les Israélites les ont considéré comme des "rois maudits" d'où leur mépris à leur égard dans la Bible.

La Stèle de Mesha

Un autre artefact fut également découvert en relation avec la Bible et le royaume des Omrides. Il s'agit d'une stèle en basalte appelée la "Stèle de Mesha" présentée ci-dessous. Elle fut découverte en 1868 à Dibon (aujourd'hui Dibhan) en Jordanie par le missionnaire allemand F.A.Klein et rachetée par le diplomate et archéologue amateur français Charles Clermont-Ganneau.

La stèle est datée de 800-850 avant notre ère et mesure 115 cm de hauteur et 60 cm de largeur. Elle comprend un texte écrit en moabite de 34 lignes décrivant notamment les oeuvres de "Mesha, fils de Kamosh(gad), roi de Moab, le Dibonite". En résumé, Mesha explique qu'il régna après son père. Omri fut roi d'Israël et opprima Moab car Kamosh était irrité contre son pays. A la demande du Dieu Kamosh, Mesha prit la cité de Neboth à Israël et tua 7000 hommes, femmes et enfants suite à la colère de Ashtar-Kamosh. Ensuite Mesha chassa le roi d'Israël et bâtit un palais royal ainsi que de nombreuses cités.

A la ligne 18 de l'illustration ci-dessous au centre et agrandie à droite, on peut lire le tétragramme YHWH en moabite. La phrase dit : "[J'ai pris les va]ses de YHWH et je les ai portés devant Kémosh. Et le roi d'Israël avait construit [Yahaz]".

A gauche, la "Stèle de Mesha" commémorant les victoires roi de Moab contre le royaume d'Israël datée de 800-850 avant notre ère. La stèle en basalte mesure 1.15 m et est exposée au Musée du Louvre, dans l'Aile Sully du Département des Antiquités orientales. Au centre, la copie du texte avec le tétragramme YHWH (Yahvé) surligné. A droite, son agrandissement.

Selon une étude publiée en 1994 par l'épigraphiste français André Lemaire de l'EHESS et membre de la Biblical Archaeology Society, à la ligne 31 un morceau de phrase fut effacé dont il ne reste que les mots : "...les Horoneyn..."  Selon Lemaire, la phrase manquante était "ils vivaient dans la Maison de David", un sens généralement accepté. Sauf que certains spécialistes comme le professeur émérite Baruch Margalit considérait dans son article "Studies in NWSemitic Inscriptions" publié dans le journal "Ugarit-Forschungen" (26, 1994, p275) que la phrase manquante serait plutôt : "Maintenant Horoneyn fut finalement occupé à la fin [du règne de mon pré]décesseur par les [Edom]ites", hypothèse qui n'est pas plus validée que la précédente. 

En fait, les chercheurs favorables à la thèse biblique y voient un parallèle avec la stèle de Tel Dan citant également la "Maison de David" tandis que ceux rejetant la réalité de l'histoire telle que relatée dans Bible écarte cette théorie.

En revanche, pour appuyer la théorie de Lemaire, comme le relate Patrick Graham dans son livre "The Land That I Will Show You" (2001, pp.300-306) relatif à l'histoire de l'archéologie antique du Moyen-Orient, en 1998 Anson Rainey parvint à traduire deux mots de la ligne 12 de la Stèle de Mesha par : "son coeur-autel davinique", c'est-à-dire l'autel du sacrifice tel que l'instaura le roi David. Toutefois, l'identification sur la stèle d'un mot relatif à David n'a jamais été confirmée.

Le récit gravé sur la Stèle de Mesha évoque un conflit entre le royaume de Moab et le royaume d'Israël mais en des termes très différents de ceux décrits dans la Bible (2 Rois 3:4-6 et 24). La référence à Yahvé montre aussi clairement que le nom du divin était connu des contemporains de Mesha et qu'il s'est inspiré du culte de Kémosh. Dans la Bible, c'est exactement de la même manière que Yahvé inspira les prophètes. La seule différence est que le récit de la stèle fut rédigé au IXe siècle avant notre ère juste après les conquêtes de Mesha alors que le passage équivalent du livres des Rois est une version tardive rédigée plusieurs siècles plus tard qui fut adaptée afin de mettre en avant Yahvé et le peuple d'Israël pour défendre la cause théologique proto-judaïque.

On déduit de ces découvertes qu'au IXe siècle avant notre ère il existait deux royaumes distincts en terre de Canaan, chaque peuple adorant son ou ses dieux : Yahvé au sud et Baal ou El au nord. Aussi, sur le plan historique, l'unité d'Israël qu'évoque la Bible durant le règne du roi David et de Salomon et leur respect de la loi divine doivent être relativisés et relève plus de l'imagination comme le précise le bibliste Thomas Römer dans son livre "L'invention de Dieu" (2014).

Clivage entre le royaume de Juda et le royaume d'Israël

Les royaumes de l'Israël antique vers 850 avant notre ère. Adapté d'une carte d'Eric Gaba.

Les découvertes archéologiques ont montré qu'en pays de Canaan, à partir du IXe siècle et le schisme des deux royaumes, deux populations aux moeurs totalement différents ont cohabité mais dans le sens qu'elles se sont méprisées et ignorées plus qu'elles n'ont coopérées. Cette réaction de rejet et de replis sur soi s'est rapidement imposée aux tribus du royaume de Juda comme étant la seule solution pour préserver le peuple juif, sa culture et ses traditions. Les Juifs se sont volontairement isolés, se démarquant ainsi des autres tribus et civilisations dont ils ne partageaient pas la religion ni les moeurs. Ainsi, la religion a servi de moteur à l'édification de leur nation sous le commandement de leur roi et des grands-prêtres. Dans le reste du pays de Canaan, les anciennes tribus se sont unies sous la bannière du royaume du Nord, celui d'Israël.

Sur le plan économique, comme on le voit à droite, au nord, dans le royaume d'Israël qui s'étend à partir de la latitude de la plaine du Jourdain qui s'ouvre à l'extrémité nord de la mer Morte jusqu'en Phénicie et délimitée à l'est par le Jourdain, la population est cosmopolite et polythéiste de part son histoire. Elle est relativement aisée, les cités sont prospères et les commerçants ont un accès direct à la mer notamment à Dor ainsi qu'aux vallées du nord. Le pays compte également de nombreuses petites vallées fertiles. Dans les régions nord-ouest et nord du pays les paysages sont verdoyants bien qu'à la latitude du lac de Tibériade, quelques montagnes culminent à 1200 mètres d'altitude. Les nombreuses rivières (wadi) et le climat sont propices aux cultures. On y cultive des céréales, des oliviers et même des vignes. La région produit de l'huile d'olive et du vin (cf. ces presses à olives et pressoirs à fouler le raisin découverts à Nazareth bien que plus tardif de quelques siècles). Au fil du temps, les villageois se sont enrichis; les cités sont devenues des villes dont deux millénaires plus tard une certaine Haifa.

En revanche, la situation économique est toute différente dans le sud du pays de Canaan. A l'est, le royaume de Juda est presque totalement circonscrit dans les Hautes Terres dont l'altitude moyenne est de 610 mètres. Le royaume bénéficie d'un accès à la vallée mais uniquement dans un étroit couloir le long de la mer Morte et dans le nord-est du pays, dans la région de Jéricho.

Les habitants du royaume de Juda isolés dans les Hautes Terres doivent lutter au quotidien contre un sol ingrat, rocailleux et plus aride que dans les plaines ou les vallées. En effet, soumis au régime capricieux des saisons bien marquées, ses habitants subissent un climat méditerranéen chaud d'avril à octobre et hivernal avec de la neige entre novembre et mars alors que le climat est chaud et doux dans la plaine. Mais jamais il viendrait aux habitants des Hautes Terres l'idée de descendre dans la plaine pour améliorer leur quotidien (un sentiment qu'éprouvent encore aujourd'hui tous les montagnards et pas seulement en Israël). Une autre raison empêchait la tribu de Juda de descendre dans la plaine : les Philistins.

A gauche, les États du Levant selon la tradition biblique (et non historique) vers 800 avant notre ère. A droite, carte des invasions et flux migratoires dans les royaumes hébreux entre les X-VIe siècles avant notre ère. Documents T.Lombry et ASP.

Les Philistins occupaient toute la plaine côtière de Gaza à Jaffa (Tel-Aviv) depuis l'époque des invasions par les Peuples de la mer dont ils faisaient partie. Ils se battirent longtemps contre les Égyptiens. Puis en 525 avant notre ère, ce territoire passa sous la domination des Perses qui s'en servirent comme de tête de pont pour leurs compagnes en Égypte. Il va sans dire que Jérusalem et tout le pays de Canaan subirent les effets de bord de ces conquêtes. Toutefois, en raison de leur isolement, les habitants des Hautes Terres furent épargnés.

Pendant le règne de Jéroboam II (c.787-747 avant note ère), le royaume d'Israël était prospère car en tant que vassal fidèle, le roi acceptait la suprématie assyrienne et en tira profit pour développer son économie. En revanche, si cette culture proto-capitaliste profita aux classes aisées, elle paupérisa les classes modestes. Des prophètes comme Osée (futur roi d'Israël) et Amos ont dénoncé ces dérives et notamment la vénération des veaux à Samarie et à Béthel. Cette période relativement faste ne survécut que deux générations car en 734 avant notre ère on assiste à une révolte des peuples du Levant contre les Assyriens qui amputera les Araméens et les Israélites d'une grande partie de leur royaume. En revanche, le roi judéen Akhaz conseillé par le prophète Isaïe ayant demandé la protection du roi assyrien Tiglath-Pileser III, le royaume du Sud fut épargné.

Puis en 727 avant notre ère, le roi Osée, dernier roi d'Israël, chercha l'appui politique des Égyptiens, ce qui déclencha la colère des Assyriens et le début d'une guerre dont les rédacteurs de la Bible se souvinrent longtemps.

L'anéantissement du royaume d'Israël et siège de Jérusalem

Les textes assyriens montrent que la civilisation babylonienne était bien plus avancée et ses militaires plus expérimentés et mieux armés (avec armure, archers et chars en acier) que les Israélites. Sous le règne de Sargon II, les Israélites du royaume du Nord résistèrent pendant quelques années aux Assyriens jusqu'à ce que Sargon II décide de mettre un terme à l'influence égyptienne au Moyen-Orient en envoyant Salmanasar V conquérir le royaume d'Israël. La Samarie tomba en 722 et le royaume fut divisé en quatre provinces assyriennes. Jusqu'à 20 % de la population d'Israël fut déportée à Babylone. Celle qui resta sur place fut assimilée à la culture assyrienne et d'autres populations s'établirent sur ces terres. Comme le précise le deuxième livre des Rois (2 Rois 17), cette population mixte continua d'adorer les dieus d'Israël. Cette communauté cosmopolite est l'ancêtre des Samaritains. L'anéantissement du royaume d'Israël provoqua un afflut de réfugiés vers le sud, vers le royaume de Juda et Jérusalem. Contrairement à ce que certains textes laissent entendre, les descendants du royaume d'Israël ont donc survécu.

Expansion de l'Empire assyrien entre les Xe et VIIe siècle avant notre ère. Document Wikimedia.

Suite à cet évènement, le petit royaume du Sud jusque là renfermé sur lui-même se développa et devint un véritable État mais toujours vassal de l'Assyrie. Sans le vouloir, le frère cadet d'Israël "protégé par Yahvé" avait remporté la victoire ultime sur tous ses autres frères païens comme les prophètes l'avaient prédit. Par la volonté de Yahvé, Juda resta seul pour gérer l'héritage Israélite. Du moins, c'est ainsi que les Juifs ont interprété ce revirement inattendu de l'histoire géopolitique de cette région du monde.

Selon Israël Finkelstein et Neil Silberman[1], "en quelques décennies voire même une génération, de modeste bourgade des hautes terres d'une superficie d'environ 6 ha, Jérusalem devint une zone urbanisée d'environ 75 ha abritant une dense agglomération de maisons, d'ateliers et d'édifices publics. En termes démographiques, la population de la cité a dû être multipliée par quinze, passant d'un millier à quinze mille habitants". De petit village modeste, vers la fin du VIIIe siècle avant notre ère, Jérusalem devint la cité dominante de la région et une vraie capitale, ce qui implique une réorganisation sur les plans politique et économique avec une administration "professionnelle" et une économie qui s'écarta du modèle traditionnel purement agricole. C'est probablement à cette époque que la population s'étendit sur les autres collines de Jérusalem, notamment vers l'ouest et le mont Sion.

C'est aussi suite au brassage de ces populations cosmopolites que les traditions religieuses du royaume du Nord (les récits de Jacob, l'Exode, les récits prophétiques d'Osée, Elie, etc.) se développèrent dans le royaume de Juda tout en s'adaptant à la culture judéenne monothéiste.

Ensuite, Sargon II continua ses batailles jusqu'en 711 où il envahit la Philistie, ennemi séculaire de Juda, et matta les nouvelles rébellions en pays de Canaan. Un an plus tard il fut sacré roi à Babylone. Sargon II mourut en 705 sur le champ de bataille des Monts Taurus, dans le sud de l'Anatolie.

Profitant du changement de pouvoir, sous le règne de son fils Sanchérib (ou Sennachérib, 705-681 avant notre ère, 2 Rois 18:13), les souverains de Phénicie, de Chypre et du royaume d'Israël parmi d'autres se révoltèrent contre l'occupation assyrienne, parfois aidés par les armées égyptiennes. Mais formé à bonne école, l'armée de Sanchérib les annéantit et soit mis les souverains ennemis en déroute soit les exila en Assyrie. Finalement, en 701 avant notre ère Sanchérib descendit jusqu'en pays de Canaan, pénétra dans le royaume de Juda et assiéga Jérusalem, fief du roi Ezéchias.

L'empreinte d´Ézéchias

Selon la tradition juive, l'un de ces "bons" rois juifs monothéistes fut Ézéchias qui régna sur le royaume de Juda de 716 à 687 avant notre ère. La Bible nous dit que sous son règne son royaume fut prospère et qu'il agrandit sa capitale Jérusalem. Les juifs lui doivent quantité d'autres travaux attestés par l'archéologie dont probablement le tunnel de Siloé qui contient la première inscription monumentale judéenne (il pourrait aussi s'agir d'une oeuvre du roi Manassé, le fils d'Ézéchias et pro-assyrien qui rétablit le culte d'Ashéra et que détestaient les auteurs du livre des Rois).

Selon la Bible, Ézéchias aurait même mis en oeuvre les premières réformes religieuses, précédent celles du roi Josias sur lesquelles nous reviendrons, en détruisant notamment les hauts-lieux de culte pour ne conserver que le temple de Jérusalem, il détruisit les statues à l'image d'Ashéra et le serpent de bronze que Moïse avait fabriqué (2 Rois 18:4). Aucun de ces faits n'a été confirmé par l'archéologie mais il est probable qu'étant vassal de l'Assyrie, il a voulu se débarrasser de certains symboles égyptiens encombrant comme le serpent guérisseur et les idoles.

Mais comme le montre son seau royal présenté ci-dessous, Ézéchias avait une politique étrangère téméraire car il était plutôt ami des Égyptiens et ennemi des Assyriens et de son frère-ennemi de toujours, le roi d'Israël, vassal de ces païens. Nous le savons car les rares sceaux royaux d'Ézéchias que nous possédons (deux à ce jour, présentés ci-dessous) affichent au centre des symboles égyptiens : la croix ansée (ânkh) symbolisant la vie, le Soleil bardé de rayons avec les deux grandes ailes déployées en signe de protection, deux symboles des divinités égyptiennes (nommées Rê) qui furent pas la suite associées au dieu solaire créateur Atum (Atoum).

A gauche, l'empreinte du sceau du roi Ézéchias découverte en 2009 par Eilat Mazar à Jérusalem. L'empreinte mesure 13.4x11.9 mm et illustre le dieu tutélaire solaire égyptien qui à cette époque se confondait avec Yahvé. L'inscription en paléo-hébraïque signifie : "À Ézéchias (fils de) Ahaz, roi de Juda". A droite, le sceau du roi Ezéchias (et son empreinte développée) découvert à Mari et exposé au Musée du Louvre. Le 13e roi du royaume de Juda régna sur le royaume du Sud pendant 29 ans, juste avant l'invasion assyrienne en 687 avant notre ère. Ezéchias fut assassiné cette année là. Ce sont les seules preuves historiques attestant l'existence du roi Ezéchias mentionnée dans les textes bibliques (livre des Rois). Documents Eilat Mazar/Ouria Tadmor et Musée du Louvre/Antiquités orientales.

Cette allégeance à peine déguisée aux Égyptiens déplut aux Assyriens. Mais tant que Sargon II était au pouvoir (de 722 à 705 avant notre ère) et que la Syrie et les peuples du pays de Canaan restaient calmes, il n'est pas intervenu militairement. Mais dès que l'Égypte organisa le soulèvement des royaumes de Philistie (à l'ouest de la Judée), d'Ashdod, de Juda, d'Edom et de Moab ainsi que des provinces syriennes et de la ville de Damas, Sargon II n'hésita pas à envoyer son armée réprimer ces rois et leur population.

Selon la Bible, pour respecter la parole du prophète Isaïe (Isaïe 38:1-6) qui le somma de résister, grâce à Yahvé, Ézéchias fit périr 185000 Assyriens et fit fuir Sanchérib qui serait mort peu après à Ninive.

En réalité, Ezéchias fut vaincu mais dans des circonstances qui restèrent dans la mémoire collective des juifs. En effet, Sanchérib envahit le royaume de Juda et conquit Lakish, la deuxième ville de Judée. Ensuite, il fit le siège de Jérusalem. Mais en 701, pour une raison mystérieuse, Sanchérib retira ses troupes de Jérusalem. Les juifs en ont déduit que Sion, le symbole de Jérusalem, était inviolable et que Yahvé-Shabbaot protégeait la ville et son Temple.

Mais finalement Sanchérib entra dans la capitale. Le temple de Jérusalem fut détruit et les Assyriens emportèrent non seulement toute sa décoration mais également l'Arche d'alliance. Ézéchias paya un lourd tribut à Sanchérib : 30 talents d'or, 800 talents d'argent et la déportation de sa cour dont ses filles et son harem en Assyrie et perdit une grande partie de son territoire qui fut cédé aux Assyriens. Que représente le tribut payé par Ezéchias ? En se basant sur le prix d'une journée de travail et un salaire minimum de 1000 € par mois et en l'extrapolant à sa valorisation psychologique pour acheter de quoi vivre, on estime qu'un talent d'or équivalait à 6.4 millions d'euros et un talent d'argent (3000 sicles) équivalait à 400000 €. Le tribut pécuniaire fut donc de l'ordre de 512 millions d'euros. Loin de représenter toute la richesse du pays qui pouvait encore compter sur ses commerces, ses marchands et ses agriculteurs, ce fut tout de même une catastrophe financière et économique dont les Juifs ne se remettront que lentement et difficilement.

La réponse biblique

Pourquoi la Bible a-t-elle menti à propos de Salomon, des Omrides et d'Ézéchias ? Il faut lire la Bible dans une perspective théologique juive en imaginant que Dieu a choisi les Juifs et la dynastie de David comme les seuls héritiers légitimes du pays de Canaan, à l'origine d'un futur empire juif au Moyen-Orient. Tout autre dynastie était condamnée à disparaître.

Mais une partie du peuple élu ayant prêté allégeance aux Assyriens païens, l'auteur du premier livres des Rois n'a pu s'empêcher de dénoncer son égarement quand il écrit : "Quand Salomon fut vieux, ses femmes détournèrent son coeur vers d'autres dieux et son coeur ne fut plus tout entier à Yahvé" (1 Rois 11:4). Ce serait de nouveau cette infidélité qui aurait eu des conséquences dramatiques deux siècles plus tard, lorsque les Assyriens envahirent le royaume d'Israël et firent un détour jusqu'à Jérusalem pour détruire le Temple.

En résumé, les auteurs sacerdotaux de l'Ancien Testament ont toujours considéré Yahvé comme un Dieu ayant la rancune tenace et la main lourde, les écarts de la droiture et les "trahisons" se payant toujours cash et dans la douleur. La Bible hébraïque relate ces faits de façon imagée et très altérée par rapport aux faits historiques, considérant que le peuple d'Israël n'a pas souvent compris qui était Yahvé et pris conscience de la puissance du côté obscur dirait-on aujourd'hui de son pouvoir.

Selon la Bible, ces épopées sacrées mises au service du culte sont considérées comme victorieuses pour ceux qui sont restés fidèles à Yahvé. Le but des théologiens était de prouver aux Juifs qu'ils avaient intérêt à rester unis et à resserrer les rangs autour du culte du dieu unique pendant qu'ils luttaient ou résistaient face aux envahisseurs païens. Mais dans la réalité, ses invasions furent vécues comme autant de drames pour les Juifs qui furent oppressés par l'envahisseur.

Les faits historiques prouvent clairement que Dieu n'est pour rien dans ces épisodes dramatiques dont les campagnes militaires et les anathèmes (massacres et autres génocides) ne sont même pas le fruit du hasard mais le triste résultat des conflits entre souverains rivaux et des mauvaises stratégies choisies par les souverains juifs.

Nous verrons dans le prochain chapitre comment le roi Josias restaura le royaume de David mais également pourquoi après le retour de la déportation à Babylone et une certaine prospérité, le second Temple fut détruit.

A lire : De la naissance du Livre sacré à la destruction du second Temple

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[1] Israël Finkelsetein et Neil A. Silberman, "La Bible dévoilée", Bayard, 2002, p278.


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