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L'astronautique

Robert H.Goddard auprès de la première fusée à fuel liquide, le 16 mars 1926. Document NASA.

Rappel historique (II)

Rappelons brièvement quelques faits marquants de l'histoire de l'astronautique, sans lesquels nous oublierions vite comment débuta l'exploration de l'espace.

Les fusées de Tsiolkovski

Il y a déjà plus d'un siècle aujourd'hui, en 1903, le père de l'astronautique russe Konstantin Tsiolkovski (que les Russes appellent Tsiolkewski), alors modeste instituteur de province, publia ses premières hypothèses concernant l'exploration de l'espace interplanétaire. Il inventa le "moteur-fusée" à combustion liquide (grâce aux hydrocarbures) et les "trains-fusées cosmiques", c'est-à-dire les fusées à étages, donnant ainsi le coup d'envoi d'une nouvelle science, ce qu'on appelait alors "l'astronautique fuséenne".

Les premières fusées à propergols liquides mises au point par I.Kondratiouk et F.Zander crèveront les nuages le 17 août 1933 et aussitôt tous les savants envisagèrent de passer aux vols cosmiques. Mais il fallait pour cela utiliser l'énergie atomique. On passerait ainsi d'une puissance de quelques milliers de chevaux à "des millions de milliards de chevaux" comme l’écrivirent les journalistes de l’époque (1 gramme d'uranium enrichi libère autant d'énergie que 1.7 tonnes d'essence ou encore 2.5 tonnes de charbon et une puissance équivalente à 100 millions de chevaux).

Considéré par la suite comme un remarquable inventeur et ingénieur, Tsiolkovski était 10 ans en avance sur la France, 16 ans sur les Etats-Unis et 20 ans sur l'Allemagne, où l'idée du satellite artificiel en orbite autour de la Terre fut également avancée, respectivement par R.Esnault-Pelterie, R.Goddard et H.Oberth. Tsiolkosvki fournit un gros effort de création et publia 675 ouvrages à caractère technique ou technico-philosophico-idéologique !

Tsiolkovski fut le premier à comprendre l'énorme importance que représentait les satellites artificiels dans la conquête de l'espace. C'était pour lui la solution aux problèmes du vol interplanétaire.

Les romans d'anticipation précurseurs

En 1865, Jules Verne fut le premier écrivain à imaginer un roman d'anticipation ayant pour thème le voyage vers la Lune et son exploration. Dans son fameux roman "De la Terre à la Lune", il décrivit les préparatifs d'une mission habitée vers la Lune. Trois hommes (Nicholl, Barbicane et Michel Ardan) embarquèrent à bord d'un obus tiré par un immense canon qui les envoya vers notre satellite. L'obus atteignit son objectif et fut satellisé autour de la Lune au terme d'un vol de 97 heures 20 minutes puis il revint se poser sur Terre.

En 1869, Jules Verne proposa la suite de cette aventure dans son roman "Autour de la Lune" dans lequel les trois hommes finissent par toucher le sol lunaire et entament son exploration. Ils revinrent sur Terre grâce au même obus qui retomba dans l'océan.

A part quelques erreurs techniques (en route vers la Lune, l'obus reste soumis à la pesanteur tandis que l'espace est rempli d'un fluide appelé l'éther mais à l'époque les scientifiques ne pensaient pas que l'espace était vide), ces deux romans étaient prémonitoires car sans le vouloir, on retrouva dans les projets de la NASA les problèmes balistiques similaires, deux principaux centres opérationnels, l'un en Floride l'autre au Texas, et les différentes étapes du vol qu'avait imaginé Jules Verne.

D'autres auteurs exploreront ce thème et publieront quelques chefs d'oeuvre du genre comme "Les Exilés de la Terre" (1888) d'André Laurie alias Paschal Grousset, "Aventures extraordinaires d'un savant russe" de George Le Faure et Henry de Graffigny (1889–1896), "Un Monde inconnu. Deux ans sur la Lune" de Pierre de Sélènes (1896), "Les Premiers Hommes dans la Lune" (1901) de H.G.Wells et quelques films dont "Le Voyage dans la Lune" (1902) de Georges Méliès, "La Femme sur la Lune" (1929) de Fritz Lang et "Le Voyage cosmique" (1935) de Vassili Zhuravlev, sans oublier les deux célèbres bandes dessinées de Hergé, "Objectif Lune" (1953) et "On a marché sur la Lune" (1954) qui ont éveillé l'intérêt de nombreuses têtes blondes pour l'astronautique et l'astronomie et suscité de nombreuses vocations.

Visionnaire, Tsiolkovski écrivit notamment ceci : "Après les premiers vols concluants des fusées cosmiques sur des orbites circulaires autour de la Terre, d'abord sans équipage, puis avec passagers, après l'élucidation de nombreuses questions étroitement liées à la réalisation de tels vols, il faudra entreprendre la création d'un satellite de grande dimension, de tout un îlot aux abords de la Terre. Il faudra le peupler de spécialistes remplissant diverses fonctions importantes et qui seront remplacés de temps en temps par d'autres, arrivant de la Grande Terre".

Esnault-Pelterie, Goddard, Oberth, Von Braun et leurs confrères ne feront qu'appliquer ses prescriptions.

En 1945, dans un article intitulé "Extra-Terrestrial Relays" (le lien comprend un fichier autoextractible contenant 4 pages GIF), Arthur C.Clarke entrevit la possibilité de créer un système global de communication en orbite géostationnaire (également appelé "orbite de Clarke"). Il pensa en fait à des stations spatiales habitées. Nous y reviendrons lorsque nous discuterons de la colonisation de l'espace.

Les V2 de von Braun au service des Américains

Après la Seconde guerre mondiale, en dédommagement de guerre et même sans se faire prier, grâce à l'opération "Paperclip" les Américains récupérèrent plus de 300 V2 allemands ou partie de V2 (fuselage, moteur, gyroscope, etc.) dont 68 % purent être utilisés. Comme on le voit ci-dessous avec le modèle V2 A-4, le dernier et le plus puissant, il s'agissait d'une fusée balistique de 14 m de longueur et 1.65 m de diamètre pesant 12.5 tonnes capable d'emporter une charge explosive de 920 kg. Le V2 A-4 pouvait atteindre 88 km d'altitude et parcourir 320 km à la vitesse maximale de 5760 km/h (et 2880 km/h lors de l'impact). Sa propulsion était assurée par un moteur-fusée alimenté par un mélange d'éthanol (alcool et eau), d'oxygène et de peroxyde d''hydrogène liquides. Sa poussée était de 25 tonnes (249 kN). Les Allemands en lancèrent plus de 3000 sur l'Europe entre 1944 et 1945, essentiellement sur la Belgique (Anvers avec 1610 bombardements) et la Grande-Bretagne (Londres avec 1358 bombardements).

A voir : V-2 Rocket Films Earth (1946)

Ci-dessus, entre 1946 et le début des années 1950, les Américains aidés par Wernher von Braun testèrent à White Sands, dans le désert du Nouveau Mexique, les derniers V2 dont ces modèles A-4 capturés aux Allemands. A gauche, préparation d'un V2. Au centre, le lancement d'un V2 le 10 mai 1946 qui par erreur s'écrasa à Juarez au Mexique (sans faire de victime). A droite, un V2 décollant le 24 juillet 1950. Documents Getty/Photoquest. Ci-dessous à gauche et au centre, les premières photos de la Terre prises par le V2 numéro 13 le 24 octobre 1946 depuis une altitude de 105 km (65 miles). Le V2 embarquait une caméra 35 mm réalisant une photo toutes les 1.5 seconde à mesure que la fusée progressait dans l'atmosphère. A droite, l'une des premières photos de la Terre prise par le John Hopkins Applied Physics Laboratory (JHUAPL) en 1946. Rappelons que les premières photos aérienne (prises depuis des ballons) remontent aux années 1860 (cf. le site de W.Takeuchi) tandis que la toute première photographie de la Terre vue depuis la haute atmosphère fut réalisée en mai 1936 par le chef photographe Albert Stevens de l'Army Air Corps de la base de Wright Field, Ohio. Il avait embarqué à bord du ballon stratosphérique Explorer II et prit cette photographie à 22066 m (72395') d'altitude. Elle fut jointe au format poster dans l'édition de Mai 1936 du National Geographic.

Lors des premiers essais de V2 effectués sur le site de missiles de White Sands, dans le désert du Nouveau Mexique, certains tirs donnèrent des sueurs froides aux militaires américains. Ainsi, un V2 A-4 fut lancé le 10 mai 1946 (ci-dessus au centre, en couleurs). A la grande surprise des ingénieurs, plutôt que de se diriger vers le nord et le désert, la fusée se dirigea vers le sud. Elle survola El Paso puis erra quelques temps et, à court de carburant, elle finit par s'écraser au Mexique, dans un cimetière à Juarez, créant un cratère de 5 m de diamètre. Un peu plus tard, le 29 mai 1947, un missile Hermès B-1 calqué sur le V2 mais fabriqué par General Electric s'écrasa de nouveau au Mexique. Il fallait absolument régler ce problème. On y reveindra un peu plus bas. Notons que les astronomes américains utilisèrent également quelques V2 jusqu’à la fin des années 1950.

La course à l'espace : États-Unis contre Russie

En 1948, IBM développa le SSEC, Selective Sequence Electronic Calculator qui permit aux scientifiques de calculer les premières tables d'éphémérides de la Lune et qui marqua le développement des premiers véritables ordinateurs du géant américain. Mais il faudra patienter près de dix ans pour voir les premiers ordinateurs totalement transistorisés utilisant des circuits intégrés (NCR 304).

A la fin des années 1940, le Ministère de la Défense américain poursuivit ses recherches en aéronautique (fusées) et sur les sciences de la haute atmosphère pour s'assurer la maîtrise de cette technologie.

Un pas majeur fut franchi lorsque le président Dwight D. Eisenhower (élu entre 1953-1961) approuva la mise en orbite d'un satellite d'observation de la Terre dans le cadre de l'Année Géophysique Internationale (AGI), entre le 1 juillet 1957 et le 31 décembre 1958. L'Union Soviétique pris cette décision au pied de la lettre en annonçant qu'elle planifiait le lancement de son propre satellite. La course à l'espace était lancée !

Une crise politique à grande échelle éclata le 4 octobre 1957 lorsque les Soviétiques lancèrent Spoutnik-1, le premier satellite artificiel dans le cadre du programme AGI. Ce lancement retentissant et célébré à la démesure de la propagante soviétique eut l'effet d'un "Pearl Harbor" sur le public américain, lui faisant imaginer qu'il y avait un précipice technologique entre les deux grandes nations.

Pour laver cet affront et cette atteinte à leur prestige - imaginez un satellite russe survolant les États-Unis en pleine Guerre froide ! - en juillet 1958, le président Eisenhower signa le "National Aeronautics and Space Actles" par lequel il fonda l'agence spatiale de la NASA (National Aeronautic and Space Administration), bien décidé à faire mieux que les Russes.

A gauche, le Spoutnik-1 qui fut lancé le 4 octobre 1957. Cette petite sphère de  56 cm de diamètre pesant 83 kg révolutionna l'astronautique ! Ses "bip-bip" lourds de sens seront rapidement couverts par ceux d'Explorer-I. Ces enregistrements ont été réalisés par le radioamateur Roy Welsh, W0SL (W5SLL) en 1957 et 1958 sur 20.007 MHz pour le Spoutnik et sur 108 MHz pour l'Explorer-I. A droite, William Pickering, James Van Allen et Wernher von Braun célébrant le succès du premier satellite américain, Explorer-I lancé le 31 janvier 1958 en réponse à la gifle russe. Il s'agissait d'un satellite cylindrique, moteur de 2.05 m de long inclus, 16.5 cm de diamètre pesant 13 kg. Avec Explorer-II, il aida les scientifiques à découvrir les ceintures de radiation de Van Allen.

La NASA vit officiellement le jour le 1 octobre 1958. Elle absorba l'ancien National Advisory Committee for Aeronautics. Elle représentait alors une agence comprenant 8000 employés et bénéficiant d'un budget annuel de 89 millions de dollars en 1958 (747 miliards de dollars actualités), ce qui représentait 0.1 % du budget fédéral. Elle regroupait trois laboratoires de recherches : Langley Aeronautical Laboratory, Ames Aeronautical Laboratory et Lewis Flight Propulsion Laboratory ainsi que deux petits centres de tests.

La NASA intégra rapidement d'autres organisations dans sa nouvelle agence, en particulier le groupe des sciences de l'espace du Naval Research Laboratory de Maryland, le Jet Propulsion Laboratory géré par le Caltech pour le compte de l'Army (Armée de terre) et l'agence des missiles ballistiques d'Huntsville en Alabama appartenant également à l'Army. C'est dans cette dernière agence que l'équipe d'ingénieurs de Wernher von Braun fut engagée pour développer les fusées. 

Finalement la NASA créa d'autres organisations et compte aujourd'hui 10 centres sur le territoire national en plus du QG installé à Washington. L'agence rassemble plus de 17000 employés et plus de 40000 contractants. Elle constitue le 14e employeur du pays. Son budget annuel représentait 19.1 milliards de dollars pour l'année fiscale 2018 soit 0.47 % du budget fédéral (4100 milliards de dollars) contre 4.41 % en 1966. Il avait déjà été 4.4 % plus faible sous l'Administration Obama.

Il faut également rappeler que la NASA ne travaille pas seule mais également en partenariat avec l'USAF et près de 60 contractants dans divers secteurs scientifiques, informatiques et de l'aérospatiale américaine, cette dernière étant principalement implantée en Californie, à Los Angeles et Palmdale. Notons qu'une liste des contractants de la NASA et du Ministère de la Défense américain est tenue à jour sur Wikipédia.

De White Sands au Cap Canaveral

Après la création de la NASA, l'Administration Eisenhower dut choisir la future base de lancement de l'agence spatiale. Rappelons que chaque tir de missile ou de fusée a ce qu'on appelle une empreinte, c'est-à-dire une zone en forme de poire sous la trajectoire de vol qui doit être inhabitée en cas d'accident. Pour les fusées tirées dans l'espace, une telle zone n'existe généralement que sur les côtes, et dans le cas des États-Unis le site idéal se trouve sur la côte est de la Floride. En 1960, le Ministère de la Défense nota dans un rapport que le champ de tir des missiles de l'Atlantique à Cap Canaveral "est considérablement saturé d'installations de lancement de missiles et d'instruments d'essais". L'USAF disposait à cette époque d'une zone de test (test range) pour ses armes "miraculeuses" et ne voulait pas la partager. Ce fut une mauvaise nouvelle pour la nouvelle équipe qui voulait s'installer à Cap Canaveral après avoir tiré les leçons des V2 tombés au Mexique. Finalement, ces accidents convainquirent les autorités américaines de choisir le Cap Canaveral comme base de lancement de la NASA. Mais assez rapidement, le président Eisenhower fut lassé de dépenser l'argent de l'État de cette façon et en 1960 il réduisit le budget de la NASA.

Entre-temps, le 11 février 1958, les États-Unis lancèrent leur premier satellite, Explorer-I dont voici une bande son enregistrée à 108 MHz qui permit notamment de découvrir les "ceintures de Van Allen".

Du Spoutnik à Gagarine en passant par la Lune

De l'autre côté de l'Atlantique, les Russes devançaient toujours les Américains. En 1959, grâce à la sonde Luna 1, les Russes frôlèrent la Lune à 6500 km de distance. Ensuite, en octobre 1959 la sonde Luna 3 retransmit les premières images de la face cachée de la Lune. Malgré leur mauvaise qualité, ces missions démontrèrent au monde que les Russes étaient capables de lancer des vaisseaux automatiques, inaugurant l'ère des sondes spatiales. Toutefois, les Russes devront attendre 1966 et la sonde Luna 9 pour se poser en douceur sur notre satellite. La même année les Russes mirent en orbite le premier satellite artificiel autour de la Lune, Luna 10.

Le 12 avril 1961 le soviétique Yuri Gagarine tourna autour de la Terre à bord de Vostok1 durant 108 minutes et devint le 1er cosmonaute de l'Histoire.

Ses regards à présents tournés vers le ciel, l’homme voulut bientôt embarquer à bord de ses inventions et se hisser dans l’espace. Mais un défi d’une nature bien plus complexe que la simple mise en orbite, la navigation céleste ou la cartographie d'un autre monde l’attendait : vivre dans l’environnement hostile de l’espace. Pour y parvenir, chacun de leur côté, Russes et Américains développèrent des combinaisons de vols puis des combinaisons spatiales adaptées.

Le 12 avril 1961, les Russes frappèrent de nouveau l'orgueil américain et avec lui celui des Occidentaux. A grand renfort de propagande, Léonid Brejnev (qui dirigea le Kremlin du 7 mai 1960 au 15 juillet 1964) annonça au monde que la Russie allait envoyer le cosmonaute Yuri Gagarine en orbite autour de la Terre. Et ils réussirent là où les Américains balbutiaient encore. Gagarine tourna autour de la Terre durant 108 minutes à bord de Vostok 1 satellisé à 250 kilomètres d'altitude moyenne (327 km à l'apogée et 180 km au périgée) et devint le 1er cosmonaute de l'Histoire. C'en était trop pour les États-Unis !

Peu après, la Russie décida de lancer en orbite une chienne nommée Laïka le 3 novembre 1957. Malheusement, suite à un dérèglement du système de régulation de la température accompagné par un état de stress, la "Pravda" annonca que Laika mourut environ 7 heures après le lancement. En réalité, en 2002 le docteur Dimitri Malachenkov qui participa à cette mission ainsi qu'à celle du Spoutnik 2, révéla qu'ils avaient donné de la nourriture empoisonnée à la chienne pour éviter qu'elle ne souffre de la chaleur ou meurt asphyxiée lors de la rentrée atmosphérique au cours de laquelle la capsule se consumma totalement.

A voir : First Orbit - The movie

Reconstitution du vol de Gagarine

Le pari de J.F.K : conquérir la Lune

Devant l'avance technologique prise par les Russes et la crise qui couvait en ces temps de Guerre froide où les Soviétiques déployaient des missiles dans tous les pays pro-communistes, officieusement l'administration de John F. Kennedy se demandait si Nikita Kroutchev ne préparait pas une nouvelle guerre mondiale, cette fois-ci nucléaire...

Mais il était évident que le monde n'était pas préparé à entendre un tel discours. Kennedy devait donc trouver un moyen pour obtenir rapidement la suprématie dans l'espace proche et faire passer dans son opinion public l'idée de construire des vecteurs puissants, missiles ou fusées capables de riposter à une éventuellement attaque soviétique. Comment leur annoncer ce projet sans en parler et en même temps conquérir l'espace ?

Diplomatiquement évidemment il ne fallait absolument pas proposer ce programme en termes belliqueux. Si le Congrès et le public l'aurait éventuellement accepté à "huit-clos", même si Kennedy avait eut des preuves tangibles pour appuyer ses arguments, l'annonce officielle aux médias d'un si vaste projet à vocation militaire aurait mis le feu aux pondres et certainement déclenché une réaction épidermique de la part de l'Union Soviétique, et peut-être même une troisième guerre mondiale...

Le président américain eut alors une idée géniale pour mener son projet à bien et libérer les fonds nécessaires à la construction de ses fusées : faire appel à la NASA, une agence civile.

A consulter : NASA History Office

A voir : Photos, dessins et magazines sur les programmes de la NASA, Flickr

"Pour connaître les limites du possible nous devons tenter l'impossible". Arthur C.Clarke

A gauche, le livre du Dr Wernher von Braun publié en 1961 dans lequel il décrit l'exploration de la Lune à grand renfort d'illustrations dont certaines sont reprises dans l'article consacré aux combinaisons spatiales. Au centre, von Braun expliquant le système de fusée Saturn au président John F. Kennedy le 16 novembre 1963 devant le Complex 37. A droite, le président John F. Kennedy déclarant devant le Congrès américain en ce 25 mai 1961 : "Avant la fin de cette décennie nous déposerons un homme sur la Lune et le ramenons en toute sécurité sur Terre". Tel était le pari fou des Américains après le vol réussi de Gagarine cinq semaines plus tôt... Il faudra attendre le 20 février 1962 pour voir John Glenn tourner trois fois autour de la Terre. Documents Collection T.Lombry et HQ NASA.

Wernher von Braun qui avait émigré aux États-Unis avec toute son équipe déclara plus tard qu'il était passé à l'Ouest pour éviter une troisième guerre mondiale. Comme on dit, le doute bénéficie à l'accusé bien que von Braun n'ait jamais eu à répondre devant la Justice de ses actions commises durant la guerre, l'intérêt du pays passant généralement avant l'éthique.

Von Braun avait notamment développé le missile Redstone en 1958 quand il travaillait à White Sands. A présent à la tête du centre de vol Marshall de la NASA (MSFC), il expliqua au Président qu'il pouvait construire une fusée à étages capable d'emporter des hommes à destination de la Lune. Il avait déjà tout planifié dans son livre "First Men To the Moon" publié en 1958 (cf. l'article sur les combinaisons spatiales).

Aussi, fort de ces arguments, pour calmer son opinion publique et redresser le prestige des États-Unis, le 25 mai 1961 J.F.Kennedy déclara devant le Congrès : "Je crois que cette nation devrait se fixer comme objectif de réussir, avant la fin de cette décennie, à poser un homme sur la Lune et à le ramener sain et sauf sur Terre".

D'abord hébétés, les membres du Congrès ne réalisèrent pas immédiatement la portée de ce discours mais ils saluèrent ce pari fou qui revigora rapidement le patriotisme américain.

Un mini-ordinateur DEC PDP-1 de 1959. Il est déjà beaucoup plus compact et modulable que ses ancêtres qu'étaient l'ENIAC, le SSEC et autre UNIVAC.

Car pour comprendre la portée de cette décision avant tout politique, il faut se remettre dans le contexte de l'époque et son rappeler le niveau technologique des États-Unis.

Imaginez-vous à la NASA en 1961 : les ingénieurs les plus âgés ont connu les ordinateurs à tubes à vide comme le Mark I et Mark II d'IBM, à peine cent fois plus rapides que les machines à calculer modernes.

Ils connurent le SSEC en 1948, l'UNIVAC en 1951 et l'IBM 305 RAMAC en 1956 qui fut le premier ordinateur équipé d'un disque dur (5 MB).

Depuis 1959, ils découvraient le nouveau mini-ordinateur transistorisé IBM 1401 qui effectuait 4000 opérations par seconde et le PDP-1 de Digital Equipment Corp. (DEC) qui effectuait entre 100000 et 200000 opérations par seconde. De nos jours, un smartphone ordinaire effectue 1 milliard d'opérations par seconde !

Ces ordinateurs cadencés à une fraction de mégahertz disposaient de 32 KB ou 64 KB de mémoire et travaillaient le plus souvent avec des lecteurs de cartes perforées et de bandes magnétiques aussi volumineux qu'une armoire ainsi que nous l'expliquerons dans l'article consacré aux origines d'Internet et de la micro-informatique,

A cette époque, les ingénieurs travaillaient encore avec des règles à calcul (la NASA en donnera aux cosmonautes des missions Mercury, Gemini et Apollo). S'ils savaient depuis longtemps calculer des trajectoires balistiques, les paramètres des planètes et de la Lune, et venaient juste de maîtriser la mise en orbite d'un satellite, ils ne savaient pas lancer des fusées habitées !

Buzz Aldrin utilisant une règle à calcul durant la mission Gemini XII le 13 novembre 1966. Document NASA/To The Moon.

Pire, à cette époque personne ne sait encore si l'homme est capable de survivre dans une capsule spatiale en apesanteur et encore moins exposé aux rigueurs du vide spatial... Il existe bien des combinaisons de vol pressurisées mais rien d'adapté à un vol de longue durée dans l'espace. Cet environnement reste une énigme et tout est à faire. Aussi, quand les ingénieurs regardent la Lune et qu'ils se rendent compte à quelle distance elle se trouve, l'annonce présidentielle leur fit l'effet d'un pari chimérique.

Non seulement il leur fallait envoyer et déposer des hommes sur la Lune mais il fallait encore les faire revenir et les récupérer sains et saufs, autant de phases critiques du projet... Sans parler du défi informatique : les ordinateurs étaient encombrants, consommaient beaucoup d'énergie et il fallait trouver un moyen pour les placer dans la capsule habitée et dans le LEM. Tels étaient les défis annoncés à nos jeunes ingénieurs sans expérience. Mais bon, il fallait s'y mettre, et tous ensembles.

Aujourd'hui les mentalités ont changé et il serait impossible de coordonner un tel projet dans les mêmes conditions. Imaginez un consortium gérant de 100000 à 400000 chercheurs et contractants... Seule l'étude du génome humain (HUGO) peut-être comparée à ce projet. Mais tout est compartimenté, les scientifiques travaillent par groupes de recherches, par écoles, par pays et sont assez isolés les uns des autres malgré les meetings et autres congrès. Même avec nos technologies sans fil et multimédia, il serait très difficile de dire d'un jour à l'autre à plusieurs centaines de milliers de personnes "on commence tout de suite avec les moyens du bord", ce serait l'échec assuré et l'Europe en sait quelque chose.

Bien sûr, on a fait bien mieux pour le débarquement du 6 juin 1944 où près de 2 millions de soldats ont débarqué en Normandie dans un projet commun. Mais le budget et l'organisation d'une bataille de cette ampleur ne sont pas comparables à un projet civil (rien que le Plan Marshall coûta 16.5 milliards de dollars en 1947 soit environ 10 fois plus actualisé).

Grâce à son pari fou, Kennedy reçut les fonds nécessaires pour construire ses fusées et ainsi implicitement parer à tout acte de belligérance soviétique sur les terres sous protectorat américain. Car si le but avoué était de débarquer des hommes sur la Lune avant les Russes, le but ultime de cette technologie était bien entendu de pouvoir construire des missiles balistiques intercontinentaux (ICMB) et d'autres moyens de défense. Rappelons qu'en tant qu'agence fédérale civile, la NASA n'est pas financée par le Ministère de la Défense américain mais directement par le Congrès (une institution constituée de deux chambres, le Sénat et la Chambre des Représentants).

A voir : Pleiade Supercomputer, NASA

Le superordinateur SGI de 2.88 PFLOPS que la NASA utilise depuis 2008

Du missile ICMB à la fusée

Rappelons le contexte politique dans lequel Kennedy pris la décision de poser un homme sur la Lune.

Dans les années 1950, en Chine, le président Mao Tse-Tung était persuadé que le communisme était meilleur que le capitalisme et voulut faire de la Chine la première puissance économique mondiale. A cette époque, la Chine était pratiquement réduite aux travaux manuels.

Face à un parti communiste offrant son soutien indéfectible à son leader, à partir de 1958, Mao mis tout en oeuvre pour réaliser sa politique économique du "Grand Bon en avant" et notamment pour développer sa sidérurgie, l'acier représentant un indice important du progrès d'une société.

Mao était prêt à sacrifier son peuple ainsi que la moitié de la population du monde pour acquérir l'arme nucléaire et asseoir son pouvoir. Rappelons que cela se solda par une famine entre 1958 et 1962 qui provoqua la mort de 30 à 55 millions de Chinois sans même que Mao s'en inquiète, aveuglé par sa folie des grandeurs et sa propagande.

En parallèle, en 1961, les services secrets américains ont soutenu les dissidents anti-castristes à Cuba (cf. le débarquement de la Baie des Cochons) mais échouèrent lamentablement à renverser le président Fidel Castro, au grand dam de la CIA.

Devant les intentions du président J.F Kennedy d'envahir Cuba, bien que Fidel Castro n'était pas officiellement communiste, ayant adopté une Constitution inspirée de celle de l'URSS, en 1962 il demanda au président Kroutchev de protéger son pays de l'invasion américaine.

En mai 1962, Kroutchev envoya 50000 soldats, des missiles nucléaires et des sous-marins à Cuba. Cette action d'intimidation déclencha la crise de Cuba quelques jours plus tard (cf. La crise des missiles sur YouTube).

Ce fut le début de la "Guerre Froide" et d'une surenchère nucléaire, Américains et Soviétiques s'efforçant de mesurer leurs forces au nombre de têtes nucléaires qu'ils détenaient et à la puissance des bombes atomiques qu'ils faisaint exploser pendant leurs essais.

Dans les années 1960, les États-Unis construisirent 72 bases nucléaires abritant chacune au moins un silo capable de lancer sur Moscou un missile nucléaire de la classe Atlas-E ou autre Minuteman ! Cette folie qui pouvait rapidement conduire le monde à l'Armagedon (cf. la liste des accidents nucléaires en temps de paix) ne sera abandonnée que dix ans plus tard.

A gauche, un sinistre missile nucléaire Minuteman dans son silo. Au centre, lancement d'un missile au cours d'un test à Vandenberg AFB. A droite, "élimination" des infrastructures nucléaires russes de Semipalatinsk après la signature du décret de 1997. Documents Reuters et WETA publiés dans le cadre de son programme de sensibilisation "Avoiding Armageddon".

Heureusement, les échos de la Guerre-froide s'estompèrent. En 1962, Kennedy parvint à convaincre l'URSS et ses partenaires du Bloc de l'Est de mettre fin à la prolifération des armes nucléaires. Sa décision allait conduire au démantelement des 72 silos de missiles nucléaires américains.

En octobre 1962, Kroutchev retira finalement ses missiles nucléaires et ses troupes de Cuba avant d'être destitué en 1964 par Leonid Brejnev.

Pou sa part, ce fut un succès politique retentissant pour J.F.Kennedy qui vit sa popularité littéralement exploser, y compris à l'étranger.

Quant aux intentions de la Chine, après son échec économique et celui de lancer un cosmonaute vers la Lune en 1962, après l'invasion du Tibet en 1961, Mao ne revendiqua plus son intention de détruire la moitié du monde mais continua ses guerres de voisinage et ses intimidations (en Inde, au Pakistan, etc).

Malheureusement le plus sympatique des présidents américains déplut à certains opposants, notamment à la CIA, et il ne connaîtra jamais la fin de l'histoire. John Fitzgerald Kennedy fut assassiné le 22 novembre 1963 à Dallas. Encore aujourd'hui on ignore qui a commandité ce meurtre. C'est Lyndon B. Johnston puis Richard M. Nixon en 1968 qui lui succèderont à la présidence des États-Unis.

Prochain chapitre

Les programmes spatiaux

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