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La Bible face à la critique historique

Satan dans sa gloire originelle, celle de l'ange de lumière. Aquarelle et encre réalisée par William Blake vers 1805 et exposée à la Tate Gallery de Londres.

L'invention de Satan et de l'Enfer (II)

Satan dans le Nouveau Testament

Le judaïsme des premier et deuxième siècles a été influencé par plusieurs des courants théologiques discutés précédemment, y compris l'histoire du livre des Veilleurs sur les anges déchus et l'accent mis par les Esséniens de Qumrân sur un dualisme cosmique entre la lumière et les ténèbres.

Le nom "Bélial" est presque complètement absent du Nouveau Testament alors que "Diabolos" (signifiant "accusateur" en grec) et "Satan" deviennent les noms préférés pour le tentateur démoniaque. Le Nouveau Testament reflète une variété de traditions à propos de Satan mais ne décrit aucune démonologie systématique.

Les Épîtres de Paul

Les sept Épîtres "incontestées" attribuées à Paul qui comptent parmi les plus anciens écrits apostoliques contiennent des références aux anges, aux esprits, aux archontes (les chefs des cités grecques), à Satan et à Béliar. L'affirmation de Paul selon laquelle les saints jugeront les anges (1 Corinthiens 6:3) évoque la tradition d'Enoch. Mais plutôt que d'être emprisonné dans le monde souterrain, les anges gênants sont une préoccupation constante pour Paul. Quand il avertit les femmes de porter le voile pendant le culte "à cause des anges" (1 Corinthiens 11:10), il avait peut-être en tête les Testaments des Douze Patriarches (par exemple T.Ruben 2:16) ou les vigilants déchus d'Enoch enclins à la luxure (cf. Martin, 1999, p 244). L'idée que les anges enseignent un "autre Évangile" (Galates 1:8) et donc une fausse doctrine est également suggérée dans le livre d'Enoch.

Paul imagine Satan comme quelqu'un qui peut se déguiser en "ange de lumière" (2 Corinthiens 11:14), peut-être (l'archange) Michel, ce qui rappelle les manuscrits de la mer Morte. Paul prétend être tourmenté par un "ange de Satan" (2 Corinthiens 12:7), mais l'ange le fait avec le consentement du Christ. Paul établit également un parallèle entre le Christ et la lumière contre les ténèbres et Béliar, en utilisant la terminologie familière de Qumrân mais en remplaçant Michel par le Christ. Toutefois, Paul ne décrit pas Satan lui-même comme un ange.

De manière significative, Paul accuse les "chefs de ce siècle" ou les "Archontes de cet éon " en grec (1 Corinthiens 2: 6-8) d'avoir crucifié le Christ parce qu'ils n'ont pas compris la sagesse de Dieu. Il est possible qu'il se réfère ici à des anges malveillants, mais encore une fois, Satan n'est pas nommé ou impliqué"[11]. À la différence de la future théologie chrétienne, Satan semble ne pas jouer de rôle dans les origines du péché de la façon dont Paul le comprend (Romains 7).

Enfin, dans son Épître aux Hébreux (adressée aux judéo-chrétiens), Paul ou plutôt l'auteur anonyme décrit le diable (Diabolos) comme celui qui avait le pouvoir sur la mort jusqu'à ce que le Christ prenne forme humaine (Hébreux 2:15). Malgré plusieurs mentions d'anges dans les premiers chapitres, il n'est pas clair si l'auteur met le diable dans la même catégorie de créature. Au chapitre 1:14, il décrit "tous les anges" comme étant au service de Dieu alors que pour les Hébreux cela implique une rivalité entre l'humanité et les anges.

Les Évangiles et les Actes

Les Évangélistes utilisent le nom propre Satan pour qualifier une personne démoniaque ou sous l'emprise d'un esprit maléfique comme l'évoque Matthieu lors de la tentation de Jésus dans le désert : "Vade retro satanas" signifiant "Arrière Satan" (Matthieu 4:10) que les chrétiens ont repris jusqu'à la caricature. A la même époque, les Pharisiens ont associé "Satan" à "Baal-Zébub" (Béelzebul), un dieu cananéen qui, croyait-on, pourrait chasser les démons de la maladie"[12] que les chrétiens ont renommé "Belzébuth" qu'on retrouve dans quelques péricopes synoptiques (Matthieu 10:25; 12;24;12:27, Marc 3:22, Luc 11:15; 11:18) et des récits plus récents.

Belzébuth imaginé par Andrew. Mais ce diable anthropomorphe pourrait tout aussi bien s'appeler Satan, Méphistophélès, Asmodée ou prendre l'aspect de n'importe quel personnage démoniaque.

Parfois, Satan semble remplir son rôle original d'Accusateur, comme par exemple lorsqu'il demande de passer au crible les disciples comme du blé (Luc 22:31). À d'autres moments, il semble être une personnification de l'opposition au Christ dans un sens général et son nom peut même être appliqué comme une étiquette pour les humains comme lorsque Pierre prie Jésus de ne pas se sacrifier et se fait traiter de "Satan" (Marc 8:33).

Les Actes des Apôtres décrivent la guérison des personnes qui sont "perverties" par le diable (Actes 13:10). On pourrait en déduire que Satan est donc le souverain des démons, ce qui semble être une nouveauté car les démons faisaient spécifiquement partie de la vision du monde grecque et étaient associés à la maladie et à la maladie mentale - le même rôle qu'ils jouent dans les Évangiles. Et comme le fait remarquer Martin[13], il n'y a aucun exemple de texte juif ou chrétien assimilant les démons aux anges déchus jusqu'aux écrits de Tatien à la fin du IIe siècle. Le mieux que nous puissions dire est que la démonologie des Évangiles ressemble beaucoup à celle des Jubilés, dépeignant Satan comme le chef des mauvais esprits et des démons, mais pas comme un ange déchu.

C'est dans la tradition chrétienne que Satan est décrit comme un ange déchu banni du Paradis pour s'être rebellé contre Dieu. Satan a généralement l'aspect d'une créature anthropomorphe affublée ou non d'ailes, de cornes, d'une queue, de sabots, d'une fourche et portant des griffes et des canines animales quand elle n'a pas d'appendices supplémentaires. Au Moyen-Âge, à l'occasion il fut représenté sous la forme d'un diable vert ailé puis d'un dragon symbolisant à la fois Satan et le feu de l'Enfer. Saint Michel et Saint George furent souvent dépeints en train de terrasser le dragon symbolisant le triomphe de l'esprit bienveillant divin sur l'esprit maléfique du diable. Encore aujourd'hui, la plupart des villes chrétiennes portant le nom de Saint-George et quelques autres ont illustré leurs armoiries avec le combat de Saint George (Villeneuve-Saint-George, Moscou, Reggio Calabria, etc.).

Comme le rappelle l'auteur et bibliste dominicain Philippe Henne[14], alors qu'il traduisait la "Septante" et le Tanakh vers 408 de notre ère, saint Jérôme devait traduire le nom hébreu HYLL (Hêylêl) utilisé par Isaïe (vv.14:12-15) et qu'on retrouve dans les rouleaux de la mer Morte sous la forme HYLYL. Sachant que ce mot provenait de la racine "Hâlal" signifiant "briller" ou "vouloir briller" ou encore "porteur de lumière", saint Jérôme eut la bonne idée de le traduire par le néologiste "Lucifer". Mais il aurait pu l'appeler "l'ange de Lumière" ou même Satan par référence à l'ange déchu.

Les épîtres catholiques

Les Épîtres de Jude ainsi que 1 et 2 Pierre montrent une familiarité des auteurs avec l'histoire des Veilleurs tombés au combat (1 Enoch) et ils l'utilisent en partie comme une leçon d'objet pour condamner les hérésies. Le diable est presque complètement absent de ces textes. La seule mention est dans une allusion de Jude à l'"Assomption de Moïse", une œuvre apocryphe. Dans la deuxième Épître, Pierre ne mentionne pas du tout le diable.

L'Apocalypse de Jean

La Révélation ressuscite le vieux mythe du Léviathan dans sa représentation de la guerre finale, un exemple classique ou la fin récapitule le commencement. Le dragon est identifié comme "le diable et Satan". Au chapitre 12, Satan perd sa position d'accusateur et est chassé du ciel avec ses anges après avoir combattu contre Michel. Cette représentation de Satan semble combiner la plupart des concepts que nous avons examinés jusqu'ici : la victoire de Yahvé sur le dragon Khaos, le rôle de Satan en tant qu'accusateur céleste, la chute des vigilants et la guerre de Bélial contre Michel. Il est important de rappeler cependant que la Révélation est une apocalypse, un genre qui utilise délibérément des métaphores mythologiques pour décrire des évènements dans le présent et le futur proche du rédacteur. Il est impossible de dire ce que l'auteur a réellement "cru" à propos de Satan et des autres figures mythiques qui apparaissent dans l'Apocalypse comme par exemple Hadès et Abaddon (Apollyon), le destructeur.

A voir : Les représentations du diable, Pinterest

Trois formes diaboliques. A gauche, "Saint Augustin et le diable" peint par Michael Pacher vers 1435. Au centre, Saint George terrassant le dragon réalisé par un peintre inconnu vers 1480-1490. Cette peinture à l'huile est exposée au Toledo Museum of Art. A droite, Méphistophélès.

La vie d'Adam et Ève

La version grecque de "La vie d'Adam et Ève" peut être le premier texte apocryphe à blâmer explicitement le diable pour la chute d'Adam et Ève. Précisons de suite que ce Satan d'Adam et Ève est principalement un rival d'Adam et non un rival de Dieu[15].

La version latine "A Vita Adae et Evae" comprend une scène dans laquelle le diable explique à Adam la raison de son inimitié :

"Quand Dieu a soufflé en toi le souffle de la vie et ta figure et ta ressemblance ont été faites à l'image de Dieu, Michel t'a amené et t'a fait adorer devant Dieu, et l'Éternel Dieu a dit: 'Voici Adam ! Je t'ai fait à notre image et à notre ressemblance. Et Michel sortit et appela tous les anges, en disant : Adorez l'image de l'Éternel Dieu, comme l'Eternel Dieu l'a ordonné. Et Michel lui-même a adoré en premier, et m'a appelé et a dit: "Adorer l'image de Dieu, Yahvé." Et j'ai répondu: "Je n'adore pas Adam. ... Je ne vais pas adorer un inférieur et postérieur à moi. Je suis avant lui dans la création; avant qu'il ne soit fait, j'étais déjà fait. Il devrait m'adorer. Quand ils ont entendu cela, d'autres anges qui étaient sous moi ont refusé de l'adorer. ... Et l'Éternel Dieu s'irrita contre moi et m'envoya avec mes anges de notre gloire; et à cause de vous, nous avons été expulsés de nos demeures dans ce monde et jetés sur la terre" (13:3 à 16:2).

Les spécialistes sont partagés sur l'époque de rédaction de ce texte. En effet, toutes les copies dans la langue d'origine sont perdues. Les versions grecque et latine ont probablement été écrites entre 200 et 400 de notre ère. C'est en tout cas le premier témoignage de l'idée que le diable et ses anges ont été chassés du ciel pour leur fierté et ont décidé de se venger d'Adam et Ève (ce qui est certainement l'interprétation de Satan par beaucoup de chrétiens aujourd'hui).

Incidemment, le Coran fournit une histoire presque identique sur la chute de Satan (qui est appelé "Iblis" dans l'Islam) dans la sourate 7: 11-13. Ainsi, nous avons une curieuse situation dans laquelle une croyance chrétienne répandue au sujet de Satan peut être trouvée dans les écritures canoniques de l'Islam, mais pas du christianisme !

Ensuite, c'est au Moyen-Âge (XIVe et XVe siècle) qu'on associa "Satan" au "sabbat des sorcières" avec tous les abus et persécutions que cela entraîna à leur encontre.

Traditions médiévales et pamphlétaires

Caedmon, Dante, Goethe et Milton

Les écrivains chrétiens de l'Antiquité tardive et de la période médiévale continueront à développer et explorer les circonstances de la chute de Satan et les détails de sa nature. Un poème saxon du VIIe siècle appelé "Christ and Satan", que certains pensent avoir été écrit par le poète anglo-saxon Caedmon (VIIe siècle), raconte l'histoire de la chute de Satan - il était un ange appelé Lucifer qui avait essayé de renverser Dieu et régner à sa place, mais fut banni du ciel et emprisonné en enfer où il règne sur un royaume de tourment.

L'imagerie décrite par Dante dans son "Inferno" (l'Enfer) ou "L'Enfer de Dante" (XIVe siècle) a fortement influencé la façon dont le public imagina Satan et l'Enfer. Ici, Satan est une créature monstrueuse et grotesque piégée dans le 9e Cercle de l'Enfer où il tourmente les pires pécheurs.

Finalement, c'est au XVIe siècle dans le conte allemand "Faust" que Johann von Goethe inventa le personnage de "Méphistophélès", l'un des sept princes et second démon de l'Enfer, serviteur de Lucifer qui rendit visite au docteur Faust qui s'opposa à l'autorité divine. Par la suite, ce personnage diabolique évolua encore jusqu'à inspirer de nombreux auteurs contemporains sous la forme de superhéros plus ou moins maléfiques ou coopératifs.

Illustrations du "Paradis Perdu" de John Milton (1667). A gauche, La Chute de l'Ange ou Satan tombant du ciel (cf. Isaïe 14:12). Gravure de Gustave Doré réalisée en 1866. Au centre, le palais de Satan à Pandémonium, capitale de l'Enfer. Il s'agit d'une peinture à l'huile sur toile (128x184 cm) réalisée par John Martin en 1841. Elle est exposée au musée du Louvre. A droite, Satan président le Conseil des démons dans son palais de Pandémonium. Gravure de Gustave Doré (1832-1883) réalisée en 1874.

Dans son admirable "Paradis Perdu" (1667), le poète anglais John Milton décrit la Guerre Angélique au cours de laquelle Satan et ses anges sont vaincus par Michel et le Fils de Dieu et bannis au Tartare. Satan prend la forme d'un serpent afin de tromper Ève et provoquer sa chute. Ses lieutenants et ses compagnons démoniaques incluent Belzébuth, Bélial, Moloch et Mammon.

C'est John Milton qui inventa Pandémonium, la capitale de l'Enfer où Satan érigea un immense palais dans lequel il tient le Conseil des démons. Selon John Martin (1789-1854) qui illustra le poème original de Milton, comme on le voit ci-dessus ce palais présente plusieurs étages soulignés par des enfilades de colonnes doriques surmontées d'un architrave doré et d'imposants pilastres décorés de frises.

Enfin, pour les amateurs de numérologie, rappelons que le nombre 666 est associé à Satan. L'origine de cette association se trouve dans un verset de l'Apocalypse de Jean qui précise à propos de la bête "Puis je vis monter de la mer une bête qui avait dix cornes et sept têtes, et sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des noms de blasphème [...] C'est ici la sagesse. Que celui qui a de l'intelligence calcule le nombre de la bête. Car c'est un nombre d'homme, et son nombre est six cent soixante-six" (Apocalypse 13:1 et 13:13).

Satan polymorphe

Sujet rarement évoqué, précisons que certains des premiers chrétiens ont imaginé que Satan pouvait changer de forme, que c'était un être polymorphe, une capacité métamorphique que semblait également partager Jésus. On y reviendra.

L'apparence polymorphe de Satan est déjà attestée dans les Épîtres : "Satan lui-même se déguise en ange de lumière" (2 Corinthiens 11:14). Les "Actes de Jean" (§70, cf. la version anglaise, à ne pas confondre avec les Actes de Jean de Rome plus tardifs) et les "Actes de Thomas" (§44, cf. la version anglaise) se réfèrent également au diable comme étant "de plusieurs formes" bien que cette capacité ne soit pas clairement définie. L'"Apocalypse d'Elie", une œuvre juive du IIIe siècle qui a probablement été retravaillée par les chrétiens, décrit le "sans loi" comme étant difficile à reconnaître en raison de sa capacité à changer d'apparence, qu'il soit jeune ou vieux. Les croyances sur la nature polymorphe de Satan pourraient être enracinées dans une compréhension angélomorphique de son essence, tout comme Jésus était souvent considéré comme une figure angélique.

A gauche, "La Chute des Anges Rebels" peint par Pierre Paul Rubens vers 1620. Huile sur toile de 286x224 cm exposée à l'Ancienne Pinacothèque de Munich. A sa droite, détail du "Jugement Dernier" réalisé par Hans Memling vers 1467-71 et exposé au Musée National à Gdansk en Pologne. A droite du centre, les damnés condamnés à l'Enfer dans l'"Hortus Deliciarum" (le Jardin des Délices) de Herrade de Landsberg (c1180). A droite, les oeuvres du diable illustrées dans une Bible médiévale. Document ms.0246, f.389 de la Bibliothèque Sainte Geneviève (BVMM) à Paris.

En résumé

L'image chrétienne populaire du diable ou de Satan trouve ses racines dans de nombreux courants théologiques anciens et indépendants. Les deux plus importants semblent être l'histoire enochique des anges déchus (les Veilleurs) influencés par la Genèse et la mythologie grecque, et la théologie juive hautement dualiste qui s'est développée aux IIe et Ier siècles avant notre ère sous l'influence zoroastrienne. Ces idées finirent par se fondre autour de la figure de l'Accusateur qui apparaît brièvement dans trois livres de l'Ancien Testament. Aucune démonologie systématique ne peut être trouvée dans le Nouveau Testament, mais plus tard les théologiens et les écrivains ont étoffé les idées qui sont maintenant considérées comme une partie essentielle du christianisme "traditionnel", incluant l'origine de Satan comme l'ange Lucifer, sa rébellion orgueilleuse, son implication dans la chute, son autorité sur les forces démoniaques, son rôle dans le mal et le malheur, etc.

Par souci de clarté, nous développerons les points de vue d'autres groupes comme les Marcionites et les gnostiques dans un article séparé.

Enfin, on ne peut pas évoquer le diable sans décrire le monde inférieur sur lequel il règne, l'Enfer.

Aux origines de l'Enfer

La Bible évoque très peu l'Enfer et pratiquement jamais en relation directe avec le personnage de Satan ou du diable (cf. par exemple les paroles de Jésus dans Matthieu 25:4). Les auteurs utilisent généralement le mot hébreu "sheol" (dont il existe plusieurs orthographes) qui remonte à la Torah et désignait le lieu de séjour des morts sans distinction d'ordre morale comme sa traduction moderne. A de rares occasions, les auteurs utilisaient le mot grec " haïdês" de la Septante par référence au dieu grec de la mort (Hadès en français). En fait, que ce soit dans l'Ancien ou le Nouveau Testament, les auteurs préfèrent l'évoquer par des périphrases comme le "séjour des morts" ou le "feu éternel".

Quand il faut nommer l'Enfer, selon les versions de la Bible, les traducteurs utilisent les termes "sépulcre", "tombe", "fosse" ou encore "géhenne" par référence à sa racine grecque ("géenna"), réservant le mot "enfer" aux traductions modernes

"La Porte de l'Enfer" existe ! Il s'agit du cratère artificiel de Darvaza situé dans le désert du Kara-Kum, à environ 260 km au nord de Ashgabatau au Turkménistan. En cherchant du gaz naturel, en 1971 des prospecteurs soviétiques ont créé involontairement ce cratère d'environ 100 mètres de diamètre suite à l'effondrement de leur puits dans une poche de gaz. Craignant qu'il soit toxique et ne pouvant pas extraire le gaz pour des raisons techniques, les géologues ont préféré l'enflammer pensant que le feu s'éteindrait au bout de quelques jours. En fait, il contient surtout du méthane sous haute pression et le feu ne s'est jamais éteint. Un phénomène similaire mais bien plus modeste existe au lieu-dit "Baba Gurgur" (le père des flammes) en Arabie Saoudite où du pétrole brûle depuis 1839.

Si de l'avis général des traducteurs et exégètes modernes le terme "enfer" n'est ni heureux ni satisfaisant, c'est en raison de ce qu'il évoque aujourd'hui. Dans le "Dictionnaire historique de la langue française" on apprend que le mot enfer est dérivé de l'adjectif latin classique "infernus" signifiant "du bas", "d'une région inférieure". A l'origine, le mot "enfer" n'avait donc aucun rapport avec le feu, les affres ou les tourments, mais désignait simplement un lieu situé en dessous, inférieur et par extension tout objet situé en dessous d'un autre (par exemple un réceptacle qui recueille une filtration, etc.). Si pour Cicéron (106-43 avant notre ère) "infernus" signifie "inférieur", pour Virgile (70-19 avant notre ère) c'est déjà le synonyme de l'Enfer.

De la Géhenne à l'Enfer

Quant à l'allusion au "feu de l'enfer" par lequel l'Église menace les infidèles depuis des siècles, il provient aussi de l'interprétation erronée des mots géenna et haïdês.

La Géhenne qu'évoque notamment Jésus (cf. Marc 9:47-48) trouve son origine dans le mot hébraïque "Gaï ben Hinnom" qui signifie la "vallée des fils de Hinnom" mais qu'on appelait généralement "Gaï Hinnom". Cette forme raccourcie fut translitéralisée en grec par le mot "ge henna" (ou géenna) qui donna en français la "Géhenne".

La vallée de Hinnom que l'on voit ci-dessous s'étend juste au sud du mont Sion, au sud et au sud-ouest de la vieille ville de Jérusalem et correspond aujourd'hui au Wadi Rababi. C'est devenu un bel espace vert appelé le parc de Zurich.

La "vallée de ben Hinnom" est mentionnée pour la première fois dans le livre de Josué (Josué 15:8) dont la rédaction commença au début de la période dynastique (mais sur base d'une tradition orale antérieure) où les auteurs fixent la limite entre le territoire des tribus des fils de Juda et de Benjamin.

A voir : Carte de la vallée de Hinnom (la Géhenne), Google Maps

La vallée de Gaï ben Hinnom (des fils de Hinnom ou la Géhenne en français) qui s'étend au sud et au sud-ouest de la vieille ville de Jérusalem. Aujourd'hui, cet endroit est devenu le parc de Zurich. Documents Galyn Wiemers et Bible Walks.

Depuis l'époque du roi Salomon, Gaï Hinnom ou la Géhenne est synonyme d'idolâtrie, de dépotoir et de souffrances. En effet, le lieu fut associé aux rituels païens idolâtres des Moabites et des Ammonites et des infanticides à l'époque de Jérémie (Jérémie 7:30-34). Puis, sous le roi Josias, pour effacer sa destination païenne infâme, la vallée servit de dépotoir et de lieu de réclusion des lépreux et autres pestiférés. Du temps de Jésus, la vallée de Hinnom servait toujours de décharge publique et on y jetait encore les cadavres des criminels. Un feu y était constamment entretenu pour détruire les ordures et éviter toute prolifération des germes. Aujourd'hui s'est un parc arboré qui devient plus sec vers l'ouest.

Aussi, au fil du temps, dans la culture juive la vallée de Hinnom fut considérée comme le lieu de passage et de purification des âmes. Les penseurs grecs et ensuite les chrétiens en feront le symbole de l'Enfer. Notons qu'à l'inverse de ce que prétend l'Église, pour Jésus la Géhenne symbolise la mort éternelle et non les souffrances d'une torture éternelle. On y reviendra à propos de la vie éternelle.

Des croyances païennes au christianisme

Selon les archéologues et experts orientalistes, le concept de l'Enfer situé dans les entrailles de la terre était déjà connu dans les cultures babylonienne et assyrienne il y a environ 2000 ans avant notre ère. Selon Morris Jastrow, auteur du livre "The Religion of Babylonia and Assyria", l'Enfer ou "le monde inférieur est à l'intérieur de la terre, rejoignant l'Apsu (l'océan souterrain sumérien); cet intérieur est décrit comme un lieu plein d'horreurs présidé par des dieux et des démons d'une grande force et fiers" (version numérisée, 1898, p581).

La notions chrétienne du feu de l'Enfer remonte aux croyances égyptiennes. Bien que les textes sacrés égyptiens (cf. "Le Livre des Morts") n'enseignent pas que les suppliciés brûlaient éternellement, ils évoquent un "autre monde" et des "brasiers" réservés aux "morts-errants". On évoque également ce concept dans le "Livre de l'Amdouat", une sorte de guide de voyage du monde égyptien de l'au-delà écrit en 1375 avant notre ère qui évoque des fosses flamboyantes et un brasier duquel "vous ne pouvez pas vous échapper, ni vous enfuir"[16].

Pour être complet, on peut également citer le bouddhisme qui dès le VIe siècle avant notre ère enseigne l'existence de pas moins de seize Enfers dont huit brûlants et huit glacés. Cette multiplication des lieux et déités s'explique par le fait que le bouddhisme a intégré des doctrines locales pour faciliter la transition des populations autochtones vers les concepts bouddhistes.

En Occident, c'est le célèbre poète romain Virgile (Publius Vergilius Maro, 70-19 avant notre ère) qui mit en scène l'Enfer et ses démons dans son poème épique l'"Énéide" consacré à la grandeur de Rome dont l'actualité est filtrée à travers le prisme de la légende. Ce poème est aussi riche d'aventures et de péripéties que l'Illiade et l'Odysée d'Homère. Comptant environ 10000 vers, cette oeuvre assit définitivement la réputation et le génie de Virgile dont l'oeuvre reste admirée jusqu'à nos jours (notons que l'ouvrage est souvent édité en plusieurs volumes ou en un épais livre de poche mais parfois en prose ou en alexandrins approximatifs peu fidèles au style original).

Dante et Virgile (couronné de laurier) visitant l'Enfer. Peinture de William Bouguereau réalisée en 1850 exposée au Musée d'Orsay.

Dans le Livre VI qui est le plus célèbre de cette oeuvre, Virgile ou plutôt Énée mené par la Sibylle (la prophétesse d'Apollon) décrit La descente aux Enfers et sa vision de l'antre du diable qui s'étend à travers un paysage satanique plus vaste que la région de Rome, les neuf replis du Styx et ses marais où sont prisonniers les âmes en peine, les Champs des Pleurs s'étendant dans tous les sens, ses guerriers et ses héros déchus, ses héroïnes victimes d'amours perdus, ses personnages légendaires ainsi que la foule en attente de renaissance vivant dans la souffrance pour l'éternité (sub specie aeternitatis). Ce concept est important car comme dans la théologie herméneutique juive où la Torah est intemporelle, l'âme est éternelle car son existence ne se mesure pas par le temps écoulé ou dans la durée, une dimension que développera le philosophe hollandais Baruch de Spinoza dans son "Éthique" publiée en 1677.

Si la Sybille évoque les supplices et châtiments réservés aux humains déchus, elle évite d'approfondir le sujet : "même si je disposais de cent langues et de cent bouches, si ma voix était de fer, toutes les formes de crimes je ne pourrais les décrire ni citer les noms de toute la liste des supplices." (Enéides, Livre VI, 6.625).

A son tour, le philosophe grec Plutarque (c.45-125) développa le thème de l'Enfer où les damnés "subissaient des châtiments déshonorants et douloureux et imploraient [...] pitié en sanglotant." (Plutarque - Oeuvres morales, t.VII-2, 1974, p170).

A la même époque, l'historien juif romanisé Flavius Josèphe (c.37/38-100) rapporta dans "La Guerre des Juifs" rédigé vers 75-79 que chez les Esséniens "c'est une croyance bien affermie chez eux que le corps est corruptible et la matière qui le compose inconsistante" et ajoute : "D'accord avec les fils des Grecs [...], les âmes impures, au contraire, ils les relèguent dans un abîme ténébreux et agité par les tempêtes, foisonnant d'éternelles souffrances" (Livre II, 8, §11, aussi en version papier).

Au deuxième siècle de notre ère, le concept du feu de l'enfer est entretenu par les premiers chrétiens, en particulier dans "L'Apocalypse de Pierre", un apocryphe dans lequel Pierre décrit ce qui deviennent les Justes mais également les supplices réservés aux êtres punis : "Il y avait en dessous d'eux un feu brûlant qui les châtiait [...] D'autres, hommes et femmes, brûlaient jusqu'à mi-corps et, jetés en un lieu obscur, étaient fouettés par de mauvais esprits et dévorés aux entrailles par des vers qui ne connaissaient pas le sommeil." (version numérisée, Adolphe Lods, éd. Ernest Leroux, 1893, p 87 et 89).

L'évêque Théophile d'Antioche (décédé vers 183) confirma cette idée en citant "la Sibylle, la prophétesse des Grecs et des autres nations", qui prophétisa les châtiments réservé aux idolâtres : "C'est pourquoi le feu dévorant est venu sur vous ; vous serez à jamais brûlé par les flammes." ("Trois livres à Autolycus", II, XXXVI, p25; lire aussi la traduction de J.Sender, Cerf, 1948, p126).

Il va sans dire que tout au long du Moyen-Âge et même durant la Renaissance apparemment éclairée et jusqu'au XXe siècle, les blasphémateurs et autres hérétiques servaient de prétexte à l'Église et aux très chrétiens rois et reines pour perpétrer des actes de violence sinon des assassinats au nom de Dieu. Ce fut par exemple le cas sous Marie Ire alias Marie Tudor, reine d'Angleterre (1553-1558), surnommée "Bloody Mary" (Marie la Sanglante) pour avoir fait périr plus de 280 Protestants dissidents sur le bûcher, qui aurait déclaré : "Comme les âmes des hérétiques doivent brûler éternellement en enfer dans l'autre monde, il n'y a rien de plus approprié en ce qui me concerne que d'imiter la vengeance divine en les brûlant sur la terre". Toutefois, ce retour en grâce auprès du Pape fut annulé après sa mort en 1558 par sa demi-sœur Élisabeth Ire, ouvrant la voie à un schisme entre les deux Églises qui ne s'est jamais résorbé. On y reviendra.

Toutefois, évolution des mentalités oblige, ce sont les Protestants réunis au sein de la Commission de la doctrine de l'Église d'Angleterre (DCCE) qui furent les premiers à déclarer en 1995 que "L'enfer, ce n'est pas les tourments éternels, mais le choix ultime et irrévocable de ce qui s'oppose si entièrement et si absolument à Dieu que la seule issue en est la non-existence totale"[17].

Aujourd'hui, comme nous l'avons évoqué plus haut, le sens donné à l'Enfer est celui mis en scène par Dante Alighieri dans la "Divine Comédie" (1555) où il visite l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis.sous la guidance de Virgile et de la Sybille et par John Milton dans son "Paradis Perdu" (1667) où on retrouve les notions de Lucifer, du Purgatoire, du Paradis et bien sûr les dieux grecs et quantité de personnages mythologiques (Ariane, Styx, Ulysse, le Minotaure, les Harpies, etc) voire même historiques comme Cléopâtre.

Malheureusement, cette référence chrétienne n'a plus rien à voir avec le sens originel de l'Enfer même si toutes les religions s'accordent pour le définir comme un lieu de purification spirituelle avant le grandiose apothéose final, quel que soit le nom qu'on lui donne.

Enfin, si la Bible évoque l'Enfer c'est parce qu'à l'opposé se trouve le Paradis et la promesse d'une vie éternelle telle que l'enseigna Jésus bien que le concept ne soit pas son monopole. On y reviendra en détails dans l'article intitulé La vie éternelle ou l'Enfer où l'on confrontera également les chrétiens au texte de la Bible qui ne correspond pas tout à fait à ce que prétend l'Église catholique.

Pour plus d'informations

En français

Les représentations du diable, Pinterest

La Vie grecque d'Adam et Eve, D.A. Bertrand, Paris, 1987

La Vie latine d'Adam et Eve. Analyse de la Tradition macuscrit, J.-P. Pettorelli, Apocrypha, 10, 1999, pp.195-296

Satan. Une biographie,  Henry Ansgar Kelly, Le Seuil, 2010

Une histoire du diable, XIIe-XXe siècle, Robert Muchembled, Seuil, 2002

Saint Jérôme, Philippe Henne, Le Cerf, 2009

Le Livre de l'Amdouat, François Schuler, José Corti Editions, 2005

L'origine de Satan, Elaine Pagels, Bayard jeunesse, 1997

La Bible : Écrits intertestamentaires (dont les Testaments des Douze Patriarches), A. Dupont-Sommer et M. Philonenko éds, Gallimard - La Pléiade, 1987

Le Paradis Perdu, John Milton (1667), Gallimard, 1995

Faust, Johann von Goethe (XVIe.s.), Flammarion, 2015

La Divine Comédie - L'Enfer, le Purgatoire, le Paradis, Dante (1555), CIPP, 2014

L'Enfer de Dante (Inferno ou l'Enfer), Dante (XIVe.s.), CIPP, 2014

Énéide dont La descente aux Enfers, Virgile (Ier siècle avant notre ère)

Le Livre des Morts, rédigé avant notre ère

Livre de l'Amdouat, 1375 avant notre ère

En Anglais

The Ugaritic Myth of Ba'al (le Cycle de Baal, en ligne), Lilinah biti-Anat, 1995-1997

The Religion of Babylonia and Assyria (version numérisée de 1898), Morris Jastrow, Pinnacle Press, 2017

The Apocalyptic Imagination: An Introduction to Jewish Apocalyptic Literature, John Collins, 2d edition, 1998; 3d edition 2016

The Origin of Evil Spirits, Archie T. Wright, Fortress Press, 2015

The Origin of Evil Spirits (PDF), Archie T. Wright, WUNT, 2, 98, 2005

The Watchers in Jewish and Christian Traditions (dont le chapitre 3 par Anathea Portier-Young), s/dir Angela Kim Harkins et al., Fortress Press, 2014

When Did Angels Become Demons?, Dale Martin, Journal of Biblical Literature, 129, 4, 2010, pp.657-677

Deuterocanonical and Cognate Literature. Yearbook 2007. Angels: The Concept of Celestial Beings (dont "The Motif of the Angels’ Fall in Early Judaism" par Jan Dochhorn), Collectif, Walter de Gruyter, 2007

The Corinthian Body, Dale Martin, Yale University Press, 1999

Dictionary of Deities and Demons in the Bible (DDD), Collectif s/dir Karel van der Toom et al., William B. Eerdmans Publ., 1995/1999

Mystery of Salvation, DCCE, 1995

The Origin of Satan. How Christians Demonized Jews, Pagans, and Heretics (voir aussi la VF ci-dessus) Elaine Pagels, Random House, 1995

Haggai, Zechariah 1–8, Carol L. Meyers et Eric M. Meyers, Yale University Press, 1987

The Apocalyptic Imagination: An Introduction to the Jewish Matrix of Christianity, John Collins, Crossroad Publ., 1984

Apocalypse: The Morphology of a Genre, John J. Collins, Ed., Society of Biblical Literature, 1979.

Par Xtern.

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[11] Martin, 2010, p674.

[12] Herrmann, DDD, p155.

[13] Martin, 2010, p676.

[14] Henne, 2009, p282.

[15] Dochhorn, pp.490-491.

[16] Schuler, 2005, p182.

[17] "Mystery of Salvation", DCCE, 1995.


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