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Psychologie des personnes réfractaires aux mesures anti-Covid-19

Quelques logos relatifs aux mesures sanitaires contre le Covid-19. Document Archdaily.

Introduction

Chacun a pu constater à travers les médias qu'au plus fort de la crise sanitaire au Covid-19 dans leur pays respectif, les présidents Trump et Bolsonaro, populistes, narcissiques et fanfarons jusqu'à l'absurde, refusaient de porter un masque de protection en public et ne l'ont porté que sous la contrainte. Ils ont même incité leurs supporters à ne pas porter de masque et ne pas respecter les mesures de précaution anti-Covid-19, y compris le confinement, sous prétexte "d'atteinte à leurs libertés" parmi d'autres réponses. Mais même dans d'autres pays y compris en Europe, une fraction sensible de la population (10 à 30%) reste réfractaire ou doute de l'intérêt des mesures de protection sanitaire au point qu'en France, en Espagne, aux Pays-Bas et en Angleterre, l'annonce du deuxième confinement en octobre 2020 ou de l'obligation du port du masque facial dans certains lieux clos à partir de l'autonome 2021 conduisit plus d'un citoyen à manifester dans les rues. Mais la situation sanitaire alarmante s'est malgré tout imposée sur l'opinion publique.

Malheureusement, il reste des personnes qu'on appelle les "Covid-sceptiques" qui refusent catégoriquement de croire à cette maladie et estiment qu'il doit y avoir une autre raison pour laquelle elles sont malades. Sans en avoir la preuve et malgré l'avis contraire des spécialistes, elles sont persuadées d'avoir attrapé la grippe, une pneumonie ou même un cancer mais surtout pas la Covid-19 puisqu'elles n'y croient pas ! Pire, certains de ces patients meurent parfois sans avoir contacté leur famille car une heure avant ils pensaient encore se rétablir alors que leur taux d'oxygène était alarmant (cf. ce tweet de New Day). On reviendra sur le sujet à propos des réfractaires aux mesures anti-Covid dans l'article consacré au dénialisme.

Heureusement, plus d'une personne sceptique sur l'existence ou les effets de la Covid-19 ont changé d'avis après avoir été contaminée et passée quelque jours aux soins intensifs. Toutes ont averti leurs relations et leurs fans des risques qu'ils encourraient à ne pas respecter les mesures de protection sanitaire (cf. CNN, Alissa Milano, Mike Schultz).

Pourquoi certaines personnes refusent de porter un masque de protection ou de respecter les mesures sanitaires sachant que ces mesures gouvernementales visent avant tout à les protéger ? Sont-elles conscientes qu'en ne les respectant pas elles mettent la vie de leurs proches et de leurs compatriotes en danger ? Sont-elles indifférentes face à la maladie ? Ont-elles si peu de compassion ou de sens civique au point d'être virtuellement criminelles ? Sont-elles stupides ? Ont-elles peur d'un facteur encore plus anxiogène que le risque de tomber malade ? Cela dénote-il un manque de sens critique ou un conditionnement lié à l'effet de groupe et laz propagation des "fake news", parmi d'autres explications possibles ? Plusieurs psychologues ont tenté de répondre à ces questions et ont dégagé des profils particuliers qui finalement n'étonneront pas les passionnés de psychologie.

Comprendre l'attitude des anti-Covid s'avère à peu près aussi difficile que de comprendre le virus lui-même. Mais cela ne veut pas dire que les scientifiques et les enquêteurs n'ont pas essayer de cerner leur personnalité.

Les cinq types de peur

Plusieurs études ont été menées sur différents aspects psychologiques liés au Covid-19. La première, résumée dans la revue "Forbes" fut réalisée par Kyle Stamper et ses collègues du cabinet de consultance Greater Divide de Virginie auprès de 2000 adultes américains de toutes tendances politiques entre le 19 avril et le 5 mai 2020.

En résumé, comme on le voit ci-dessous, dans un pays comme les États-Unis, on peut identifier dans la population 5 types de peur liées au Covid-19 et les regrouper en 5 groupes de population : les "Alarmistes", les "À risques", les "Sous contrôles", les "Ouverts" et les "Rejeteurs". Tous ces groupes refusent à différents degrés et pour différentes raisons de respecter en tout ou en partie les mesures de protection sanitaire. Décrivons ces groupes.

Le groupe des "Alarmistes" représente 29% des Américains et est majoritaire. Ils sont plus jeunes, vivent généralement en ville et sont plus susceptibles d'appartenir à un groupe minoritaire. Ils sont surtout représentés dans les États du nord-est qui furent sévèrement touchés par le virus. Bien qu'ils admirent les services rendus par le personnel de santé, cette population estime que la réponse du gouvernement est inefficace. Suite à l'épidémie, ils ont changé leurs habitudes d'achats et commandent beaucoup plus de produits en ligne.

Résumé des 5 types de peur liées au Covid-19 mis en évidence par les psychologues de Greater Divide. Document adapté par l'auteur.

Le groupe "À risques" représente environ 23% des Américains. Ce sont généralement des personnes âgées, souvent à la retraite ou qui ont des problèmes de santé importants, des facteurs qui augmentent leur risque d'effets indésirables en cas d'infection par le Covid-19. Dans leur situation, ils estiment que leur santé est plus importante que le montant sur leur compte en banque. Les membres de ce groupe achètent beaucoup moins souvent dans les petits magasins locaux. Leurs sources d'informations fiables sont les grands réseaux d'actualités comme NPR et CNN. Ce groupe comprend en majorité des Démocrates et seulement 25% de Républicains.

Le groupe "Sous contrôles" représente 20% des Américains. Il s'agit principalement de jeunes suburbains qui estiment que tout est bien géré par les autorités. Ils sont donc à l'opposé des Alarmistes. En revanche, vu ce qu'ils ont lu ou entendu, étant donné leur âge ils ne se sentent pas à risque et estiment ne pas avoir de raison de changer leurs habitudes.

Le groupe des "Ouverts" représente environ 14% des Américains. Ces personnes sont plus susceptibles d'avoir un revenu élevé, un âge moyen, d'être de sexe masculin et du Midwest. Ils sont très instruits et se méfient de la plupart des médias d'information. Ils sont très préoccupés par l'économie et leurs finances personnelles, mais ne pensent pas nécessairement que le virus représente un risque sanitaire. Seuls 10% d'entre eux connaissent quelqu'un qui est tombé malade localement. Ils n'approuvent pas la façon dont les gouvernements fédéral et local ont géré la crise. Ils craignent que la réponse du gouvernement face au virus n'entraîne une catastrophe économique. Ils ne sont pas d'accord avec les décrets du gouvernement sur les fermetures d'entreprises. Ils préconisent le lavage des mains au lieu du port du masque. Ils soutiennent le président Trump au détriment des responsables de la santé publique ou des institutions nationales comme le CDC. Sans surprise, la grande majorité sont des Républicains ou des Indépendants.

Enfin, le groupe des "Rejeteurs" représente 14% des Américains. Ils rejètent en bloc la stratégie du gouvernement car ils considèrent que les mesures sont disproportionnées. Cette population est plus âgée, généralement rurale et moins à l'aise financièrement. Elle est civique et estime que le président Trump devrait avoir le dernier mot concernant le déconfinement. Elle ne croit pas que le Covid-19 est une menace et c'est le groupe qui évite le moins les contacts physiques et se lave le moins les mains. Elle est surreprésentée chez les Républicains et les Indépendants avec seulement 10% de Démocrates. Contrairement aux autres groupes, il est moins probable qu'ils connaissent quiconque ayant contracté la Covid-19 ou qui soit mort de la maladie.

Stamper souligne que "les attitudes des gens change s'ils connaissent une personne ayant contracté la Covid-19. Ils prennent la distanciation sociale et les directives d'hygiène personnelle beaucoup plus au sérieux et s'inquiètent davantage de leur propre vulnérabilité. Ceci est essentiel car même si le Covid-19 a fait la une des journaux pendant des mois, nous en sommes encore à un point où la plupart des gens ne connaissent en fait personne qui a contracté la maladie personnellement, en particulier dans les régions rurales du pays. Notre étude suggère que les attitudes vont changer si le Covid-19 continue de se propager et si plus de gens le voient frapper plus près de chez eux".

Quelle est la situation en Europe ? Aucune méta-analyse similaire n'a été menée jusqu'à présent à travers l'Europe. Gageons que l'avenir y pourvoiera avec le support d'Eurostat, l'institut de statistique européen. Seuls des sondages nationaux ont abordé l'un ou l'autre sujet. On ne peut donc pas généraliser ou extrapoler ces résultats à toute la population européenne qui de toute façon ne partage pas les mêmes sentiments patriotiques ni la même culture.

Les rares sondages montrent que les individus qui refusent de porter le masque par exemple adhèrent plus fortement aux thèses conspirationnistes que la moyenne de la population. Ainsi, en France 90% des anti-masques contre 43% sur l'ensemble de la population pensent par exemple que le ministère de la Santé est de connivence avec les compagnies pharmaceutiques pour cacher la vérité sur la nocivité des vaccins. Un visuel complotiste publié sur Facebook en France et en Belgique prétend également que le port du masque est nocif pour la santé alors que tout le personnel de santé peut prouver le contraire ! (cf. AFP).

Selon un article publié par la Fondation Jean Jaurès en septembre 2020 suivant un sondage réalisé en France auprès de groupes Facebook "anti-masque" entre le 10 et le 20 août 2020, malgré les thèses complotistes et les dénégations des anti-masques, "64% des citoyens [français] souhaitent bel et bien que le port du masque soit obligatoire même dans les lieux publics ouverts". En revanche, "par rapport à la précédente décennie, la confiance dans l'institution présidentielle, pourtant pilier de notre régime, chuta de neuf points, passant de 34% à 25%". Cet article présente également d'autres résultats intéressants sur la sociologie des "anti-masques" comparée à celle de la moyenne de la population. En résumé, les thèses des "anti-masques" sont à l'opposé de celles de la moyenne de la population, ce qui ne nous rassure pas sur la santé mentale de cette minorité.

Justement, qu'en est-il de la santé mentale des citoyens ? Avoir divisé la population en différents groupes de réfractaires aux mesures anti-Covid-19, avoir identifié les anti-masques et autres complotistes est intéressant mais ne nous dit toujours rien sur la psychologie de ces personnes, à savoir, non pas ce qui les motive objectivement et consciemment - cela elles le disent clairement -, mais inconsciemment pour quelles raisons psychologiques fondamentales et même parfois refoulées, elles refusent de les appliquer ou partiellement. Trois études parmi d'autres ont exploré ce sujet en détails qui révèle la nature profonde de ces individus.

La Triade Noire : narcissisme, psychopathie et machiavélisme

Dans un article publié dans le journal "Social Psychological and Personality Science" le 7 juillet 2020, le psychologue Pavel S. Blagov de l'Université de Whitman (WA.) a montré que les personnes ayant des personnalités "sombres", telles que la psychopathie et le narcissisme, ont une probabilité plus élevée de ne pas se conformer aux efforts visant à empêcher la propagation du Covid-19 et sont plus susceptibles de stocker des marchandises comme de la nourriture et du papier toilettes.

L'auteur conclut : "Au début de la pandémie, les caractères prosociaux ont probablement facilité les mesures de préventions (distanciation sociale et hygiène) tandis que les caractères antagonistes ont probablement nui au comportement adaptatif et favorisé les atteintes à la santé. Des personnes particulièrement antagonistes peuvent avoir ignoré ou agi de manière contraire aux appels de la santé publique pour un comportement altruiste.

Il s'agit d'une première démonstration que la personnalité peut être importante pour comprendre les maladies respiratoires transmissibles. Plus généralement, la personnalité a des implications sur les maladies contagieuses et la communication de santé publique [...].

Les résultats ne signifient pas que ce sont surtout des personnes irresponsables et inconsidérées qui propagent des virus [...] et que les personnes qui contractent une maladie comme le Covid-19 ont des traits inadaptés. Les résultats invitent à d'autres recherches sur la personnalité en santé publique".

Les conclusions de Blagov furent entendues et d'autres chercheurs ont exploré la composante psychologique de la pandémie.

Deux nouvelles études publiées dans la revue "Personality and Individual Differences" (cf. M.Żemojtel-Piotrowska et al., 1 déc 2020; M.Żemojtel-Piotrowska et al., 1 nov 2020) renforcent les conclusions de Blagov sur la "Triade Noire" du narcissisme, de la psychopathie et du machiavélisme associée à l'ignorance des mesures préventives anti-Covid-19.

L'étude publiée en décembre 2020 indique que les croyances en matière de santé et les perceptions de la situation sanitaire peuvent jouer un rôle plus important que les seuls traits de personnalité (ou de caractère).

L'équipe de Magdalena Zemojtel-Piotrowska, professeure associée et chef du Centre de psychologie interculturelle à l'Université du cardinal Stefan Wyszynski de Varsovie a analysé la manière dont les facteurs qui déterminent la personnalité sont liés au fonctionnement humain en général, y compris le bien-être subjectif et la santé mentale.

Le profil psychologique révélant la "Triade Noire" (en haut à gauche) et les "Big Five" (au centre) dressé par l'équipe de M.Zemojtel-Piotrowska (déc 2020).

Selon Zemojtel-Piotrowska, "La pandémie a créé une situation intéressante pour les psychologues interculturels, en particulier ceux qui recherchent au lien entre la personnalité, les croyances sociales et le bien-être subjectif.

L'épidémie de coronavirus est un problème à la fois médical et social, car elle nous oblige à adopter des comportements spécifiques pour contrôler la situation (comme l'éloignement physique ou le port de masques).

Le Covid-19 a pratiquement touché toutes les sociétés, mais il l'a fait de différentes manières. Certaines sociétés font face à la pandémie de manière très efficace et sans panique grave (comme les Pays-Bas ou la Pologne) et certaines ont été dramatiquement touchées (comme l'Iran ou le Brésil).

Nous avons examiné comment les facteurs de personnalité conditionnés par la culture (soi-disant traits de personnalité "sombres") influaient sur l'efficacité de la lutte contre la pandémie".

Pour leur étude, les chercheurs ont interrogé 755 personnes en Pologne entre le 15 et le 29 mars 2020, au cours de la 3e et 4e semaine de restrictions gouvernementales. Ils ont constaté que les participants qui ont obtenu les scores les plus élevés sur les caractéristiquess de la "Triade Noire" avaient une probabilité plus faible de s'engager dans des comportements préventifs (comme se laver les mains plus souvent et ne pas quitter la maison sauf si nécessaire) et étaient plus susceptibles de présenter des comportements de thésaurisation.

Mais une grande partie de cette relation a été expliquée par les croyances en matière de santé concernant le Covid-19. Selon Zemojtel-Piotrowska, "La soi-disant personnalité sombre n'est pas aussi problématique face à la pandémie qu'on pourrait le supposer. Le plus important est ce que ces personnes pensent du coronavirus et de l'adoption de mesures préventives.

On pourrait s'attendre à ce que les narcissiques ne se soucient tout simplement pas des autres et refusent donc d'examiner les règles sociales recommandées par les experts médicaux. Pourtant, l'image est plus complexe. Les narcissiques s'engagent davantage dans la thésaurisation, et ils le font parce qu'ils sont égocentriques et parce qu'ils ont peur du coronavirus.

Cependant, il existe une différence entre les narcissiques collectifs (qui sont très fortement et aveuglément attachés à leur propre groupe) et les personnes caractérisées par des traits sombres (les personnes égocentriques et attachées uniquement à elles-mêmes). Les narcissiques collectifs ne s'engagent pas moins dans des comportements préventifs, contrairement aux personnalités de la Triade Noire. Les personnalités sombres s'engagent moins dans la prévention uniquement parce qu'elles ne croient pas à l'utilité des mesures préventives. Ils ne croient pas en l'efficacité de tels comportements et ils voient plus d'obstacles pour les adopter.

Donc, être "sombre" est important pour les comportements pendant la pandémie, mais les personnes «noires» s'engagent dans la thésaurisation principalement en raison de leur personnalité, tandis que leurs comportements préventifs sont conditionnés par leurs croyances sur le coronavirus.

Nous ne pouvons pas changer une personnalité, mais nous pouvons changer les croyances. Ainsi, la principale conclusion pratique est que nous pourrions encourager les personnes «sombres» égocentriques à adopter des mesures préventives en leur programme que la prévention fonctionne et qu’elle n’est pas aussi exigeante qu’elle semble le supposer".

Comme toutes les études, celle-ci comporte certaines limites. Selon Zemojtel-Piotrowska, "Notre étude a été menée dans une culture - dans une société européenne riche et stable, pas sérieusement affectée par le coronavirus. Nous ne savons pas exactement pourquoi les personnes à la personnalité sombre ont tendance à acheter plus de marchandises - parce qu’elles sont plus gourmandes ou plus compétitives que les autres ou elles s’intéressent davantage à leur confort personnel en raison de leur sentiment de droit".

Dans l'étude précédente publiée en novembre 2020, les chercheurs de l'Université de Varsovie ont analysé les réponses de 263 personnes de Pologne recueillies entre le 14 et le 30 avril 2020, au plus fort des restrictions gouvernementales.

La Triade Noire. Document T.Lombry inspiré de M.Żemojtel-Piotrowska et al. (2020) et Paulhus et Williams (2002).

Dans la lignée des autres études citées en référence de cet article, les chercheurs ont confirmé que la gentillesse était associée à une plus grande conformité aux directives anti-Covid-19, tandis que le narcissisme, la psychopathie et le machiavélisme étaient liés à une conformité réduite.

Toutefois, les chercheurs ont découvert que "la façon dont les gens percevaient la situation expliquait plus la variance de conformité que les traits des Big Five (cf. le schéma) et les traits de la Triade Noire. Ceux qui pensaient que la situation du Covid-19 était caractérisée par le sens civique et était de nature négative étaient plus susceptibles de se conformer aux restrictions, tandis que ceux qui envisageaient la situation comme une opportunité d'ordre sexuelle étaient moins susceptibles de s'y conformer.

Percevoir une situation comme un devoir exige des efforts pour remplir certaines obligations qui, dans l'étude actuelle, pourraient être des restrictions gouvernementales et un sentiment d’obligation morale de protéger les compatriotes. La pandémie au Covid-19 pourrait être perçue comme une menace et susciter des tensions et de l'anxiété, ce qui, à son tour, se traduit par la conformité.

En revanche, les personnes qui envisagent la situation comme propice au sexe, à l'amour et à la romance, se conformaient moins aux restrictions. Il est possible que voir les opportunités sexuelles l'emporte sur les menaces potentielles liées à la santé ou au non-respect des règles".

Soulignons que cette derrière remarque est l'une des principales raisons pour lesquelles les jeunes (15-25 ans), naturellement très sociables et cherchant la compagnie de leurs amis ou partenaire, supportent très mal le confinement et les mesures sanitaires. Ceux qui n'ont pas pu flirter, avoir de relations avec leur partenaire ou fêter leurs 20 ans par exemple entre amis estiment qu'ils ont "perdu leur jeunesse"  ou "font partie d'une génération perdue" (rien que ça). De même, mais ce n'est pas spécifique aux jeunes, le fait de porter un masque ou de garder ses distances rend la séduction d'un partenaire très difficile et empêche évidemment toute relation sexuelle.

Les chercheurs ont également constaté que les personnes qui obtenaient des scores plus élevés sur les mesures du narcissisme, de la psychopathie ou du machiavélisme étaient plus susceptibles de considérer la pandémie comme de nature positive, probablement parce qu'ils envisageaient les circonstances comme proprices à l'exploitation.

Toutefois, les auteurs soulignent que tous ceux qui défient les restrictions anti-Covid-19 ou stockent des marchandises ne le font pas en raison d'une personnalité sombre : "Lorsqu'il s'agit de comprendre les comportements pendant la pandémie, de nombreux autres facteurs entrent en jeu". Quels sont ces critères ?

A tester : Test de la Triade Noire, IDRlabs

Mesurer votre part d'ombre et de lumière (PDF), Scott B. Kaufman/U.Columbia

Test de personanlité machiavélique, Psychomedia

Du civisme à l'incivisme en temps de crise

Les auteurs ne s'étendent pas sur ces autres facteurs à l'origine de ces comportements inciviques. Si on y réfléchit bien, on peut en identifier quelques-uns et essayer de comprendre pourquoi ils surviennent et certains finissent par dominer.

Une pandémie crée une situation anormale sur les plans sanitaire et socioéconomique et de longue durée. C'est une période d'incertitudes présentant des risques et face à laquelle les citoyens occidentaux sont peu préparés, ni mentalement ni socialement. En effet, contrairement aux Chinois ou aux Coréens notamment, les Occidentaux ne jurent que par leurs libertés chèrement acquises et n'ont pas l'habitude d'être embrigadés ou qu'on leur dicte leurs actes. Ils n'ont jamais fait l'expérience d'une pandémie (ou personne ne se souvient de la précédente, cf. ce schéma), pas plus que d'un confinement ou du port du masque. Ce sont des contraintes très inhabituelles en démocratie bien qu'elles n'aient rien à avoir avec le régime politique mais très signifiantes sur le plan symbolique.

Pour tenter de retrouver leurs repères sinon une certaines normalité dans ce que certains qualifient de "chaos ambiant" en raison des règles diverses et multiples et parfois incohérentes, les citoyens vont réagir pour s'adapter aux circonstances et rendre la situation la plus tolérable et viable possible. Mais en fonction de leur interprétation de l'état de crise et de leur situation personnelle, tous les citoyens ne réagiront pas de la même manière.

Leurs comportements peuvent être influencés par divers facteurs. Des facteurs psychologiques comme les croyances (certains Évangélistes américains croient que Dieu les protégera du virus, la théorie du complot, les canulars ou "hoaxes"), politiques (rejet de la stratégie sanitaire du gouvernement, rejet de la science) et l'image de soi qui dépend elle-même de nombreux facteurs extérieurs comme le statut et les conditions socioéconomiques (peur de la crise, incertitude pour l'avenir, chômage, problèmes familiaux, type de métier, salaire, etc). 

On constate que si certains facteurs sont rationnels et reposent sur des faits notamment quand ils concernent la famille ou le métier, d'autres sont irrationnels ou infondés. Or ce sont généralement ces derniers qui vont le plus influencer les citoyens inciviques et qu'il prendront comme prétexte pour ne pas respecter les règles.

Tant que tous ces facteurs ne dévient pas trop du cadre normal, le citoyen peut les gérer et tout va bien ou en tous cas il supporte sa condition. Mais lorsque ces facteurs dépassent un certain seuil de tolérance, il va rejetter les règles et les conventions incompatibles avec son style ou ses habitudes de vie. Il peut alors se mettre en porte-à-faux vis-à-vis de la société et entrer dans un "No Man's Land", une zone floue et sombre en dehors de tout standard où chacun édicte sa loi pour survivre et s'estime dans son bon droit.

Il va de soi que les personnes concernées n'ont pas nécessairement une personnalité sombre. Si elles peuvent être gentilles, conciliantes, compréhensives et ouvertes au débat, elles peuvent aussi être renfermées, associales et par définition présenter une mentalité qui les place à l'écart de la norme, tels des électrons libres qu'il est difficile de contrôler. Si elles estiment qu'elles peuvent se fier à leur intuition, elles vont agir en fonction de leur propre analyse de la situation, sans référence à des experts. Parfois elles agiront donc contrairement à la logique et au mépris de leur sécurité ou au détriment d'autrui. En revanche, si elles manquent de sens critique, elles vont agir sous influences et donc sans réfléchir de manière objective aux conséquences de leurs actes.

C'est exactement ce qu'on a observé chez bon nombre de supporters des présidents Trump et Bolsonaro parmi d'autres qui contre toute logique, ont violé toutes les règles sanitaires et de savoir-vivre au mépris souvent de la santé de leurs proches et de leurs compatriotes.

La signature de Donald Trump. Il s'applique pendant 9 secondes pour signer son prénom suivi de son nom. Selon la graphologue Marie-Thérèse Christians, elle témoigne de son agressivité, ténacité, entêtement, naïveté, vanité et d'un orgueil à la hauteur de ses buildings.

Le trumpisme

Dans le cas de Donald Trump, il s'agit d'un narcissime malfaisant car son comportement nuit aux principes démocratiques et divise la société plus qu'il ne la rassemble. Donald Trump a tous les traits d'un narcissique : il a une personnalité antisociale, paranoïde, il affiche une agressivité egosyntonique, de la mégalomanie et un besoin pathologique de reconnaissance et de pouvoir. Bref, il présente tous les symptômes d'un désordre mental comme l'ont confirmé plus d'un psychiatre durant son mandat. Un mot a même été inventé à son sujet : le trumpisme. Comme le disent les chercheurs précités, ces gens vivent dans un monde régi par le narcissisme, la psychopathie et le machiavélisme, la "Triade Noire".

En 2017, le Dr John Gartner, psychothérapeute et ancien professeur de psychologie à l'École de médecine de l'Université Johns Hopkins avait lancé une pétition en ligne à destination des professionnels de la santé mentale pour invoquer l'article 3 du 25e amendement de la Constitution qui prévoit l'impeachment, la destitution du président et son remplacement par le vice-président en cas d'incapacité à exercer sa fonction. A l'époque, sa pétition avait recueilli plus de 38000 signatures et resta sans suite.

Suite à l'affaire du "Russiangate", en 2019 les Démocrates lancèrent une procédure d'impeachment contre Donald Trump. Mais en sachant d'avance que la majorité républicaine s'y opposerait, leur demande fut rejetée.

Mais après la marche contre le Capitole le 6 janvier 2021 et les cinq décès et les nombreux blessés qui s'en suivirent - une action inimaginable attisée par les propos haineux de Donald Trump -, les Démocrates ont demandé pour la seconde fois l'impeachment ou destitution de ce président indigne d'une démocratie afin de l'empêcher de nuire à nouveau. En pratique, le temps manque et il y a peu de chance que cela soit réalisé. Mais même si le vice-président Mike Pence reprend les clés de la Maison-Blanche, appartenant au même parti et étant encore plus conservateur, sa politique ne sera pas différente, juste plus diplomatique.

Ouvrons une parenthèse pour noter que les psychanalystes Otto Kernberg et Michael Maccoby ont longuement étudié le narcissime pathologique et publié des ouvrages très intéressants sur le sujet dont celui de Maccoby consacré au cas de Trump. Sous le couvert de l'anonymat, un haut responsable de l'administration Trump dresse également un portait peu flatteur de l'ancien président des Etats-Unis dans son livre "Alerte", révélant son caractère indiscipliné, son inexpérience et son immoralité, une combinaison unique dans l'histoire des présidents américains. Refermerons la parenthèse.

Perte de cohésion sociale

Si le trumpisme et des idéologies apparentées ont rassemblé près de la moitié de la population américaine (47.5%) lors des élections de 2020, principalement en dehors des grandes villes plus cosmopolites et démocrates par nature, paradoxalement la crise sanitaire a influencé négativement le sens civique et l'attachement des individus aux groupes et à la société. Ce facteur psychologique joue également un rôle dans le rejet des mesures anti-Covid-19 par certaines personnes.

Ipsos a mené une enquête entre le 25 septembre et le 9 octobre 2020 auprès de 20011 adultes de 27 pays (des sondés âgés de 18 à 74 ans aux États-Unis, au Canada, en Malaisie, en Afrique du Sud et en Turquie, et de 16 à 74 ans dans 22 autres pays).

Les résultats indiquent que 41% des sondés étaient en train de se désolidariser de la société dans laquelle ils vivent contre seulement 21% dont les liens sociaux sont encore solides.

Cela ne parait pas étonnant quand on entend autour de soi certains personnes dire qu'"on ne vit pas sur la même planète" ou qui utilisent des qualificatifs plus péjoratifs à propos de l'attitude, des commentaires ou du manque a priori d'intelligence de certaines personnes.

De nombreux experts soulignent l'importance de la cohésion et du capital social dans notre capacité à nous relever de la pandémie. La cohésion et le sens civique des citoyens dépendent notamment d'une bonne gouvernance des autorités et d'une communication efficace. Or chacun a pu constater le manque de cohérences du discours et des actions de certains ministres ainsi que de l'incompétence d'autres qui furent à l'origine d'incompréhensions et de réactions antagonistes de la population.

Selon les chercheurs, "la perspective de "pensée de groupe" et de "qu'avez-vous fait pour moi et les miens ?" engendrée par une cohésion sociale plus faible peut finalement déchirer une société. Les citoyens exigent des gouvernements et des entreprises qu'ils agissent davantage en fonction de la manière dont ils estiment être "lésés" et de leurs besoins et désirs spécifiques, qu'en fonction de ce qui est bon pour l'ensemble. Par conséquent, la cohésion sociale a un large impact potentiel sur le marketing, les messages et le positionnement pour les marques dans le secteur privé, et sur l'avancement de la politique publique et sociale dans le secteur public".

L'Indice de Cohésion Sociale d'Ipsos repose sur 3 dimensions principales :

- Les relations sociales : confiance dans les autres, priorités partagées, respect de la diversité

- Les facteurs d'unité : identité nationale, confiance dans le système politique et sentiment d'être traité équitablement par les institutions

- La recherche du bien commun :  aide mutuelle, respect de la loi et de l'éthique.

Les chercheurs ont constaté que peu de pays peuvent être qualifiés de cohésifs : Le manque de cohésion sociale touche la plupart des pays, même si certains sont plus touchés que d'autres. Par exemple : Seuls 6 des 27 pays sont positifs en termes de cohésion sociale : la Chine (+65%), l'Arabie Saoudite (+37%), l'Australie (+12%), l'Inde (+11%), la Malaisie (+4%) et la Suède (+3%). Les autres pays sont tous négatifs, les plus nettement négatifs étant le Japon (-52%), la Corée du Sud (-52%), la Pologne (-51%), la France (-49%) et la Belgique (-46%). Le score net des États-Unis est de -26%.

Selon Darrell Bricker, Directeur des Affaires publiques globales chez Ipsos, "La cohésion sociale est le fondement du fonctionnement des sociétés et des économies. Aucun pays n'évoluera dans une direction positive si ses citoyens rament tous dans des directions différentes. Ainsi, si la compréhension des attitudes des citoyens à l'égard des problèmes et des politiques est importante pour le secteur public, et l'expérience client et la marque pour le secteur privé, il est important de comprendre qu'il y a un niveau plus fondamental encapsulé dans la cohésion sociale qui influence grandement les deux".

Vu les divisions qu'entraîna la stratégie de l'administration Trump au sein de la société américaine et ses conséquences tout aussi négatives à l'étranger, ce n'est donc pas sans raison que suite aux élections présidentielles américaines en 2020, le président Joe Biden déclara être "un président qui rassemble et non pas qui divise", reconciliant Démocrates et Républicains autour d'un seul drapeau, celui des Américains. Rappelons qu'au lendemain de son élection, le président Biden a directement mis en place un comité de coordination national pour lutter contre le Covid-19, faisant fi du déni de Donald Trump. Cette décision très attendue va certainement rassurer la population et ramener à la raison une partie des opposants aux mesures anti-Covid-19.

Ceci dit, il ne faut pas croire que le trumpisme est mort en 2021. Il est ancré depuis des décennies dans la société américaine et a eu tout le temps de mûrir plus ou moins à l'abri des opposants. En 2016, il s'est montré au grand jour et depuis, les membres de cette mouvance sont bien décidés à faire entendre leur voix par tous les moyens. Nos élus démocratiques doivent en tenir compte et s'en méfier si nos pays veulent échapper au chaos.

Pour plus d'informations

Dénialisme : ce qui pousse les gens à rejeter la vérité

Les réfractaires aux mesures anti-Covid-19 (le dénialisme)

Liste de publications sur les effets psychologiques de la pandémie au Covid-19, U.Sheffield.

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