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La mer, dépotoir ou refuge ?

Un océan de désolation (III)

La Convention OSPAR et les autres protocoles de protection de l'environnement ont-ils permis à la mer de retrouver sa santé ? Certainement pas, car le mal s'est reporté sur d'autres formes de pollutions.

Dans l'un de ses sketches présenté en 2003, l'humoriste français Dany Boon expliquait qu'étant habitué à la couleur brune ou grise de la mer du Nord de son pays "chti" (eau naturellement troublée par l'agitation du sable), la première fois qu'il vit la Méditerranée il croyait qu'on y avait déversé du "Canard WC". Berk ! On peut en rire mais il n'est pas très loin de la vérité quand on apprend comment que les armateurs considèrent l'eau de mer : un produit bon à laver les cales de leurs pétroliers quand ils n'y déversent pas leur nappes de pétrole ! Or le lavage des cales en pleine mer pollue dix fois plus que les marées noires et contamine les mers avec des organismes étrangers qui n'ont rien à faire dans ces eaux.

La mer ne retrouvera pas sa santé tant que le risque de pollution lié aux activités humaines et notamment aux activités industrielles, à la culture intensive et au tourisme subsisteront. Sans reglementation contraignante et sans surveillance visant à réduire ou éliminer ces risques, la plupart des acteurs concernés contineront à polluer la nature. Pourquoi ? Car il est plus facile, plus rapide et moins cher de se débarrasser de ses déchets que de les recycler !

A côté des armateurs peu scrupuleux qui souillent nos plages de pétrole, des industriels et des agriculteurs qui rejettent leurs eaux souillées sans traitement et les touristes qui la polluent avec des déchets manufacturés, les stations d'épurations sont également dans le collimateur des écologistes alors qu'elles devraient veiller à la pureté des eaux rejetées dans la nature.

La situation empire en période estivale et dans quelques années toutes les communes situées sur les fronts de mer devront faire face à un sérieux problème de pollution que certaines ont déjà anticipé. En effet, avec les centaines de milliers de touristes qui affluent chaque année dans les stations balnéaires, la baignade est parfois interdite le long de nos rivages suite à la prolifération des microbes ou la pollution d'un estuaire. Dans quelques années les installations de retraitement des eaux devront être agrandies ou dédoublées pour contenir le flôt toujours plus important d'eaux usées.

A gauche, rejet direct dans un fleuve des eaux usées non traitées, direction la mer. Au centre, le MV Sirius de Greenpeace et des pêcheurs danois manifestent en mer du Nord contre la pollution générée par le bateau d'incinération en mer Vesta. A droite, un hippocampe photographié dans les eaux de Sumbawa, à Nusa Tenggara Barat en Indonésie accroché à un déchet inattendu et choquant. Grâce à cette photo Hofman espère sensibiliser le public sur les effets de la pollution des océans. Il fut finaliste du concours "The Wildlife Photojournalist Award 2017". Documents Mother Jones, Greenpeace et Justin Hofman.

Jusqu'à la fin des années 1970, la plupart des plages étaient encore couvertes de sable et de débris naturels avec parfois, sur les côtes françaises et belges, quelques boulettes de goudrons issues d'anciennes marées noires et des dépôts de mousse blanchâtre ou jaunâtre.

D'où provient cette mousse ? La mousse peut être naturelle, liée à l'agitation des vagues (l'écume) ou à la prolifération de micro-algues mais les quantités sont généralement faibles et ne forment qu'un fin liséré délimitant la marée la plus haute sur les plages. Mais si la mousse devient envahissante et s'épaissit, occupant des centaines et des milliers de mètres cubes, c'est généralement le résultat d' une pollution chimique par des détergents (produits de lessive, ménagers, etc). En principe les stations d'épuration récupèrent ces polluants et retourne une eau claire dans les fleuves. Mais il arrive parfois que des vents tempétieux emportent ces produits et les concentrent dans des baies comme c'est arrivé plus d'une fois à Biarritz (F).

A voir  : Impressionnantes vagues de mousse à Biarritz, Janv 2018

Mais ceci ne représente que la partie visible de l'iceberg. Car sous l'iceberg des déchets visibles et gérables se cache une autre pollution, le plastique.

Les océans, un dépotoir de plastique

Depuis que l'homme a élu domicile le long des côtes, qu'il n'a plus peur de l'eau et ose s'aventurer loin des rivages et affronter la haute mer à titre privé ou professionnel, il pollue la mer sans vergogne. Les plongeurs connaissent très bien ces images : du plastique flotte entre deux eaux ou est à moitié enfoui dans le sable des herbiers d'Atlantique ou de Méditerranée, ceux des Caraïbes, d'Indonésie ou d'ailleurs. Plus loin, on retrouve les échantillons les plus divers de notre civilisation : bouteilles, ustenciles domestiques, pneus et toujours énormément de plastique à la dérive. Ailleurs, des tortues de mer sont retrouvées asphyxiées après avoir pris des sachets en plastique pour des méduses, des phoques, des dauphins, des poissons-lunes et des requins sont lacérés à mort, s'étranglent ou se noyent emprisonnés dans des filets de pêche, des baleines s'enroulent dans des filets ou des câbles abandonnés, des pieuvres élisent domicile dans des bouteilles, de petits poissons font de même ou s'abritent dans des boîtes de conserve. Toutes ces images sont révoltantes.

On estime qu'un million d'oiseaux marins et plus de 100000 mammifères marins meurent chaque année étouffés, intoxiqués ou prisonniers de nos déchets en plastique ! On constate également que les vicères de 56% des animaux marins contiennent du plastique.

Images choquantes de l'impact négatif de l'homme sur la nature. A gauche, une baleine prisonnière d'un filet dérivant au large d'Hawaii. Au centre, un phoque étranglé par une corde. A droite, un poisson rayé prit dans un anneau en plastique dans la mer des Caraïbes. Documents HIHWNMS/NOAA, NOAA et Karen Doody/Stocktrek.

Ces déchets mettent entre 500 et 1000 ans pour se décomposer. Autrement dit, les 40 prochaines générations de nos enfants vont devoir vivre avec les déchets que nous avons déversé en mer sans scrupule...

D'où proviennent ces macrodéchets ? La plupart ont été volontairement rejetés en mer depuis les années 1980. D'autres sont tombés de cargos pendant des tempêtes ou suite à des accidents en mer. Enfin, certains proviennent également des terres balayées par les tempêtes successives. Tous y sont arrivés au gré des courants marins et s'accumulent dans les dépressions, formant localement d'immenses dépotoires en surface ou sous-marins à faire hurler non seulement les écologistes mais également les touristes et les pêcheurs. Bref, toute la société est concernée par cette pollution et nous en sommes tous responsables.

Que représentent ces déchets ? 90% des macrodéchets présents dans les océans sont constitués de plastique. Selon une étude publiée en 2014 dans la revue "PLOS One", les océans contiendraient 5 mille milliards de morceaux de plastique (5 trillions en anglais), représentant 268.94 millions de tonnes de déchets, valeur réestimée en 2018 à 78 millions de tonnes de plastique !

En 2017, l'IUCN estimait que 32% du plastique produit chaque année soit près de 3 millions de tonnes finissait dans les océans dont 15 à 31% seraient constitués de pneus et de vêtements synthétiques, y compris en microfibres (voir plus bas). A cette date, nous déversions l'équivalent d'un camion-benne chaque minute soit 9.5 millions de tonnes de déchets en plastique par an dans les océans ! Pire, ce taux est en augmentation...

A voir : La Méditerranée, l’une des mers les plus polluées au monde

BFMTV/Laurent Lombard, 2015

A gauche, une cigogne européenne sur son site de nidification empêtrée dans un film en plastique. Au centre, une des nombreuses carcasses d'albatros échouée sur l'atoll de Midway, à 3200 km du premier continent. A droite, la carcasse d'un albatros échouée sur l'atoll de Kure au large de la Californie. Dans les deux cas, l'oiseau marin est mort de faim l'estomac plein... de boîtes et de capuchons en plastique qu'il prit pour des poissons ! Les tortues, les phoques, les goélands et même les baleines sont également victimes de notre pollution. Malheureusement, cette situation se repète de plus en plus souvent à travers le monde, sans parler des marées noires. Documents John Cancalosi/Hard Rain Picture Library, Chris Jordan et Mindfully.

Selon les sites marins, ces macrodéchets sont constitués de 60 à 95% de plastiques d'emballages y compris de bouteilles. Viennent ensuite les objets en verre (bouteilles, flacons), en métal (canettes de boissons, épaves), les tissus et enfin les objets en cuir ou en caoutchouc dont une grande partie de pneus dont la majorité sont aujourd'hui en matière synthétique.

Concernant l'Europe, les densités maximales de déchets se rencontrent près des grandes villes méditerranéennes où elles peuvent être supérieures à 1500 débris/hectare à Marseille et au Cap Ferrat, de vrais poubelles abandonnées des hommes !

Mais le large et les abysses sont également contaminés. L'Ifremer a répertorié plus de 100 débris/hectare en Méditerranée à 1000 mètres de profondeur et 15 débris/hectare dans le golfe de Gascogne à 1800 mètres de profondeur ! On dénombre également 500 déchets/hectare dans le lit profond du Rhône, à 2000 mètres de profondeur. Selon les résultats de la campagne Victor Première (août 1998) de nombreux débris existent encore très au large, à des profondeurs supérieures à 2000 m où le constat est alarmant.

La plage de "Glass Beach" en Californie photographiée en 2013. Document Art in Photography.

Dans son rapport 2007/2008, les chercheurs du Census of Marine Life n'ont pas manqué de signaler que malgré la découverte de 5300 nouvelles espèces potentielles et l'étonnante richesse des canyons sous-marins dans toutes les mers du monde, sous ses belles couleurs bleues ou turquoises la Méditerranée cache de grandes quantités de déchets produits par l'homme. Ainsi, au sud-est de la Crète, dans le bassin de Ierapetra, entre la fosse abyssale de Pliny et celle de Strabo, les chercheurs ont relevé dans les filets du chalutier Agassiz plus de déchets que d'organismes vivants à 4300 m de profondeur !

Conséquence de cette pollution omniprésente, une étude française a révélé qu'aujourd'hui entre 200 et 700 l/j/km de macrodéchets s'échouent sur nos rivages ! Chaque année cela représente des milliers de tonnes de détritus qui transforment nos rivages en véritables dépotoirs ! La situation est identique dans toutes les eaux du monde, y compris dans les atolls du Pacifique qui deviennent des décharges à ciel ouvert.

Etonnamment, comme on le voit ci-dessus à gauche, dans le parc de MacKerricher près de Fort Bragg en Californie et à Hanapepe sur l'île de Kauai à Hawaii, les plages de sable sont couvertes d'une couche de minuscules fragments de verre pilés et polis par le ressac des vagues. C'est le produit recyclé par dame Nature des déchets en verre déversés dans la zone côtière pendant des années par la municipalité de la ville proche. On observe le même phénomène à Ussuri bay, près de Vladivostok en Russie et on commence à en voir à Sète, dans le sud-est de la France. Aujourd'hui, ces déchets manufacturés colorés attirent la curiosité des touristes d'un nouveau genre !

Mais dame Nature paraît parfois sans rancune. Ainsi, il existe encore des lieux virginaux tout à l'opposé dans tous les sens du terme comme cette plage de Shell Beach dans la baie de L'Haridon Bight située sur le site de Sharck Bay dans l'ouest de l'Australie qui est entièrement recouverte de coquillages. Il en est de même sur la plage d'Hoshizuna no Hama sur l'île Irimote (Okinawa) au Japon localement couverte de minuscules foraminifères étoilés (qu'on surnomme "star sand") et celle de Pink Sand Beach à Harbour Island aux Bahamas couverte de coquillages roses. Mais revenons au problème des déchets.

A voir : Shocking video of Mexican paradise filled with plastic

The amount of trash in the ocean off Honduras is gut-wrenching

L'état désastreux des plages couvertes de détritus. A gauche, sur une île de Malaisie en 2012, à droite sur l'île de Laysan à Hawaii en 2009 censée être... une réserve naturelle ! Un seul coupable : l'homme et ses bas instincts d'abandonner tout ce qui ne lui sert plus et de saccager tout ce qu'il touche sans réfléchir aux conséquences de ses actes. Certains déchets sont tombés de bateaux mais la plupart d'entre eux ont été abandonnés délibérément par des touristes sans scrupules. Or, celui qui jette un détritus dans la nature et notamment sur la plage doit savoir qu'au gré des vents et des courants marins, un jour ou l'autre ce déchet risque de se retrouver parmi des milliers d'autres sur une autre plage voire de blesser ou d'étouffer des animaux marins. Certains entreront dans la chaîne alimentaire et viendront compléter votre repas en apportant quelques nanoparticules toxiques à votre organisme. Bonne santé ! Etre responsable est l'affaire de tous, y compris sur le lieu de vos vacances. Documents Jason Isley/Scubazoo et Susan White/USFWS.

Si le verre de silice est un déchet inerte peu polluant et peu dangereux, il en est autrement du plastique qui représente la plus grande pollution marine.

Comme le montre la carte ci-dessous à droite, en 2014 des estimations faites par la NOAA à partir d'un C-130 ont montré qu'il existait trois grandes zones de déchets flottants dans le Pacifique nord, la première au large de la Californie, la seconde au large du Japon et la troisième dans la zone de convergence située entre les deux et décalée vers le nord en raison du sens des courants marins.

L'écologiste néerlandais Boyan Slat, fondateur de l'ONG "Ocean Cleanup" a tristement surnommé l'immense zone de déchets flottants entre Hawaii et la Californie la "Grande Décharge du Pacifique" (The Great Pacific Garbage Patch ou GPGP) car la pollution qu'on y trouve donne des haut-le-coeur et froid dans le dos. En effet, en moyenne cette zone contient 334271 fragments de plastique par km2, soit 26 fois plus que la moyenne mondiale, ce qui représente une densité de 5 kg de plastique par kilomètre carré ! Par endroit, la densité est même 3 fois plus élevée ! Tous ces déchets évoluent entre deux eaux, principalement entre 10 et 30 m de profondeur.

En septembre 2018, Boyan Slat a démarré la première campagne de nettoyage de la Grande Décharge du Pacifique en faisant un premier test au marge de la Califonrie. Techniquement, son équipe va utiliser une ligne de flotteurs de quelques 600 mètres de longueur et de 3 mètres de profondeur pour entourer les déchets flottants qui seront ensuite récoltés et recyclés. Ce système très simple à mettre en oeuvre permet de récolter tous les macrodéchets de plus de 5 mm de diamètre. A terme, 60 lignes de flotteurs seront installés. En 5 ans, Slat espère nettoyer la moitié de la GPGP. Malheureusement les experts estiment que 95% des déchets en plastique mesurent moins de 5 mm.

A voir : Le huitième continent, AFP, 2012 - A Plastic Ocean (Trailer), 2016

A gauche, une photographie prise en 2008 des déchets principalement en plastique en suspension dans les eaux bleues-turquoises de la baie de Hanauma, à Hawaii qui est pourtant une zone marine protégée. A droite, localisation des grandes zones de déchets flottants. Toute la zone située entre Hawaii et la Californie a été tristement surnommée la "Grande Poubelle du Pacifique". Documents AP Photo/NOAA Pacific Islands Fisheries Sciences Center et NOAA adapté par l'auteur.

Selon Greenpeace, en 2008 la "Grande Décharge du Pacifique" s'étendait sur plus 600000 km2. En 2016, Slat et son équipe de chercheurs ont utilisé un scanner LIDAR et une caméra multispectrale pour évaluer l'étendue des débris afin de préparer une campagne de nettoyage à grande échelle prévue pour 2020. Leur étude a montré que la superficie de cette poubelle flottante est plus étendue que prévu. On pensait qu'elle couvrait entre 1 et 1.6 million de kilomètres carrés mais en réalité elle s'étendrait sur 3.5 millions de kilomètres carrés soit presque autant que la superficie de l'Union Européenne ! Toutefois, une nouvelle étude publiée 2018 dans la revue "Nature" par les membres d'"Ocean Cleanup" confirme la superficie de 1.6 million de kilomètres carrés. Les chercheurs estiment que cette zone comprend 1800 milliards de morceaux de plastique ! De plus, cette zone est remplie de déchets en plastique dont la taille n'est souvent pas plus grande que celle d'un ongle, formant ce qu'on appelle des pellets ou granulats (les mêmes que ceux que l'on vend sous forme de granules en plastique recyclé) ou du microplastique (< 5 mm de diamètre) qui peut facilement être ingéré par les animaux marins (voir plus bas).

Non seulement les mammifères, les poissons et les reptiles marins finissent par mourir en avalant ces plastiques indigestes et souvent toxiques mais une étude publiée en 2015 par Rossana Sussarellu du CNRS et une équipe de chercheurs franco-belge a montré que l'ingestion à long terme de microplastiques de 2 et 6 microns en polystyrène affectait également la reproduction des huîtres (chute de 41% de la production des larves). Une nouvelle espèce s'ajoute donc à la longue liste des victimes du plastique mais elle touche cette fois indirectement des produits de la mer que nous consommons.

A consulter : Plastic Debris in the Ocean, IUCN, 2014

Déchets en plastique flottant en mer et pouvant être avalés par les animaux marins ou dans lesquels ils peuvent être piégés. Document Rich Carey.

Selon un rapport du Forum Economique Mondial (FEM) publié en 2016 au cours de la réunion annuelle qui s'est tenue à Davos, pratiquement 30% du plastique que nous produisons se retrouve dans l'environnement et finit tôt ou tard dans les océans. Mais le problème ne s'arrête pas là et on peut même dire que ce n'est que le début d'une triste histoire.

Au premier stade, ce plastique dérive au gré des courants océaniques et des tempêtes et finit par s'accumuler dans d'immenses zones marines à circulation fermée ou s'échoue sur les plages du monde entier, même celles situées à 5000 km de toute civilisation, quand il ne piège pas les animaux marins. Ensuite, sous l'effet du rayonnement UV solaire, en quelques dizaines d'années le plastique se désagrège en pellets de quelques millimètres puis se décompose en nanoparticules d'environ 100 nanomètres. Si vous calculez bien, un fragment de plastique de 1 cm produit 100000 nanoparticules de 100 nm ! Elles sont tellement petites que le plancton peut facilement les avaler. Les poissons notamment s'en nourrissent et finalement on retrouve ces nanoparticules de plastique dans toute la chaîne alimentaire jusque dans... nos assiettes et certaines eaux de source !

Les microfibres : quand les petites choses créent de grands problèmes

A côté des macrodéchets en plastique et des pellets microscopiques, il faut aujourd'hui ajouter les fragments de microfibres. Les vêtements en microfibres (fleece, nylon, polyester, spandex, etc.) que nous portons ou les tissus que nous utilisons pour nettoyer perdent graduellement leur matière au fil des lavages. En 2014, les chercheurs estimaient qu'à chaque lavage, 1900 microfibres de plastique polluaient l’océan. Le nettoyage d'un fleece ou autre survêtement de sport synthétique libère jusqu'à 250000 microfibres qui se retrouvent finalement dans la mer et peuvent occasionnellement être ingérées par le plancton.

Ci-dessus, un fragment de plastique microscopique flottant près d'une larve de homard (2 mm de long). Ci-dessous, une microfibre (le fil bleu) ingéré par du plancton. Ces animaux les avalent et on les retrouve malheureusement par la suite sous forme fragmentée dans toute la chaîne alimentaire et finalement... dans nos assiettes. Bon appétit ! Documents Richard Kirby/PlanktonPundit/BNPS.

Ces fragments très fins finissent par se transformer en des sortes de rubans très fins microscopiques qui se déposent partout dans la nature et que tous les animaux peuvent ingérer sans le savoir. Aujourd'hui, on retouve des microfibres microscopiques dans de nombreux aliments inattendus comme le poisson, le sel, la bière et même le miel !

Pire que cela, ces microfibres s'attirent comme des aimants et après ingestion, selon différentes études elles peuvent induire des maladies chez l'être humain. Les Etats-Unis ont déjà bannis les microfibres des lotions mais elles restent omniprésentes dans l'économie et maintenant dans l'envionnement.

Sensibilisé par ce problème, un député américain déposa un projet de loi pour interdire les microfibres dans les objets du commerce à partir de 2018. Il y a déjà un précédent car l’État d'Ilinois a interdit les microparticules et nanoparticules de plastique dans les cosmétiques depuis 2017.

Le sel marin contaminé

Non seulement le plastique a envahi toute la société mais également tous les milieux, y compris les plus inattendus. De microscopiquess fragments de plastique sont présents dans l'eau mais également dans la terre, dans l'air et maintenant dans le sel marin qu'on utilise en cuisine ! Le sel marin pourrait être plus sensible à la contamination par la plastique en raison du processus de déshydratation de l'eau mer qu'il subit.

Dans une étude publiée en 2017 dans la revue "Nature" et sur les sites de diverses institutions internationales (ONU, CMS, etc), Ali Karami et ses collègues ont déclaré avoir découvert du plastique dans du sel conditionné en Grande-Bretagne, en France, en Espagne, en Chine et aux État-Unis.

La majorité de ce plastique provient de la fragmentation des microfibres et des plastiques à usage unique (sacs jettables, barquettes, bouteilles d'eau et de soda, etc).

Fragments microscopiques de plastique découverts dans du sel de table de Chine extrait d'eau de mer (à gauche) et de lacs salés (à droite). Document ACS/Environ. Sci. Technol.

Selon des analyses faites sur le sel vendu dans les commerces américains, la population pourrait ingérer jusqu'à 660 particules de plastique chaque année. Des fragments de plastique de bisphénol A furent également trouvés dans 95% de la population américaine. L'impact de ce plastique sur la santé n'est pas encore connu car il n'existe aucun groupe de contrôle humain n'ayant pas été exposé à cette matière.

Un autre groupe de scientifiques analysa 21 sels de table différents et tous contenaient du plastique ! Le plus commun est le PET ou polytéréphtalate d'éthylène (également appelé PETE, Mylar ou Lumirror) qui est utilisé pour fabriquer les bouteilles en plastique.

Des scientifiques chinois ont également découvert plusieurs types de plastiques (PET, polyéthylène et cellophane) dans du sel provenant de Chine en 2015 et dans 15 produits salés vendus dans les commerces chinois.

L'eau minérale contaminée

Selon une étude publiée sur le site Orb Media en 2018, à l'échelle microscopique on a découvert que 93% des eaux minérales produites par 11 grandes marques dont Evian, Nestlé, San Pellegrino, etc sont contaminées par du plastique provenant non pas de la source d'eau mais de la bouteille elle-même. Il y aurait en moyenne 10.4 particules de 100 microns par litre !

Le problème sanitaire est d'importance quand on sait que ces marques vendent leurs eaux à une grande partie de la population européenne et même au-delà. Pour l'heure, si la presse papier et électronique s'en sont fait l'écho, les ministères de la santé français et italiens n'ont pas réagi... 

Pourtant, il existe une solution simple : exiger une meilleure filtration des eaux mises en bouteilles. On peut aussi bannir le plastique des emballages alimentaires et se tourner vers des matières dégradables et peu polluantes qui participent au développement durable (en inox, verre, gélatine d'algue, etc).

Réduire les déchets en plastique

L'édition de Juin 2018 du "National Geographic" fut consacrée à la "mer de plastique"... mais leur magazine fut envoyé dans une feuille de plastique placée dans un sac en plastique ! Quelle triste ironie... Document Arne Vebjørn Hoem.

Aujourd'hui nous fabriquons 20 fois plus de plastique qu'il y a 50 ans, principalement pour les emballages; la production mondiale des plastiques est passée de 15 millions de tonnes en 1964 à 311 millions de tonnes en 2014 et on s'attend à ce qu'elle double au cours des 20 prochaines années (d'ici 2035). Selon une enquête de Sarah Kaplan publiée dans le "Washington Post", en 2050 nous fabriquerons 3 fois plus de plastique qu'en 2014.

Selon le rapport du FEM, "si aucune action n'est entreprise, on passera de deux [camions-bennes] par minute en 2030 à quatre par minute en 2050 [...] Dans un scénario du status quo, les océans contiendront 1 tonne de plastique pour 3 tonnes de poisson en 2025, et en 2050 il y aura plus de plastique que de poisson." (en masse).

Face à l'ampleur de la pollution, les experts du FEM ont déclaré qu'il fallait repenser l'usage des plastiques. Aujourd'hui, 26% du volume des emballages sont fabriqués en plastique. Le problème est que 95% de ce plastique est généralement jeté après avoir servi une seule fois, et encore, durant moins d'une heure ! Si en moyenne 14% des plastiques sont recyclés (sans tenir de la toxicité de certaines encres), 86% finissent par disparaître dans la nature et aboutissent dans la mer ! Cela représente une valeur d'environ 100 milliards de dollars ainsi gaspillés chaque année.

Que pouvons-nous faire pour réduire ces déchets pratiquement indestructibles et potentiellement dangereux pour la santé ? L'ONG "Ocean Cleanup" a décidé de collecter les plastiques flottant en mer mais vu l'étendue des déchets, c'est un travail immense, lent et très onéreux qu'elle ne peut pas réaliser toute seule.

Une solution certainement plus efficace à long terme a été imaginée par les chercheurs de l'entreprise Livin Studio en collaboration avec l'Université d'Utrecht. Ils ont mis au point une méthode pour recycler le plastique en produit comestible grâce au champignon fungi mutarium.

Les différentes étapes de la préparation, de la colonisation et de la digestion du plastique en quelques semaines par une colonie de champignon mutarium. Le réceptacle couvert de champignons peut ensuite être consommé. Document Livin Studio adapté par l'auteur.

Comme on le voit à gauche, la méthode consiste tout d'abord à exposer les déchets en plastiques aux UV pour briser les longues chaînes de polymères. Ensuite, les morceaux de plastique sont déposés dans des réceptacles (pods) fabriqués en agar, un produit alimentaire gelifiant également utilisé en biologie moléculaire connu sous le code E408 combiné à du glucose pour assurer sa rigidité. Enfin, on y ajoute quelques gouttes d'une solution contenant des champignons mutarium capables de digérer le plastique. Il suffit d'attendre quelques semaines pour que les champignons aient consommé tout le plastique et colonisé tout le réceptacle. On peut ensuite le manger, éventuellement accompagné d'autres aliments et d'épices. Seul inconvénient de cette méthode, elle exige un environnement contrôlé et ne fonctionne donc qu'à petite échelle.

Autre solution très prometteuse, des chercheurs de l'Université de Porthsmouth au Royaume-Uni en collaboration avec le Laboratoire National des Énergies Renouvelables (NREL) du Département américain de l'Énergie ont annoncé en 2018 sur le site du NREL avoir découvert une enzyme capable de dégrader le plastique. Cette découverte fait suite à celle d'une enzyme appelée PETase découverte dans une décharge japonaise qui se nourrissait de plastique PET qui entre notamment dans la fabrication des bouteilles en plastique. En étudiant son fonctionnemennt et en lui ajoutant des acides aminés, les chercheurs l'ont améliorée dans le sens qu'elle décompose plus rapidement le plastique (en quelques jours alors que dans la nature il faut des centaines d'années). La prochaine étape consiste à améliorer les performances de l'enzyme mutante afin de l'utiliser dans des processus industriels de destruction des plastiques à grande échelle.

Enfin, une autre méthode, passive mais efficace même à grande échelle est de taxer les pollueurs. Une fois de plus, c'est l'Europe qui a montré l'exemple. Le 4 novembre 2013, la Commission européenne a proposé de taxer ou d'interdire l'utilisation des sacs en plastique. Peu après, les supermarchés ont pris l'initiative de ne plus proposer de sacs en plastique à usage unique à la caisse des magasins. En avril 2016, l'Europe a finalement transcrit cette interdiction dans la loi, les clients étant invités à utiliser des sacs réutilisables ou des sacs en papier. Abandonner des déchets sur la plage ou ailleurs dans la nature est également sanctionné d'une amende. Mais l'amende ne s'élevant tout au plus qu'à quelques milliers d'euros, elle ne suffira pas pour changer le comportement des vrais pollueurs qui déchargent leurs poubelles la nuit à l'abri des regards.

Nous verrons à propos de l'après-Kyoto et du tri des déchets qu'il existe différentes solutions pour recycler ou détruire les déchets en plastique. Des chercheurs étudient notamment le moyen d'éliminer les plastiques abandonnés en mer grâce à la collaboration d'organismes marins comme cela fonctionne déjà avec les vers de farine qui transforment les plastiques mis en décharge.

Décidément, l'homme semble prédestiné à polluer tout ce qu'il touche ! Espérons que le rapport présenté à Davos par les experts sera assez alarmant pour réveiller les bonnes consciences et changer les mentalités.

Prochain chapitre

Que vont devenir les épaves perdues en mer ?

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[1] Le 1er juillet 1946, au cours de l'opération Crossroads, l'US Navy testa les effets de la bombe atomique sur le porte-avion USS Saratoga (CV-3 inauguré en 1920) ancré dans l'atoll de Bikini. Il résista à la première bombe mais fut touché à mort le 25 juillet par une deuxième bombe atomique qui explosa sous l'eau à 500 yards (~ 457 m) du navire.

[2] Batterman et Cook, 1981 - Woodhead et al., 1983 - Belanger et al, 1986 - Belanger et al, 1990.


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