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La Bible face à la critique historique

John S. Kloppenborg en 2015. Document RSC.

La source "Q" (II)

Unité ou strates littéraires ?

En découvrant les Logia, les exégètes ont naturellement eu le réflexe dicté par leur curiosité scientifique de réanalyser le texte pour en extraire toutes les informations utiles. Nous avons évoqué précédemment que Fleddermann considérait en 2005 que le document "Q" formait une unité littéraire mais tous les exégètes ne partagent pas son point de vue dont Schultz, Kloppenborg et Sato.

Siegfried Schulz (1972) propose une division en deux étapes :

- D'abord la partie apocalyptique avec l'attente du jugement. Elle relève de concepts préexistants dans les premières communautés judéo-chrétiennes de Palestine (Q 3; 10:13-15, etc)

- Ensuite la partie sapientiale (relevant de la sagesse) développée durant la période hellénistique (Q 6:20-49;10:2-11:16, etc).

Kloppenborg (1987) propose un modèle chronologiquement inversé à celui de Schulz avec 3 strates :

- un niveau Q1 sapiential composé d'instructions et d'exhortations morales (paranétiques) décrites dans six logia (Q 6:20-49; 10:2-11:16; 12:22-31, etc)

- un niveau Q2 apocalyptique (ou prophétique) avec cinq logia sur les jugements et des règlements à propos des violences faites aux prophètes (Q 10:13-15; 13:26-35; 17:23-35, etc)

- un niveau Q3 plus discret comportant des éléments biographiques et narratifs avec les trois tentations dans le désert (Q 4:1-13).

Sato (1988) y a discerné trois rédactions successives :

- la rédaction A ou l'ensemble de Jean (~Q 3 à 7)

- la rédaction B ou l'ensemble des textes relatifs aux missions (Q 9:57 à 10:24)

- la rédaction C ou rédaction d'ensemble qui relie A et B.

Chacun a ensuite disserté à grand renfort d'arguments et d'exemples sur l'origine du savoir, sa destination et ses relations avec la tradition parmi d'autres thèmes qu'ils développent dans leurs thèses respectives. Les points de vue de Kloppenborg et de Sato sont globalement similaires.

Selon Kloppenborg, un premier texte sur la sagesse fut rédigé auquel fut ajouté le récit apocalyptique. Comme l'explique Stephen Patterson dans l'ouvrage collectif "In Search of Wisdom" (1993) consacré aux études sur l'évocation de la sagesse dans la Bible, c'est en appliquant la théorie de Kloppenborg qu'il retrouva dans l'Évangile selon Thomas deux phases de rédaction. Plus récemment, dans son livre "The Lost Way" (2014), il explique comment il retrouva la strate sapientale dans les textes de Matthieu et Luc qui contiennent des versets sur la sagesse.

Arland D. Jacobson, élève de James M. Robinson, développe également la théorie des trois strates rédactionnelles dans son livre "The First Gospel" (1992), voyant à travers le texte une composition critique organisée sous forme de petites unités séquentielles de paroles ou de narrations.

Mais l'hypothèse de Kloppenborg et Jacobson fut réfutée par plusieurs exégètes dont Paul Hoffmann, Gerd Theissen et Christopher M. Tuckett.

L'historien et théologien américain Dale C. Allison, auteur du livre "The Jesus Tradition in Q" (1997) s'oppose également à la théorie des strates disant qu'on ne peut pas démontrer l'existence d'un document primitif sur la sagesse. Il propose sa propre théorie selon laquelle le document de la source "Q" fut composé en trois étapes (cf. p7 et p40). Il y eut d'abord un ancien document Q1 destiné aux missionnaires itinérants. Il s'est graduellement transformé en document d'exhortations chrétiennes, Q2 qui finalement s'est enrichi d'une christologie archaïque, Q3, un concept sur lequel nous reviendrons.

Pour en revenir à Sato, en 1988 dans sa thèse de doctorat "Q und Prophetie" précitée, il proposa que le document "Q" était une sorte de livre prophétique, une affirmation qui souleva beaucoup d'objections. Depuis, l'auteur a revu sa thèse mais dans le fond il reste sur sa position (que partage d'autres exégètes) qui est de dire que non seulement le document "Q" évoque une prophétie post-exilique annonçant le salut, Jésus se déclarant comme l'envoyé du Père venu annoncer le jugement, mais c'est une notion qu'on peut rapprocher des oracles (grecs) et des augures (romains) qu'on retrouve également dans d'autres traditions à travers tout le bassin méditerranéen.

Mais d'autres exégètes restent rétissants à admettre la réalité d'un tel agencement en strates ou compositions dont le prêtre anglican britannique Christopher M. Tuckett, auteur du livre "Q and the History of Early Christianity" (1996/2004) qui se demande pour quelle raison un rédacteur de Q3 aurait utilisé une vieille tradition Q1. Comme beaucoup d'autres exégètes, il estime que cette stratification n'est pas fondée et difficilement identifiable dans la source "Q".

A lire : Reconstruction du texte de la source "Q"

Un auteur ou une communauté "Q" ?

S'il y a strates littéraires ou plusieurs rédactions, peut-on déduire qu'il y a plusieurs traditions et donc autant d'auteurs possibles ? Comme nous venons de l'expliquer, pour la majorité des exégètes c'est une conclusion prématurée qui repose sur des postulats tout aussi spéculatifs qui risquent de nous engager dans une voie sans issue. Mais cela ne veut pas dire qu'il faut conclure que "Q" est un auteur isolé.

Parmi les rares exégètes opposés à cette conclusion, on retrouve Martin Hengel. Dans son livre "The Four Gospels and the One Gospel of Jesus Christ" précité il affirme que comme les Évangiles reflètent l'opinion de leurs auteurs et non d'une communauté, "parler d'une communauté Q [...] est encore un plus grand non-sens" (pp.106-107) et de rappeler qu'on ne sait même pas sous quelle forme cette ou ces sources ont existé. Dans tous les cas, il faut avouer que l'identité de la source "Q" n'est pas décrite explicitement dans le texte.

En revanche, la plupart des biblistes et historiens admettent que le premier mouvement chrétien n'était pas isolé des autres communautés de croyants (cf. les liens entre les Baptistes et la communauté de Jésus et sa connaissance de quelques règles de la communauté de Qumrân) et était plutôt organisé sous forme d'un réseau de communautés entretenant des relations constantes, que ce soit en Palestine ou ailleurs.

Le Nouveau Testament en grec ouvert sur l'incipit de l'Évangile selon Luc copié à Constantinople au milieu du Xe siècle. Document MS 28815, ff.76v-77 conservé à la British Library.

De plus, à l'époque de Jésus, nous savons qu'un grand nombre de sectes juives et plus tard judéo-chrétiennes puis chrétiennes ont vu le jour. On suppose qu'un grand nombre de théologiens ont recueilli les paroles de Jésus ou disserté sur son enseignement. Il y a des auteurs et des communautés (johannique) mais également des sources et ce que certains appellent des traditions (marcienne, matthéenne, lucanienne, etc). Ainsi rien que dans le Nouveau Testament on dénombre une dizaine de rédacteurs identifiés sans compter les éventuelles communautés anonymes qui sont derrière certains écrits.

Nous avons un indice dans le prologue de l'Évangile selon Luc qui s'ouvre sur ces mots mystérieux : "Puisque beaucoup ont entrepris de reproduire un récit des évènements accomplis par nous..." (Luc 1:1). Mis à part Marc, à qui Luc pouvait-il donc se référer si ce n'est à d'autres auteurs ? Bien qu'il ne soit pas certain qu'il s'agisse de documents écrits, d'autres sources ont en tous cas repris les paroles de Jésus, et la source "Q" pourrait donc bien en faire partie.

Etant donné le nombre élevé de manuscrits apocryphes et pseudépigraphiques et de sectes, on en déduit qu'il est probable que la source "Q" n'était pas réduite à un seul auteur mais comprenait plusieurs rédacteurs membres d'une communauté.

Dans son livre "Excavating Q" précité, Kloppenborg doute que les "gens Q étaient isolés des autres courants du mouvement de Jésus" (p82). Comme Paul ou Luc, le texte de la source "Q" prouve qu'elle a consigné des échos des actes et des paroles de Jésus et comme toute personne un minimum sociable elle a vraisemblablement rapporté ces faits à ses amis, et donc à sa communauté, sans y voir une doctrine paulienne ou autre qui serait opposée à la sienne mais simplement une autre opinion autour d'un même sujet, Jésus. Aussi le concept de communauté "Q" est aujourd'hui accepté au même titre qu'on parle de communauté de chrétiens ou de communauté johannique.

Mais Tuckett qui se méfie de cette subdivision arbitraire de la source "Q" (cf. les strates littéraires) préfère "[tenir] compte de la contribution de tout le matériel de Q, de Q comme un tout"[4]. Cela lui permet également de définir une théologie de Q (voir plus bas). Mais même considérée comme un tout, cela n'exclut pas l'existence d'une communauté "Q".

Portrait de la source "Q"

Si nous savons vaguement qui sont les apôtres et les principaux disciples de Jésus, que sait-on sur la source "Q" ? Ces rédacteurs étaient-ils chrétiens (des païens convertis), judéo-chrétiens (des juifs convertis) ou juifs ? Il serait présomptueux d'affirmer quoi que ce soit étant donné que le texte est une construction théorique. Mais si ce document a réellement existé, quelques indices permettent de dessiner le portrait approximatif des rédacteurs.

Les rédacteurs de la source "Q" n'utilisent jamais les mots Christ, Messie, passion, résurrection, apparition, sauveur, salut, rédemption, apôtre et Église; ils n'ont pas été influencés par la théologie enseignée par Paul et ne seraient donc pas chrétiens. Néanmoins plusieurs auteurs ne sont pas d'accord avec cette conclusion déduite des silences de la source "Q" dont l'exégète canadien Jean-Paul Michaud et Dale C. Allison précité pour lesquels "rien ne permet d'affirmer que la source Q ne comporte aucune allusion à la mort-résurrection de Jésus"[5]. Mais dans le même temps, Allison est prêt à accepter la théorie des quatre sources qui est tout aussi hypothétique. En fait, les arguments des uns et des autres restent ambigus et des hypothèses qu'il sera malheureusement difficile de valider.

Les rédacteurs de la source "Q" n'utilisent pas non plus le mot juif ou judaïsme comme lorsqu'un auteur décrit une population étrangère à la sienne. Ils ne qualifient pas Jean de Baptiste, ne le reconnaissent pas comme Précurseur de Jésus et ne disent nulle part que Jésus a baptisé, autant d'éléments inventés par Paul et les premiers chrétiens. On reviendra sur Jean le Baptiste et le baptême.

En revanche, les rédacteurs de la source "Q" utilisent des expressions et noms propres de la tradition hébraïque comme la Loi et les Prophètes, Noé, l'arche, le déluge, Abraham, Isaac et Jacob, Jonas, les Ninivites, Salomon, Zacharie, Israël, les païens, le fils de l'homme, la Géhenne, Béelzéboul, Satan et les démons qui montrent clairement que les rédacteurs connaissent la culture et les traditions juives ainsi que les écrits prophétiques qui plus d'une fois établissent un parallèle entre les païens et les enfants turbulents d'Israël. Ils citent également des petits villages de Galilée ou de sa région comme Nazara (probablement Nazareth), Chorazin et Bethsaïde qui étaient tellement peu peuplés à l'époque que seul un habitant de la région connaissait leur existence. De plus, les rédacteurs sont visiblement opposés aux Pharisiens et au Sanhédrin, c'est-à-dire aux représentants de la doctrine officielle enseignée et imposée par Jérusalem et sont politiquement proches des Galiléens. Ces indices suggèrent que la communauté de la source "Q" est originaire de Palestine et peut-être même de Galilée. Il peut s'agir de rédacteurs juifs disciples de la communauté de Jésus mais écrivant en grec, il s'agit de la deuxième génération car entre-temps elle fut hellénisée. Dans ce cas, il est difficile d'affirmer qu'il s'agit de témoins oculaires. Comme Paul et les Évangélistes, il est plus vraisemblable qu'ils ont recueilli leurs informations auprès de témoins directs ou indirects. De plus, on constate que la source "Q" a elle-même parfois puisé dans la tradition juive (par exemple la tentation de Jésus dans le désert face à Satan). Par conséquent, on ne pas affirmer qu'en lisant la source "Q" on apprend quelque chose sur le Jésus historique. On y reviendra dans la conclusion.

Milieu socio-religieux

Bien qu'il s'agissse avant tout d'un excercice de style intellectuel ne reposant sur aucune preuve factuelle, quelques exégètes ont tenté de reconstituer le milieu socio-religieux des rédacteurs de la source "Q". Parmi ses chercheurs citons en particulier Paul Hoffmann, auteur du livre "Studien zur Theologie der Logienquelle" publié en 1968 dont certains détails du travail furent approfondis par F. Gerard Downing (1988), Gerd Theissen (1992) et John S. Kloppenborg (2000) parmi d'autres. Downing voit par exemple un lien entre "Q" et les philosophes Cyniques (cf. Diogène de Sinope), une théorie rapidement contestée notamment par Tuckett précité qui note à propos qu'il n'existe pas de philosophie cynique dans la Galilée du Ier siècle et pas de pensée eschatologique chez les Cyniques. Theissen voit dans la source "Q" des traces des conflits entre juifs et chrétiens de Palestine tandis que Kloppenborg y voit des rédacteurs dissidents de basse-Galilée en conflit avec la théologie enseignée à Jérusalem. Et de fait, on voit assez clairement des traces de conflits théologiques dans la source "Q".

Théologie de Q

Mais Tuckett va plus loin et voit dans la source "Q" ce qu'on appelle une "foi pascale", les prémices les plus archaïques de la christologie judéo-chrétienne, notamment dans les logia Q 3:7, 7:34-35 et 11:20 évoquant le baptême, la Sagesse ou le Fils de l'homme, ce qui permet à Tuckett, comme nous l'avons évoqué, d'imaginer une théologie de Q. 

Adapté de Schulz.

Le révérend britannique Christopher S. Rodd trouve cette idée absurde. Il déclara en 2001 dans la revue "The Expository Times" que "d'essayer de présenter la théologie de Q est une folie totale"[6]. Tuckett se défendit et lui répondit quelques mois plus tard dans la même revue que "les affirmations concernant l'importance possible de la 'christologie du Fils de l'homme' [...] sont reconnus comme caractéristiques de la théologie de Q [par certains exégètes] en raison des matériaux qui s’y retrouvent selon un commun accord"[7]. C'est aussi la raison pour laquelle Tuckett préfère ne pas subdiviser le document "Q" en différentes strates littéraires comme nous l'avons expliqué.

L'auteur allemand Siegfried Schulz[8] précité considérait en 1973 que "derrière Q, se cache une zone spéciale de tradition, comportant une tradition kérygmatique indépendante, c’est-à-dire une communauté distincte qui a préservé et continué de proclamer le message de Jésus dans la situation d’après-Pâques".

Kloppenborg[9] va dans le même sens quand il décrit la source "Q" comme : "un groupe discret dans lequel Q a fonctionné comme l'expression théologique centrale [...]. Comme indiqué ci-dessus [cette position] a le plus à recommander. Par conséquent, Q doit être compris sans recourir à l'harmonisation théologique avec soit la passion kerygma soit les histoires de passion" (le kérygme étant le contenu du message évangélique transmis aux païens).

Dans son livre "Excavating Q" précité, Kloppenborg doute que les "gens Q [...] n'aient pas entendu parler d’histoires de tombeau vide et d’apparitions de Jésus à ses disciples. Ce scénario est effectivement difficile à imaginer". Et d'en déduire hâtivement, "mais alors, si Q connaissait bien le concept de résurrection, pourquoi ne l’a-t-il pas appliqué à Jésus ?"[10]. En réalité, comme nous l'avons expliqué et l'a bien souligné Michaud et d'autres auteurs[11], la résurrection n'est pas citée dans la source "Q" qui ne reprend que des traditions citant les paroles du Jésus avant la Pâque. Néanmoins, le théologien canadien Daniel A. Smith[12] voit dans le logion Q 13:35 précité relatif à "la maison abandonnée", une allusion à la disparition de Jésus en raison de son assomption au ciel (que d'autres interprètent plutôt comme la destuction du Temple). De ce fait, quelques auteurs dont Kloppenborg répondent que la résurrection est une métaphore comme l'est l'assomption et d'autres concepts eschatologiques mais admet en même temps que toutes "ces spéculations reposent sur des indications très minces : la moitié d'une phrase dans Q 13:35"[13]. Bref, à ce niveau de l'argumentation on entre dans des considérations très techniques.

La christologie dans Q

La christologie dans Q, c'est-à-dire l'évocation de la doctrine de Jésus et de la relation de Jésus à Dieu sont des sujets sur lesquels les spécialistes sont en désaccord car certains considèrent qu'ils sont explicites dans le texte alors que d'autres n'y voient tout au mieux que des allusions mais surtout beaucoup de non-dits.

Pour les exégètes en faveur d'une christologie, la thématique serait abordée dans les logia évoquant l'attente du retour du maître (Q 12:39-45; 13:35; 19:12-24) et la persécution des prophètes (6:22-23; 11:49-51). De plus il y aurait une relation avec la passion lorsque Jésus utilise l'expression "porter sa croix" (Q 14:27) et une évocation de la résurrection des morts (Q 7:22 et 11:31-30). Mais comme le soulignent ceux qui s'opposent à cette interprétation, il n'y pas de récits sur la passion-résurrection et sur la fin tragique de Jésus dans la source "Q". Alors sur quelle base concrète pourrait-on soutenir de telles thèses ? Aucune. Et poser une théorie à partir de deux mots perdus parmi 4500 autres ne paraît pas très sérieux.

En revanche, suivant l'idée du théologien allemand Odil Hannes Steck (1967), certains considèrent qu'à partir de la source "Q", même sans évocation de la passion et de la mort de Jésus, on peut tracer le portrait d'un prophète ou d'un juste. Et c'est justement ce type d'interprétation qu'on retrouve dans la tradition deutéronomiste de la bible hébraïque qui interprète les échecs des enfants d'Israël comme les conséquences de leurs rébellions contre Dieu (cf. le livre des Juges de Samuel). Donc les messages relatifs aux persécutions contre les prophètes s'inscriraient dans la continuité de la tradition hébraïque où les prophètes payent de leur vie leur fidélité à Dieu.

Mais encore une fois, certains exégètent prennent leurs hypothèses pour argent comptant car cette théologie ou christologie de Q est tout sauf explicite. D'abord les mots "Christ", "Fils de Dieu" et "Messie" parmi d'autres substantifs typiques de cette thématique ne sont jamais cités, pas plus que la profession de foi, ce qui est le principal point faible de cette théorie. Ensuite, il ne faut pas oublier que les textes ont été remaniés et que nous ne possédons pas les originaux. Par conséquent, si nous voulons rester rigoureux et objectifs, on ne pas traduire ces silences par des suppositions gratuites, encore moins sous prétexte qu'on retrouverait de telles allusions dans l'Ancien Testament.

Toutefois, malgré ces objections que partagent bon nombres d'exégètes, certains proposent que les rédacteurs de la source "Q" ont volontairement omis les épisodes de la passion-réssurrection de Jésus sachant qu'ils étaient connus de tous les théologiens judéo-chrétiens de l'époque. La source "Q" représentait alors une sorte de catéchèse, d'aide-mémoire ou de kérygme comme certains le nomme utilisé par les missionnaires itinérants pour convertir les païens. Mais de nouveau c'est une hypothèse gratuite comme si ces exégètes voulaient à tout prix défendre leur théorie, ce qui n'est pas une méthode très scientifique.

Concurrence et influence

Quelques rares auteurs opposés à la théorie des deux sources (Marc et "Q") et ses variantes ont prétendu que c'était une "impossibilité théologique" qu'un récit évangélique puisse exister sans évoquer ce qui est au coeur du christianisme, la résurrection du Christ. Mais leur théorie s'écroula le jour où on découvrit à Oxyrhynque, en Égypte, l'Évangile selon Thomas (dont une copie en copte fut découverte à Nag Hammadi). Ce recueil de paroles de Jésus n'évoque pas non plus la Passion et la résurrection du Christ. Etant donné qu'il développe un thème gnosticisant, typique de l'ésotérisme qui se développa au IIe siècle, on estime qu'il fut probablement rédigé au plus tôt vers l'an 140 et au plus tard en 250. Mais certains des 114 logia qu'il contient sont d'un style plus frustre remontant vraisemblablement au Ier siècle et donc contemporain des livres synoptiques.

Notons que le texte de la source "Q" fut également utilisé dans d'autres ouvrages que les Évangiles. Ainsi, en 1853 tout à fait par hasard on découvrit dans la Bibliothèque de Constantinople un manuel intitulé "Didachè", la Doctrine en grec, de son nom complet "La Doctrine des douze apôtres". Il s'agit d'un manuel datant du IIe siècle ayant probablement servi pour la catéchèse des croyants désirant se faire baptiser et emrasser la foi chrétienne. Ce manuel divisé en 16 chapitres commence par préciser qu'il existe deux catégories de chemins :  le "chemin de la vie" et le "chemin de la mort". Leur contenu est similaire au texte du "Sermon sur la montagne" reprit par Matthieu et au "Sermon dans la plaine" reprit par Luc.

En guise de conclusion

En résumé, à travers la source "Q", l'Évangile selon Marc et l'Évangile selon Thomas, on découvre que parallèlement à la théologie protochrétienne de Paul, il existait divers courants d'origine juive revendiquant l'accession au royaume de Dieu sans l'issue inexorable de la mort de Jésus et surtout sans résurrection, sans salut et sans Christ souffrant, des thèmes ayant tout l'air d'avoir été inventés par les premiers chrétiens pour renforcer le pouvoir de leur doctrine et indirectement leur influence sur la cité.

Ce qu'il faut retenir de la source "Q" et qui est frappant, c'est l'absence des thèmes théologique et messianique chers à l'Église et par son insistance sur la pratique d'un mode de vie libéré de toute attache terrestre, orienté vers la non-violence et l'amour de son prochain dans le but de se consacrer à Dieu dans l'espoir d'entrer dans son royaume. Ce message porteur d'espoir pour les juifs et les païens convertis est sans rapport avec la résurrection du Christ et perdura jusqu'au IIe siècle à travers l'Évangile selon Thomas. Ensuite, la communauté judéo-chrétienne de la source "Q" a soit disparu comme la plupart des sectes nées à cette l'époque, soit elle s'est intégrée et s'est diluée dans la communauté des premiers Chrétiens de l'Église primitive, adoptant ses coutumes qui, près d'un siècle après la mort de Jésus, se résumaient à une commémoration et des rites très symboliques. Finalement la Grande Église récupéra cette théologie et la façonna de manière encore plus abstraite et détachée de toute réalité à travers le crédo avec le succès que l'on sait mais surtout avec une poigne de fer sous le regard sévère d'une Église toute puissante, ceci expliquant la timidité des opinions contraires à sa doctrine jusqu'au schisme des Églises et la Réforme grâce à laquelle on a enfin pu redécouvrir la source "Q".

Comme les Évangiles, rien ne permet d'affirmer qu'en lisant la source "Q" on lit les paroles authentiques de Jésus de Nazareth. Il ne faut pas oublier que non seulement Jésus n'a rien écrit mais que la source "Q" est un document théorique et quand bien même il aurait existé, il a exploité un style et un genre littéraire particuliers qui a été élaboré, revu et corrigé par des rédacteurs et adapté au but théologique qu'ils poursuivaient. Paradoxalement, bien que tous les spécialistes ont conscience de cette dichotomie et le rappellent à l'occasion pour relativiser les certitudes de leurs adversaires, les mêmes auteurs n'hésitent pas à justifier leurs théories sur base des mêmes silences qu'ils reprochent aux autres d'interpréter. Mais existe-il seulement une autre manière de comprendre la dynamique de la source "Q" qu'en posant des hypothèses par nature sans fondement étant donné l'inexistence d'élément probants confirmant l'existence de la source "Q" ? Quoi qu'il en soit, si nous ne savons toujours pas qui était le Jésus historique, au moins la source "Q" nous rappelle que Jésus a laissé un message à la postérité, ce qui est finalement plus important que de tenter de retrouver un passé à jamais révolu.

Après avoir décrit la constitution de la Bible sur les plans historiques, philologiques et doctrinaux, nous verrons dans le prochain article comment la Bible fut transmise depuis l'époque de la Septante jusqu'à nos jours, y compris les versions protestantes, bilingues et polyglottes.

A lire : La transmission de la Bible

Pour plus d'informations

Reconstruction du texte de la source "Q" (sur ce site)

La page web de John S. Kloppenborg (dont le texte de la source "Q")

Effervescence autour de la source des paroles de Jésus (Q), Jean-Paul Michaud, Études théologiques et religieuses, 2011/2 (Tome 86)

"Q" ou la source des paroles de Jésus, Nathalie Siffer et Denis Friker Paris, Cerf, 2010

La source des paroles de Jésus (Q), Andreas Dettwiler et‎ Daniel Marguerat, Labor et Fides, 2008

L'Evangile inconnu. La source des paroles de Jésus (Q), Frédéric Amsler, Labor et Fides, 2006

Histoire sociale du christianisme primitif : Jésus, Paul, Jean, Gerd Theissen, Labor et Fides, 1996

Les premiers Évangiles. Un nouveau regard sur le problème synoptique, Philippe Rolland, Le Cerf, 1984

Le texte occidental des Actes des Apôtres. Reconstitution et réhabilitation (2 tomes), Marie-Émile Boismard et Arnaud Lamouille, Éd. Recherche sur les civilisations, coll. "Synthèse 17", 1984; Librairie Gabalda, 2000

Logia. Les paroles de Jésus, Mémorial Joseph Coppens,  Joël Delobel éds., Peeters, 1982

En anglais et allemand

Society of Biblical Literature (et revue "JBL")

The Lost Way: How Two Forgotten Gospels Are Rewriting the Story of Christian Origins, Stephen J. Patterson, HarperOne,  2014

Kingdom of Bureaucracy: The Political Theology of Village Scribes in the Sayings Gospel Q, Giovanni Bazzana, Peeters, 2014

Q. A Reconstruction and Commentary, Harry T. Fleddermann, Peeters, 2005

Q and the History of Early Christianity, Christopher M. Tuckett, T&T Clark, 1996/2004

Rethinking the Gospel Sources. From Proto-Mark to Mark, Delbert Burkett, T & T Clark, 2004

Lord Jesus Christ. Devotion to Jesus in Earliest Christianity, Larry W. Hurtado, Eerdmans, 2003

Altering the Default Setting: Re-envisaging the Early Transmission of the Jesus Tradition, James D.G. Dunn, New Nestament Studies, 2003

An Aramaic Approach to Q, Maurice Casey, Cambridge University Press, 2002

The Sayings Gospel Q in Greek and English (English and Greek Edition), s/dir James McConkey Robinson et al., Augsburg Fortress, 2002

The Sayings Source Q and the Historical Jesus, s/dir A.Lindemann, Peeters, 2001

The Four Gospels and the One Gospel of Jesus Christ, Martin Hengel, SCM Press, 2000

Excavating Q: The History and Setting of the Sayings Gospel, John S. Kloppenborg, Augsburg Fortress, 2000

The Critical Edition of Q (A Synopsis Including the Gospels of Matthew and Luke, Mark and Thomas With English, German and French Translations of Q and Thomas), s/dir James McConkey Robinson et al., Augsburg Fortress/Peeters, 2000 (voir aussi 2002)

The Jesus Tradition in Q, Dale C. Allison, Continuum International Publishing Group - Trinity, 1997

In Search of Wisdom: Essays in Memory of John G. Gammie, s/dir Leo G. Perdue, Westminster/John Knox Press, 1993

The First Gospel, Arland D. Jacobson, Wipf and Stock,1992/2005

A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel According to Saint Matthew, Volume 1, Dale C. Allison, T&T Clark, 1988/2000 (ou "Matthew 1-7: Volume 1" en format broché)

Q Und Prophetie, Migaku Sato, Mohr Siebeck, 1988

The Formation of Q, John S..Kloppenborg, Augsburg Fortress, 1987

The Saying of Jesus ("Sprüche und Reden Jesu", 1907), Adolf von Harnack, trad. du rév. John R. Wilkinson,1908.

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[4] Christopher M. Tuckett, "The Search for a Theology of Q: A Dead End?", dans "The Expository Times", 113, 9, 2002, p294.

[5] Lire les commentaires de Jean-Paul Michaud dans "The Sayings Source Q and the Historical Jesus", s/dir A. Lindemann, Peeters, 2001, pp.593-598 et les commentaires de J. Schröter dans Nathalie Siffer et Denis Friker, "« Q » ou la source des paroles de Jésus", Cerf, 2010, p317. Lire également Dale C. Allison, "The Jesus Tradition in Q", Continuum Int'l Publ. Group - Trinity, 1997, pp.43-46 et Larry W. Hurtado, "Lord Jesus Christ. Devotion to Jesus in Earliest Christianity", Eerdmans, 2003, pp.239-244.

[6] Christopher S. Rodd, "The End of the Theology of Q?" dans "The Expository Times", 113, 1, 2001.

[7] Christopher M. Tuckett, op.cit., dans "The Expository Times", 113, 9, 2002, p294.

[8] Siefried Schulz, "Das Wort und die Wörter (Festschrift Gerhard Friedrich)", éd. H. Balz et S. Schulz, 1973, p58 ou sa traduction par John S..Kloppenborg, "The Formation of Q", Augsburg Fortress, 1987, p26.

[9] John S. Kloppenborg, op.cit., 1987, p39.

[10] John S..Kloppenborg, op.cit., 2000, p82 et pp.374-375.

[11] Jean-Paul Michaud dans "De Jésus à Jésus-Christ. I. Le Jésus de l’histoire. Actes du colloque de Strasbourg 18-19 novembre 2010", Nathalie Siffer, Mame-Desclée, collection "Jésus et Jésus-Christ", 2010, pp.189-214 - André Gagné et al., "Le Vivant qui fait vivre", Médiaspaul, 2011, pp.151-172.

[12] Daniel A. Smith, "Revisiting the Empty Tomb. The Early History of Easter", Fortress Press, 2010, pp.63-76.

[13] John S..Kloppenborg, op.cit., 2000, p84.


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