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La Bible face à la critique historique

"L'atelier du charpentier de Nazareth" de John Everett Millais (1829-1896) exposé à la Tate Modern de Londres.

La jeunesse de Jésus et les années perdues

Que sait-on de l'enfance et de la jeunesse de Jésus ? Après sa présentation au Temple (selon les traditions, entre un mois et quarante jour après sa naissance), l'enfant Jésus disparaît temporairement de la scène. Aucun texte canonique n'évoque l'enfance, la jeunesse ou la formation de Jésus. On suppose qu'il vécut à Nazareth parmi ses semblables sans signes distinctifs et donc a priori bien intégré dans la société juive. Toutefois, vu l'absence de tout commentaire, un critique plus sévère et plus sceptique verrait dans cette absence d'information un indice révélateur que le personnage de Jésus n'est pas du tout né comme le prétend la Bible, d'autant qu'il brille par son absence en Palestine pendant près de 30 ans, à l'exception d'un passage remarqué à ses 12 ans. La question est donc du ressort du dogme et des légendes à vocation théologique (théologoumènes).

Les premiers miracles

Si l'Église est muette sur la jeunesse de Jésus, le manuscrit apocryphe de l'Évangile du pseudo-Thomas remontant au IIIe siècle est un peu plus disert (ne pas confondre ce texte avec l'Évangile de Thomas ni avec le Livre de Thomas ou les Actes de Thomas). Sans entrer dans les détails, ce texte nous raconte brièvement quelques faits de la vie de l'enfant Jésus quand il avait 5 ans et réalisa ses premiers miracles presque par hasard et surtout pour éviter d'être grondé par son père. Jésus avait façonné des moineaux dans de la terre glaise un jour de sabbat (selon la tradition juive il s'étend du vendredi soir au samedi soir, c'est le septième er dernier jour de la semaine consacré au repos) et fut réprimandé. Il aurait ensuite frappé dans ses mains et les moineaux se seraient envolés. Une autre fois, un enfant l'avait bousculé et Jésus aurait crié "Tu n'iras pas plus loin !". L'enfant tomba mort sur place. Les parents de la victime accusèrent Jésus d'avoir provoqué sa chute. Aussitôt Jésus se rendit sur le lieu de l'accident et s'empressa de ressusciter l'enfant à l'étonnerment général. Plus âgé, dans l'atelier de son père, Jésus aurait rattrapé la longueur d'une pièce de bois taillée trop court en l'étirement manuellement. Miracles ou légendes, nous ne le saurons pas. L'Église n'a pas jugé bon d'en tenir compte non pas sur le fond mais sur base de ses critères définissant les textes canoniques.

Jésus parmi les Docteurs du Temple

Dans son Évangile, Luc explique que "les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem, à la fête de Pâque" (Luc 2:41) et c'est quelques mois après son douzième anniversaire que Jésus se fit remarquer en train d'enseigner au Temple de Jérusalem avec une érudition qui frappa l'assemblée (Luc 4:41-52).

Bien que les Évangélistes n'en parlent pas, connaissant la culture juive cet épisode correspond à la majorité religieuse, une étape clé de la vie de tout juif pratiquant qu'il célèbre lors de la fête de la Bar Mitzvah. Cette tradition évolua au cours du temps. Si on ne la retrouve pas à l'identique du temps de Jésus, au Moyen-Âge, en Palestine les jeunes filles avaient la majorité religieuse à 12 ans et 1 jour et les jeunes garçons à 13 ans et 1 jour. Cet âge autorise les jeunes juifs à lire publiquement la Torah, ce qu'évoque Luc. On en déduit que Marie et Joseph ont éduqué Jésus dans le respect des traditions juives que d'ailleurs il semble déjà connaître par coeur. A présent, Jésus est considéré comme un adulte sur le plan religieux, une manière de renforcer les liens de la communauté.

On déduit également de ce passage que Jésus a été à l'école, il s'est instruit dans les synagogues où on s'exprime en hébreu mais sa langue natale est l'araméen. Par la suite, vivant dans une région cosmopolite et sous influence romaine, il est possible qu'ayant cotoyé de nombreux étrangers au cours de son métier et ayant beaucoup lu, Jésus ait appris des rudiments de grec (rappelons que les Évangiles sont rédigés en grec) et peut-être de latin, bien qu'il s'agisse de la langue de l'occupant.

On peut déjà se demander quel enfant serait capable de tenir un discours face à des docteurs en théologie et notamment des Pharisiens experts dans l'interprétation orale du Tanakh, la Bible hébraïque. Et c'est justement du fait de ses origines galiléennes que les Pharisiens se sont moqués de lui. En effet, A l'époque la Galilée est mal vue par l'intelligencia judéenne au point que Jean le mentionne lorsque Jésus s'oppose aux Pharisiens qui lui répondent : "Es-tu de la Galilée, toi aussi ? Etudie ! Tu verras que ce n'est pas de la Galilée que surgit le prophète" (Jean 7:52). On reviendra sur la mentalité juive quand nous évoquerons le discours politique de Jésus.

Soit l'épisode du Temple a été exagéré par les apôtres pour insister sur la qualité extaordinaire de Jésus soit il est authentique et dans ce cas il révèle qu'étant jeune adolescent Jésus disposait d'une faculté étonnante d'apprentissage et d'un sens critique que même des adultes lui envient. En fait, par son érudition on le classerait aujourd'hui parmi les petits génies et les surdoués. Mais dans les deux cas, cela n'en fait pas un surhomme encore moins un dieu, juste un jeune garçon précoce, doué et très intelligent.

Seul fait attesté, comme la plupart des Juifs, Jésus et ses parents faisaient trois fois par an le pèlerinage entre Nazareth et Jérusalem pour célébrer les fêtes traditionnelles (Pessah, Chavou'ot et Souccot), un voyage éprouvant de trois jours le long de la vallée du Jourdain (Luc 2:41). Nous verrons que pendant son ministère, Jésus perpétua cette tradition mais cette fois en portant un message politique.

Jésus fils du charpentier

Parvenu à l'âge adulte, les Évangélistes nous disent que Jésus fils de charpentier est charpentier lui-même (Marc 6:3). Toutefois, pour ne pas déroger à la règle, le texte grec original est plus fidèle que les traductions. En grec, la Bible n'utilise pas le mot "charpentier" mais celui de τεκτων (tekton) qui a un sens plus étendu et qu'on retrouve dans le mot αρχιτεκτων c'est-à-dire architekton, la racine grecque du mot français "architecture". C'est donc un nom masculin définissant autant le travailleur du bois (charpentier, menuisier, etc.) que l'ouvier du bâtiment, le bâtisseur, le constructeur, le concepteur, le dresseur de plan, etc. Il peut aussi s'appliquer aux artistes (compositeurs).

Replacé dans son contexte historique, en Galilée mais c'est aussi valable ailleurs en Palestine, on travaillait surtout la pierre. L'artisan-ouvrier qu'évoque Marc est donc avant tout un tailleur de pierre. Jésus était probablement un ouvrier journalier sachant tailler le bois et la pierre, le travail dans ce secteur de l'économie ne manquant pas en Galilée, surtout à Sepphoris (voir plus bas) où tout était à refaire dans le style romain. On peut donc imaginer que celui qui visite aujourd'hui Sepphoris a une chance infime de voir parmi les plus anciens vestiges de la ville, des pierres taillées par Jésus. Si la probabilité est vraiment très faible, c'est en tout cas une idée qui séduit les Chrétiens comme le fait de visiter Nazareth ou Jérusalem en espérant marcher dans les rues que fréquenta Jésus.

Les années perdues

Selon la Bible, ce n'est qu'à 12 ans et à partir de ses 28 ou 30 ans environ qu'on entend parler de Jésus. A l'exception de ces moments précis, le nom de Jésus ainsi que ses faits et gestes ne sont cités dans aucune annale historique, aucun acte civil, il n'a rédigé aucun correspondance ni fabriqué ou offert aucun objet ayant pu devenir une relique. Ni son frère Jacques le Juste ni aucun discipline de Jésus ne font de commentaire sur sa jeunesse.

Pourtant, avec le recul on peut imaginer que dans l'esprit des premiers Chrétiens, toutes les étapes de la vie d'un personnage aussi charismatique et prétendûment d'ascendance divine auraient dû être consignées et détaillées jour après jour et à l'heure près. Le silence des auteurs à ce sujet est en soi un indice historique important révélant le côté ordinaire d'un homme que l'Église a élevé au rang de divinité vivante.

La Bible du chanoine Crampon (1850), une Vulgate Clémentine. La couverture est recouverte d'argent et d'une croix en or. Elle fut reproduite en facsimilé argenté.

On peut toutefois se demander si cette absence ne serait pas réelle et volontaire. Un homme ne peut pas se transformer du jour au lendemain en guide spirituel sans y consacrer du temps. Ce n'est pas en travaillant dur durant la journée et en s'accordant peut-être un jour de repos dans la semaine que Jésus s'est endoctriné. Un homme juif de sa condition vivant dans une famille pauvre ne pouvait pas se permettre de travailler en dilettante en espérant que l'argent et la nourriture tomberaient du ciel.

En revanche, la création d'un groupe de disciples ou la planification d'une rébellion peut s'organiser assez rapidement  avec un minimum de ressources. Mais dans tous les cas, Jésus s'y est pris tardivement et a dû consacrer du temps pour forger sa doctrine, vraisemblablement quelques années, avant de s'y impliquer corps et âme pour le meilleur et pour le pire.

Il est donc plus vraisemblable que Jésus ait vécu et travaillé quelques années comme charpentier et tailleur de pierre en Galilée sans se faire remarquer ailleurs que dans le Temple et que sous l'influence d'adeptes plus radicaux comme son cousin Jean Baptiste par exemple et ses propres lectures des manuscrits, il quitta ensuite la région pour fréquenter les Esséniens notamment retirés dans le désert avant de revenir spirituellement transformé avec la volonté d'enseigner sa doctrine. On reviendra sur l'influence des Esséniens sur la doctrine de Jésus.

Bien entendu, les théologiens chrétiens peuvent justifier le silence sur la jeunesse de Jésus en évoquant un retrait symbolique et volontaire du Christ pour d'obscures raisons divines. On sort ici du cadre de la science pour replonger dans la vision dogmatique. Dans tous les cas, cette période de sa vie semble à jamais perdue.

Ceci dit, précisons à toute bonne fin que le professeur espagnol Armand Puig i Tàrrech, spécialiste du Nouveau Testament est tout de même parvenu à écrire 840 pages sur Jésus dans son livre "Jésus. Une biographie historique" (2016) dans lequel il tente justement de répondre sur base des faits historiques et scientifiques aux questions restées sans réponses. Le lecteur moins courageux pourra se rabattre avec autant d'intérêts sur d'autres livres consacrés à la vie de Jésus référencés à la fin de ce dossier.

Il est étonnant pour ne pas dire extraordinaire que l'Église n'a publié aucun document sur la jeunesse de Jésus et sa vie de jeune adulte. Ces années sont généralement appelées "les années perdues". En fait, si l'Église disposait d'un certain nombre de manuscrits apocryphes, beaucoup étaient frappés d'hérésie et n'ont pas résisté à la destruction. Ce que nous possédons se résume donc à ce que l'Histoire a bien voulu nous transmettre, c'est-à-dire presque rien.

On a l'impression que durant son enfance et sa jeunesse, Jésus fut discret au point de ne susciter aucun intérêt ou n'aurait commit aucun acte répréhensible soit par la Torah soit par la loi romaine susceptible d'être consigné, pas même des remontrances dont auraient pu se souvenir ses frères et soeurs. Si en théorie ces hypothèses sont plausibles, dans les faits c'est peu probable car tout enfant fait des bêtises. En revanche, cela cadre sans doute mieux avec le personnage tel que l'Église veut nous le présenter, un homme pur et intègre, bref un ascète totalement dévoué à Dieu et dont les parents sont également purs et les plus pieux du monde. Mais si on relit bien les Évangiles et les textes apocryphes et compte tenu des découvertes archéologiques, cette thèse résiste mal à la critique.

Les voyages légendaires de Jésus

Du fait que la jeunesse de Jésus est perdue pour les historiens, certains auteurs sans doute plus versés dans les contes que dans l'Histoire ont comblé cette lacune en l'imaginant. C'est ainsi que selon les auteurs, Jésus aurait étudié avec les Esséniens, visité l'Égypte (où il aurait apprit la magie), l'Inde, le Ladakh, le Cachmire, le Tibet et même la Grande-Bretagne (où et fut instruit par les druides) et le Japon. Voyons quelques unes de ces légendes, car il faut bien les appeler par ce nom faute de preuves historiques et de comptes-rendus généralement très tardifs pour ne pas dire presque contemporains.

Chez les Esseniens de Qumrân

Comme nous l'avons expliqué, certains auteurs ont imaginé que Jésus avait quitté Nazareth pour étudier à Qumrân où il aurait été membre d'une communauté monastique. Certains ont évoqué les Esséniens, d'autres les Nazôréens ou les Baptistes du fait que certains manuscrits apocryphes laissent penser que Jésus et Jean Baptiste partageaient la même doctrine essénienne centrée autour d'un Dieu unique prônant la non-violence. Jésus aurait également été inspiré par les secrets du Livre d'Enoch que nous avons évoqué à propos des Rouleaux de la mer Morte. Ce livre étant daté entre -300 et -200, il est concevable que Jésus ait pu le consulter mais rien ne le prouve.

En Inde et au Tibet

A la fin du XIXe siècle, le russe Nicholas Notovitch prétendait avoir découvert dans un monastère tibétain de vieux textes datant du IIIe siècle évoquant la visite de Jésus - appelé Issa par les moines - et qu'il aurait été enseigné auprès de yogis en Inde et au Népal... textes qui bien entendu n'ont jamais été publiés. Par la suite, des explorateurs sceptiques ont visité ledit monastère et discuté avec son lama responsable qui confirma qu'il ne s'agissait que de mensonges. Finalement Notovitch avoua la supercherie !

D'autres auteurs n'ont pas hésité à fantasmer sur de soi-disant voyages de Jésus en Asie, en particulier en Inde (une théorie remise au jour en 2009 par le documentaire "Young Jesus" de Kent Walvin), au Ladakh et au Cachemire. On plane ici en pleine fabulation !

En Angleterre

Pièce de monnaie de la tribu des Dubunni (Âge du fer, ~43 de notre ère) sur laquelle figure l'inscription "EISU" au revers qu'on retrouve également sur un bloc de maçonnerie de l'abbaye de Glastonbury. Document Dennis Price.

Un théologien britannique fonda à son tour une théorie sur base du poème de William Blake issu de sa préface "Milton: A Poem" (1804) connu sous le titre de "Jérusalem" commençant par ses mots : "And did Those feet in ancient times walk upon England’s mountains green? And was the Holy Lamb of God on England’s pleasant pastures seen?" (Est-ce que Ces pieds ont foulé les vertes montagnes d’Angleterre ? A-t-on vu l'Agneau Sacré de Dieu sur les plaisants pâturages d’Angleterre ?).

Selon cette théorie, Jésus et son oncle Joseph d'Arimathie, un marchand qui faisait des affaires en Cornouailles (Cornwall), seraient partis en Angleterre où ils auraient appris les mathématiques auprès des druides (ils faisaient partie de la classe des initiés Celtes dont Jules César a bien documenté la culture et les traditions). Jésus aurait également construit une abbaye à Glastonbury dont il reste encore des ruines comprenant la tombe du célèbre légendaire roi Arthur décédé en 1191 et de la reine Guenièvre et en particulier une pierre d'un mur de l'édifice portant l'inscription "EISV" (Jésus).

Selon Dennis Price, auteur du livre "The Missing Years of Jesus" (2010), avant l'invasion romaine, en 43 de notre ère il existait au centre de l'Angleterre la tribu des Dubunni (ou Dobunni) dont les pièces de monnaies comme on le voit à droite portent au revers (côté pile) l'inscription "EISV" qui aurait été un personnage important vers l'an 30, c'est-à-dire peu avant la crucifixion de Jésus. Mais selon le philosophe et auteur anglais Colin Wilson, il n'existe aucune preuve que Jésus ait visité les Cornouailles pas plus que Stonehenge ou Glastonbury.

En 2008, ce sujet fit l'objet d'un documentaire par le pasteur écossais Gordon Strachan intitulé "And Did Those Feet" qui proposa une théorie similaire à celle de Price, tandis que le célèbre National Geographic évoqua quelquefois ces théories sans pour autant y souscrire, pas plus que les historiens et les biblistes.

Au Japon

Enfin, dans un très sérieux article du Smithsonian magazine publié en janvier 2013, Franz Lidz décrit son voyage à Shingo, un petit village de la préfecture de Aomori située au nord du Japon qui voit sa population décupler, attirant 20000 touristes par an qui visitent "La Tombe du Christ" (Kirisuto-no-Haka). Depuis, ce village est surnommé "Le village du Christ" ou "La Maison du Christ" (Kirisuto-no-Sato).

La prétendue tombe de Jésus à Shingo, au Japon. Doc Jensen Walker/Getty Images.

Une légende locale prétend que Jésus aurait visité le village à l'âge de 21 ans et se serait installé dans le port de Amanohashidate. Il serait devenu un disciple d'un maître bouddhiste vivant près du Mont Fuji qui lui aurait apprit la langue et la culture japonaise. Jésus serait retournée en Judée via le Maroc à l'âge de 33 ans.

La légende prétend que Jésus fuit les persécutions de Jérusalem et revint au Japon. Il aurait fondé famille et eut trois enfants. Il serait mort à l'âge de 106 ans. Son corps aurait été enterré sur le flanc d'une montagne devenue si non un lieu de pelerinage du moins un site touristique !

Sur le plan historique, certains auteurs pensent que des missionnaires seraient parvenus à Shingo avant que le christianisme ne soit bannit en 1614 et qu'il s'agit des corps enterrés dans la montagne. "L'aventure de Jésus au Japon" se répandit dans les années 1930 lorsque d'anciens documents furent mystérieusement découverts mais ils ont disparu au cours de la Seconde guerre mondiale, renforçant la légende.

Comme le dit justement Wilson, il va de soi que toutes ces théories ne sont que pures conjectures et n'ont jamais été validées ni par les paroles du Christ ou de ses apôtres ni évoquées dans des manuscrits gnostiques ou ailleurs. On peut donc regrouper ces inventions folkloriques parmi les légendes urbaines qui finalement font du tord à la religion en galvaudant sa véritable histoire et en la tournant en dérision.

Les représentations de Jésus

Avant de nous interroger sur la nature de Jésus et sa doctrine, oublions pour commencer les représentations occidentales et hollywoodiennes d'un belâtre grand, blond (cf. Jeffrey Hunter en 1961, Robert Powell en 1977) ou brun (cf. Brian Deacon en 1979, Diogo Morgado en 2014), au profil caucasien, nez aquilin, la peau claire, les yeux bleux et cheveux blonds ou les yeux bleus et cheveux bruns, à faire craquer les jeunes filles (Diogo Morgado fut surnommé "Hot Jesus" par la presse) !

Portrait du Christ avec les cheveux courts, imberbe et portant une toge gravé sur une patène en verre de 22 cm de diamètre et 4 cm de profondeur découverte dans la ville antique de Cástulo en Andalousie remontant au IVe siècle. Elle est exposée au Musée Archéologique de Linares, en Andalousie.

La Bible et la loi juive (halakha) interdisent toute représentation figurative de Dieu (Exode 20:4-5) ainsi que personnelle. Comme nous l'avons expliqué, dès les débuts de la chrétienté, les premiers convertis ont dessiné Jésus et plus tard ce sont les Pères de l'Église qui levèrent cet interdit en autorisant les représentations artistiques du Christ mais uniquement à des fins de vénération et jamais d'idolâtrie. Toutefois, les Musulmans ont maintenu cet interdiction à propos de Mahomet.

Les Juifs ont donc une bonne excuse pour ne pas avoir représenté le visage de Jésus. Quant aux Chrétiens, les plus anciennes représentations du Christ remontent aux portraits peints ou gravés dans les catacombes de Rome à la fin du IVe siècle et sur une patène (assiette) en verre découverte en Andalousie remontant également au IVe siècle présentée à droite. Viennent ensuite les icônes religieuses byzantines et les textes enluminés du Moyen-Âge remontant au VIe siècle (icônes du Christ Pantocrator et le Mandylion) bien que les techniques soient plus anciennes (Ier siècle avant notre ère dans la région de Fayoum). Dans tous les cas, les portraits sont très stylisés et peu réalistes.

A l'exception de la patène de Cástulo où le Christ est imperbe, cheveux courts et frisés, dans toutes les autres représentations, le Christ porte les cheveux longs, barbe et moustache. Or ce n'était pas une pratique traditionnelle chez tous les Juifs bien que la Torah dont le Lévitique considère que les attributs pilleux masculins sont la barbe et les papillotes (pé'ots) et interdit aux Juifs de se raser pendant un deuil (Lévitique 19:27-28). Mais on retrouve surtout cette pratique chez les juifs hassidiques (à l'origine des juifs modernes orthodoxes). On sait également que les idolâtres devaient se raser totalement pour les différencier des Juifs. Sur ces seules règles on ne peut toutefois pas certifier que Jésus présentait l'image pilleuse qu'on lui assigne généralement.

A l'époque paléochrétienne, c'est-à-dire durant les trois premiers siècles de notre ère, le Christ était représenté sous la forme d'un jeune homme dont les traits ressemblaient forts au dieu Apollon (le fils de Zeus et de Léto dans la mythologie grecque, originellement dieu du chant et de la poésie), c'est-à-dire ceux d'un homme jeune au corps svelte et à la chevelure bouclée, au caractère plutôt vindicatif. A partir du Ve siècle avant notre ère, le dieu Hélios fut assimilé à Apollon, faisant de ce dernier un dieu solaire comme le précise l'auteur Euripide dans Phaéton.

Après l'avènement du Christ et pendant près de trois siècles, les artistes ont différencié les représentations du Christ des autres hommes non pas en lui donnant l'apparence d'un martyr ou majestueuse comme ce sera le cas par la suite mais soit en lui faisant porter une baguette "magique" soit en auréolant sa tête d'un halo comme on le faisait avec Apollon. De plus, à cette époque, les dieux adorés par les païens étaient souvent représentés sous forme androgynes. Aussi, le Christ fut également représenté quelque peu éfféminé à dessein afin de plaire aux deux sexes.

A cette époque on ne représentait jamais les dieux blessés ou vieillissants. Les premiers chrétiens se sont donc inspirés de ce style et n'ont donc pas représenté le Christ martyrisé, blessé ou vieux mais au contraire jeune et sain de corps. Ce n'est que vers l'an 1000 que les artistes représenteront le Christ en Croix, blessé, flagelé, portant la couronne d'épines, etc. Ce changement de représentation devait appuyer le sentiment de culpabilité des Chrétiens. Le Christ perdit également son côté éfféminé qui n'avait plus de raison d'être puisqu'il était la personnification de Dieu.

A gauche, mosaïque découverte sur le sol d'une villa d'Hadrumentum en Tunisie et exposée au musée de Sousse datant du IIIe siècle avant notre ère. Avec ses cheveux mis-longs, sa lèvre de travers et ses grands yeux, il s'agirait d'une représentation d'Alexandre le Grand. L'auteur s'est inspiré du dieu Apollon portant une aura radiante à l'image du dieu solaire Helios. Au centre, cette mosaïque représenterait Apollon en gloire (dieu solaire) et Aphrodite. Elle date du IIe siècle de notre ère et est exposée au musée de New York (Old Americain Collection). Quelques siècles plus tard, on retrouvera la combinaison des (trois) rayons et du halo dans certains portraits du Christ catholique ou orthodoxe en majesté dont le Mandylion (voir ci-dessous). A droite, une mosaïque du Christ reconnaissable au X-Rho et jeune, imperbe et en bonne santé découvert à Hinton St Mary dans le Dorset, en Angleterre. Elle date du IVe siècle et est exposé au British Museum.

La représentation du Christ imperbe figurant sur la patène, sur quelques mosaïques et sur de nombreuses statues paléochrétiennes fut abandonnée par la tradition chrétienne à l'époque de l'empereur Constantin Ier (303-337) où les Pères de l'Église ont choisi arbitrairement de représenter le Christ plus chevelu et barbu, plus en accord avec le symbole majestueux, à la fois plus sage et plus respecteux qu'il devait représenter.

Concernant les traits du visage de Jésus, rappelons que même Judas avait prévenu les gardes romains qu'ils ne pourraient pas différencier Jésus de ses disciples, ce qui justifia qu'il aille leur indiquer en personne en l'embrassant, le fameux baisé de la trahison que redouta Jésus (Matthieu 26:48).

Jésus est né en Galilée et si physiquement il n'était pas différent de ses disciples alors on peut raisonnablement supposer qu'il était plutôt de taille moyenne et basané, les yeux foncés et les cheveux bruns probablement bouclés. Impossible de dire s'il portait barbe et moustache. Il est donc impossible de dire s'il portait des papillotes comme le prescrit la tradition juive. Une chose est sûre, Jésus n'avait rien d'un profil caucasien ou occidental mais présentait plutôt les traits d'un homme du sud, plus conforme à la représentation qu'en donnent généralement les Catholiques d'Amérique latine. Quant à la possibilité que Jésus puisse être noir comme l'a prétendu un site satirique, il s'agit bien d'une rumeur[1].

A gauche, buste du Christ peint au plafond des catacombes de Commodilla à Rome (Via Ostiensis) et daté de la fin du IVe siècle. Au centre, selon la tradition chrétienne, le Mandylion est une relique consistant en une pièce de tissu représentant l’image du Christ miraculeusement imprimée de son vivant dans un linceul, ce que certains ont prétendu être le fameux suaire de Turin. Selon la tradition chrétienne orthodoxe, le Mandylion est la première icône représentant le Christ. Cette icône mesure 22x27 cm et daterait du VIe siècle. Le peintre n'a pas réellement représenté des papillotes comme le prescrit la tradition juive mais les deux appendices chevelues bien séparées les suggèrent. A droite, mosaïque du Christ assis sur son trône de souverain du Monde donnant les clés du royaume des Cieux selon la tradition dite "Traditio clavium". Ce thème fait référence au verset de la Bible ou Jésus dit à Pierre : "Je te donnerai les clés du royaume des Cieux" (Matthieu 16:19). Cette mosaïque se trouve dans l'une des deux absides de l’axe transversal du mausolée de Sainte Constance situé Hors-les-Murs de Rome. Voici une vue générale. Elle daterait de la seconde moitié du IVe siècle.

Les faux portraits de Jésus

Chacun a entendu parlé du Linceul ou Saint Suaire de Turin présenté ci-dessous. Il se caractérise par un drap de lin mesurant 4.42x1.13 m présentant l'image fantômatique curieusement imprimée en relief du corps d'un homme barbu blessé au torse, présentant des traces d'entailles dans la peau rappelant celles d'une flagellation et dont les mains sont croisées devant lui. Mentionné pour la première fois en 1357 par l'évêque de Troye qui interdit son ostension, du fait que l'image présente apparemment (?) certaines traces compatibles avec la crucifixion de Jésus, certains ont directement associé le linceul à celui que portait le Christ lorsqu'il fut mis en tombe. Des graphistes ont même essayé de reconstituer son visage (cf. cette photo).

Toutefois, une première analyse des pollens trouvés sur la toile montra qu'ils dataient du XVIe siècle mais les données n'étaient pas suffisamment pertinentes pour que la datation soit fiable. Puis, sur base d'une analyse par spectrométrie de masse d'un petit échantillon du tissu, trois laboratoires indépendants ont démontré en 1989 puis en 2011 (sur base d'une restauration réalisée en 2002, cf. aussi l'article de Science & Avenir publié en 2015) que le tissu de lin ne datait pas de l'époque du Christ mais fut probablement fabriqué au Moyen-Âge, entre 1262 et 1312 ou 1353 et 1384 (95 % de confiance). Bien entendu, ces résultats furent critiqués par certains experts qui auraient sans doute préféré que la date coïncide avec la crucifixion du Christ...

Selon les résultats des analyses scientifiques de 1989 et 2002, le saint suaire de Turin aurait été fabriqué entre 1262 et 1384.

Aujourd'hui l'Église catholique considère qu'il s'agit d'une icône, et non d'une relique, qui peut être vénérée comme telle. Mais malgré les résultats scientifiques sans appel, en mai 2010 le pape Benoît XVI s'est recueilli devant le Suaire de Turin (cf. cette vidéo), sous-entendant qu'il représentait plus qu'une simple image. Mais pouvait-on attendre une autre réaction d'un pape très conservateur qui a lui-même validé cinq miracles et qui fut très critiqué durant son ministère ?

Puis en 2017, Philippe Boxho, directeur de l'Institut médico-légal de l'Université de Liège se prononça sur le Saint Suaire de Turin mais sans pour autant avoir pu l'analyser concrètement et uniquement sur base visuelle (de photos). Il déclara que ce linceul aurait enveloppé le corps du Christ après sa mort ! C'est une véritable "scène de crime" dit-il dont les traces correspondent aux sévices infligés à Jésus. Evitons de commenter ses conclusions hasardeuses et peu scientifiques. En résumé, monsieur Boxho ferait mieux de se cantonner à son métier au risque de passer pour un farfelu. Comme quoi on peut être prof d'unif et ne pas avoir de sens critique ! Vous trouverez plus d'infos dans le reportage réalisé par les reporters de RTL-TVI le 10 avril 2017.

Quoiqu'il en soit, en 2015 le site du Saint Suaire publia un commentaire stipulant que tous les prélèvements sont à présent "placés sous scellé, à la totale et exclusive disposition et discrétion du Saint-Siège". Autrement dit, les précédentes analyses ayant été faites dans des conditions contrôlées et validée par le Saint-Siège, il est peu probable que la curie romaine accepte une nouvelle contre-analyse. Mais le débat ne sera jamais clos tant que les scientifiques ne connaissent pas le procédé par lequel l'image fut imprimée sur le tissu.

Enfin, en 2015, l'artiste anthropologiste anglais Richard Neave de l'Université de Manchester réputé pour avoir reconstruit le visage de personnages célèbres comme Philippe II de Macédoine et le roi Midas reconstruisit l'hypothétique visage de Jésus sur base... du crâne incomplet de trois hommes ayant vécu en Galilée à l'époque de Jésus. On peut déjà se demander quel rapport y a-t-il entre ces hommes et Jésus à part le fait qu'ils ont apparemment vécu dans la même province ? Il ne sont pas de la famille de Jésus et on ignore leur origine. Que valent ces hypothèses ? Pas grand chose ! En conclusion, une fois de plus, rien n'atteste que Jésus ressemblait à ce portrait. En effet, comme chacun sait, l'aspect physique peut fortement changer en fonction de nombreux facteurs endogènes et exogènes (facteurs héréditaires, maladies, effet du Soleil, stress, etc.) sans parler que le phénotype peut varier d'un individu à l'autre au sein d'une même population au point que deux frères peuvent ne pas du tout se ressembler. Bref, ce genre d'exercice est sans intérêt.

A propos de la Tombe du Linceul

Schéma de la Tombe du Linceul à Akeldama, à Jérusalem. Document James Tabor.

Si le Linceul de Turin est une contrefaçon très réussie, les scientifiques ont découvert un véritable linceul datant du Ier siècle de notre ère contenant encore quelques traces d'ADN. Il s'agit de la "Tombe du Linceul" découverte à Akeldama, à Jérusalem, en 2000. Plus intéressant, des traces d'ADN mitochondrial relevées sur deux individus trouvés dans la tombe présentent certains similitudes avec celles de deux individus trouvés dans deux ossuaires de la tombe de Talpiot (celle de la famille de Jésus), celui de Jésus (Yeshia) et de Mariamene.

Les résultats des analyses moléculaires de la Tombe du Linceul furent publiés en 2009 par Carney D. Matheson et ses collègues dans le journal "PLoS One". Notons que Douglas Donahue qui testa le Linceul de Turin faisait également partie de l'équipe d'experts qui procéda à la datation au carbone-14 à l'Université d'Arizona.

Les analyses des échantillons ostéologiques ont révélé que le linceul découvert dans un loculus (une cavité mortuaire) scellé en plâtre appartenait à un homme qui souffrait de tuberculose et de lèpre. Plus fascinant encore, le temps a préservé quelques cheveux de cet homme juif. Ils étaient déliés et coupés symétriquement, le signe d'une bonne hygiène et d'une bonne toilette. Leur longueur était courte, variant entre 7-10 cm et étaient de couleur rougeâtre.

Notons qu'en 2017, James Tabor publié un article de vulgarisation décrivant sommairement le contexte et le contenu de la Tombe du Linceul.

Venons-en à présent aux influences religieuses et notamment prophétiques qui forgèrent en partie la doctrine de Jésus car elles vont nous aider à comprendre bon nombre de ses idées et attitudes. C'est l'objet du prochain chapitre.

A lire : Jésus et le sens des prophéties

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[1] En 2015, le site World News Daily Report, un site satirique sur l'actualité et la politique comme le précise sa page "Disclaimer", publia un article (par la suite supprimé mais traduit en français sur le site du Nouvel Ordre Mondial tout aussi peu crédible) prétendant qu'on avait découvert des manuscrits révélant que Jésus était noir. Evidemment la rumeur s'est propagée sur les blogs et forums francophones par des amateurs crédules et peu critiques. Par acquis de conscience, l'expert Jim Davila auteur du site PaleoJudaica a tout de même vérifié les sources (comme je l'avais fait) et confirmé la supercherie. On y reviendra à propos de la crédibilité et des rumeurs en hausse sur Internet.


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