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La Bible face à la critique historique

Jésus enseignant sa doctrine et sa vision du salut à travers sa relation privilégiée avec Dieu. Doc LDS.

Le discours politique de Jésus

Pour comprendre l'action de Jésus et les risques qu'il prit, il faut essayer de se mettre à sa place et si on ne peut pas y parvenir, au moins comprendre son temps en se plaçant à l'époque du judaïsme du second Temple sans essayer de superposer le christianisme sur les actes et les paroles de Jésus comme trop de Chrétiens le font encore parfois.

D'après les écrits apostoliques, à quelques rares exceptions près Jésus bénéficia très tôt d'un large capital sympathie auprès du public, souligné par une compassion sans borne et un esprit d'ouverture très rare pour l'époque. En effet, Jésus mit en avant son érudition, son sens critique, son charisme et sa bonté pour défendre sa doctrine face aux attaques de ses opposants notamment les Pharisiens (les défenseur de la Loi orale) et les Sadducéens (les membres du clergé issus de l'aristocratie juive) et tenter de persuader les foules qu'il était le Messie annoncé par les prophètes voire même un peu plus.

Certes, Jésus n'est pas un politicien mais il savait qu'en entrant sur la scène publique il allait devoir conduire un mouvement politique et en supporter toutes les conséquences. A moins d'être inconscient et irresponsable, ce n'est déjà pas une entreprise banale à la portée du premier quidam.

Les apôtres nous décrivent Jésus comme un personnage intelligent, cultivé, subtil et même très émotif et parfois perdant confiance en lui quand il invective ses opposants, se plaint du manque de foi de ses disciples, quand il se met en colère ou durant ses crises de foi. Nous avons brièvement expliqué dans l'article Jésus de Nazareth que Jésus a apparemment le profil d'un rabbin très qualifié de mouvance pharisienne mais dissident car opposé à la volonté politique des dirigeants de son pays. En effet, vivant parmi les hommes, Jésus savait qu'il devait obéir aux lois de la cité édictées par les hommes, en l'occurence à la Loi de Moïse pour le peuple juif ainsi qu'aux lois romaines imposées par Hérode Agrippa et exécutées par Ponce Pilate. Même s'il tenta de convaincre son auditoire qu'il était la Loi en travaillant par exemple le jour de sabbat (Marc 2:23-3:12), Jésus savait malgré tout que s'il s'opposait aux règles séculaires de cette même Loi, le pouvoir en place y verrait un opposant politique et un blasphémateur. Et c'est bien de la sorte que Jésus fut considéré par ses ennemis les plus farouches, les Sadducéens, quand il fit un scandale en expulsant les marchands du Temple (Marc 11:15-19, Matthieu 21:12-17, Luc 19:45-48) ou quand il parla de sa mission divine à ceux qui voulaient bien l'écouter.

Toutefois, pour ne pas choquer l'opinion publique et les autorités avec des idées qui pouvaient être mal interprétées et jugées subversives, Jésus resta prudent jusqu'au dernier jour sachant qu'il pouvait être arrêté (de même que ses disciples) et peut-être même condamné à mort comme le fut Jean-Baptiste voire même crucifié si l'autorité romaine jugeait qu'il était un insurgé politique. Malgré ce risque tangible dont il avait forcément conscience, Jésus décida de poursuivre sa mission quoiqu'il advienne. Si au début de son ministère, Jésus ne savait peut-être pas encore quelle ampleur allait prendre son mouvement, il y a bien un moment où il prit conscience que la situation lui échappait et qu'il allait devoir en répondre devant l'autorité juive ou romaine. Qu'il pensait ou non pouvoir échapper au verdict du jugement des hommes est autre histoire. Rappelons à ce sujet quelle était la situation géopolitique en Palestine à l'époque de Jésus.

Jésus et l'occupation romaine

Jésus vécut à une époque où l'Empire romain était très puissant, s'étendant du Portugal à la Judée, de l'Angleterre au Nord de l'Afrique. En Galilée, entre 37 et 4 avant notre ère, les légions dirigées par Hérode le Grand, roi Hasmonéen vassal de Rome ou par Caius Sosius en son absence, semaient la terreur dans la population, les Romains n'ayant jamais eu de considération pour les rois locaux et le peuple juif.

Comme nous l'avons expliqué, du temps de Jésus, la Galilée était une province vassale de l'Empire dirigée par le fils d'Hérode le Grand, le roi Hérode Antipas (Antipatros), tétrarque de Galilée qui règna entre -4 et +39 de notre ère. Toute la partie sud appelée la Judée ayant Jérusalem pour capitale comprenant les provinces de Judée, la Samarie et l'Idumée (Edom) était dirigée par Hérode Archélaos (Archélaus), éthnarque qui règna entre -4 et +6 de notre ère. L'empereur Auguste ayant jugé qu'Archélaus était incapable de maintenir l'ordre en Judée, après son exil la Trétrarchie de Judée fut intégrée à l'Empire romain et rattachée à la Syrie et administrée par Publius Sulpicius Quirinius jusqu'à son décès en 21. Ensuite le dernier roi juif Hérode Agrippa 1er géra la Trétrarchie sous Caligula. Ponce Pilate fut préfet c'est-à-dire gouverneur et procurateur de Judée entre 26-36 de notre ère.

Il y a 2000 ans, les Juifs de Galilée et surtout de haute Galilée (la Tétracomie) et du Golan se révoltaient régulièrement contre les Romains en raison des injustices flagrantes dont ils faisaient l'objet. Pas plus tard qu'en l'an 4 avant notre ère, la ville de Sepphoris située à 8 km au nord-ouest de Nazareth fut détruite corps et bien par les Romains et totalement rasée. Elle fut reconstruire au cours des décennies qui suivirent et devint une cité romaine riche et prospère. Jésus ayant vraisemblablement travaillé à la construction de Sepphoris, en voyant les somptueuses villas décorées de céramiques et de marbre, il devait sans doute être révolté intérieurement sachant combien son peuple souffrait, vivant dans la misère sous le jouc et l'indifférence des Romains.

Répartition des pouvoirs dans le nord de la Palestine à l'époque de Jésus.

Si on compare cette époque à la situation actuelle, les historiens ont qualifié les actions menées par les opposants en haute Galilée de terrorisme, au point que les habitants de Galilée craignaient les représailles et se réfugiaient dans des abris souterrains creusés sur plusieurs niveaux sous leur habitation.

Les annales historiques montrent qu'en l'an 20, le peuple juif était tellement opprimé et taxé que même ceux qui travaillaient ne gagnaient pas suffisamment d'argent pour vivre alors que les Romains et les Sadducéens, riches et puissants, vivaient dans l'opulence sans s'inquiéter du lendemain. Face à de telles injustices, on imagine facilement que des opposants et des groupuscules terroristes dirigés par des idéologues ont voulu se rebeller face à cette situation devenue insoutenable et renverser le statut quo instauré par le gouvernement juif en place. Comme l'avaient annoncés les prophètes, Galiléens et Judéens croyaient qu'un Dieu de Justice viendrait y mettre de l'ordre et les sauver de l'oppresseur.

Un autre évènement évoque l'opposition de certaines sectes face à l'occupant. L'Évangile selon Luc évoque le recensement de la population par Publius Sulpicius Quirinius, gouverneur de Syrie, en l'an 6 de notre ère. A cette époque, un certain Judas, fils d'Ezéchias, était membre du parti révolutionnaire qui donnera naissance aux Zélotes vers l'an 40, un groupe nationaliste juif. Celui-ci s'opposait à l'impôt dû à César et ne reconnaissait qu'un seul maître, Yahvé, et fomenta une rébellion comme l'explique Flavius Josèphe dans son livre "La Guerre des Juifs" (Livre II, IV:1.55, VIII:1.117) notamment publié vers l'an 75. Plus tard, deux des fils de Judas et contemporains de Jésus et appartenant à cette secte furent crucifiés par Tiberius Julius Alexander, le neveu du gouverneur juif romanisé Philon d'Alexandrie qui régna sur la Judée de 46 à 48.

C'est à cette époque troublée qu'auraient aussi vécu le célèbre Barabbas et ses deux larrons qu'évoque le Nouveau Testament, des "brigands" selon les Romains ainsi qu'ils appelaient les opposants comme les Zélotes mais considérés comme des "résistants" selon plusieurs apôtres. Toutefois nous verrons que l'authenticité de Barabbas est remise en question dans les manuscrits apocryphes.

Ainsi à l'époque de Jésus, les enfants naissaient avec l'idée que leur pays était occupé par des païens et virent toute leur vie des croix de crucifixion s'ériger sur tous les horizons. En parallèle, les Juifs les plus dogmatiques voyaient le Temple aux mains des aristocrates sacerdotaux (prêtres) et des Pharisiens corrompus, loin de représenter l'esprit des préceptes de la Torah. C'est en réaction à cette situation devenue insupportable pour beaucoup de Juifs qu'on pouvait entendre des prédicateurs comme Jean-Baptiste prêcher en Galilée que l'heure du changement était arrivée ou que la fin du monde était proche quand ce n'était pas des appels à la rébellion contre l'occupant.

Dans ce contexte, mis à part les Juifs faisant commerce ou tirant avantage de l'Empire comme les Sadducéens, on peut imaginer que la population juive de Palestine n'appréciait guère les Romains. Même sentiment envers les étrangers, païens par définition.

C'est dans ce climat de révoltes et politiquement instable que Jésus développa sa docrine, influencée par ses relations avec les Baptistes et les Esséniens et entretenue par sa pratique du culte judaïque et notamment la lecture des livres des Prophètes qui conditionneront toute son existence.

La mentalité juive

L'évangéliaire de sainte Ehrentrude (~1100) illustrant l'Entrée de Jésus à Jérusalem sur un ânon.

Malgré l'occupation romaine et les textes prophétiques, les Pharisiens comme les membres du Sanhédrin n'ont jamais vu en Jésus un Messie car comme nous l'avons expliqué, Jésus était un enfant du pays et issu d'une famille plutôt pauvre. Endocrinés dans leur foi, les notables imaginaient plutôt le Messie comme un chef de guerre à la tête d'une armée. Or l'homme qu'ils voient devant eux prêcher aux foules et qui ose tenir tête aux Pharisiens et aux grands prêtes n'est ni un religieux et n'a apparemment rien du Messie, que du contraire; il est accompagné d'anciens pêcheurs, de femmes et de quelques convertis à sa secte souvent issus de milieux pauvres et n'est nullement socialement bien établi dans la société.

On peut déjà souligner ici que ce sont donc pas ces apôtres et ces disciples là qui n'étaient certainement pas lettrés qui écriront quelques décennies plus tard les Évangiles ou les Actes des Apôtres. Les textes apostoliques ont été rédigés par d'autres auteurs, et comme nous l'avons expliqué à propos de la constitution des livres canoniques, aucun auteur mis à part Matthieu n'a connu Jésus.

Pour revenir à la doctrine, à l'époque de Jésus la mentalité juive n'était pas franchement en sa faveur. Selon les paroles même du futur apôtre Nathanaël, rien de "bon ne pouvait provenir de Nazareth" (Jean 1:46) mais Philippe parvint tout de même à le convaincre de suivre Jésus et les autres apôtres. Plus haut dans l'échelle sociale, les Pharisiens prétendaient également "qu'aucun prophète n'est jamais venu de Galilée" (Jean 7:52), ce qui rejoint l'expression des Juifs qui désignaient leurs adversaires par le nom de "Nazaréens". Mais nullement intimidés, certains disciples n'ont pas manqué de défendre Jésus et d'utiliser cette expression pour rappeler la prophétie selon laquelle le Messie sera méprisé du peuple (Isaie 53:1-3, Psaume 22:6).

 Bref, Jésus ne correspond pas à l'image du Messie biblique attendu par les Juifs, et certainement pas quand il entre humblement à Jérusalem monté sur un ânon accompagné d'une foule qui lui dressa un tapis de feuilles avec des "feuillages qu'ils coupaient dans la campagne" (Marc 11:8) ou "des branches d'arbres, et en jonchèrent la route" (Matthieu 21:8). "Toute la ville fut émue" selon Matthieu et Marc. Personne ne portait d'étendard ou une arme et les apôtres ne mentionnent aucun slogan politique à part des louanges. C'est aussi la raison pour laquelle Jean remplaça les feuillages par des palmes à l'image des signes impériaux (Jean 12:14) et donna à cette scène un ton plus politique.

Rappelons que Jean est le seul à relater trois entrées de Jésus à Jérusalem au cours de son ministère. Comme nous l'avons évoqué à propos de sa jeunesse, il est probable que Jésus en effectua plusieurs et probablement chaque année pour célébrer les fêtes traditionnelles. Mais cette fois, sa visite était porteuse d'un tout autre message.

Jésus, un leader engagé mais prudent

Tout au long de son ministère, Jésus n'a pas hésité à braver les interdits de sa religion, qu'il s'agisse de règles morales, rituelles (légales) ou d'hygiène. En effet, la Loi juive en vertu de son Quatrième Commandement (Exode 20:9-10) interdit de travailler le jour de sabbat (signifiant la "cessation", le jour de repos) et au fil du temps, la Torah a défini 39 catégories de travaux interdits dont celui de cueillir des fruits, de construire, de faire du feu et de faire la cuisine, mais également de toucher un cadavre (même celui d'un insecte mort) ou d'entrer en contact avec lui (Lévitique 11:31-40), de toucher des lépreux ou toute personne sujette à des impuretés sexuelles (Lévitique 13, 14, 15), y compris les sécrétions à l'occasion de relations conjugales (Lévitique 15:18-20; 12:1-8), ce qui constitue autant de "fautes" qui exigent de se purifier.

Si Jésus était nazir, il a également bravé leurs interdits même si on sait que les voeux de naziréat n'étaient prononcés que pour une durée limitée. En effet, conformément aux recommandations du livre des Nombres concernant le voeu de naziréat (Nombres 6), les nazirs devaient vivre en ascète à l'écart de la société. Ils ne buvaient pas "de vin ni de boisson enivrante", ils portaient la barbe, "[laissaient] croître librement [leurs] cheveux" et dans le cas de Jean-Baptiste, il "portait un vêtement de poil de chameau maintenu autour de la taille par une ceinture en cuir" (Matthieu 3:4).

En cas de violation des interdits, la Loi juive propose une "remède" légal. La "faute" commise ou l'état d'impureté peut être réparé par un rite de purification : on offre des offrandes en sacrifice, on lave les pieds, on purifie par le bain d'eau, etc. Lorsque la vie d'une personne est en jeu, notamment le sabbat, la Torah tolère également qu'on s'en occupe. Mais si la faute est un sacrilège, la victime risque la mort, généralement violente, c'est-à-dire par lapidation ou précipitation du haut d'une falaise, ce que Jésus a plus d'une fois évité de justesse.

A consulter : Carte de Jérusalem, OpenStreetmaps

A gauche, la maquette de la ville basse (partie ouest) de Jérusalem du temps de Jésus avec le secteur fortifié de l'Ophel à l'avant-plan "élevé à une grande hauteur" comme le dit Ezéchias (2 Chroniques 31:10 et 33:14; Néhémie 3:26) et la ville haute à l'arrière plan (cf. la carte de Jérusalem). Le second Temple est hors champ, plus à droite. Voir aussi la maquette de l'an 66. Selon la Bible, la muraille aurait permis de résister au siège assyrien de Sennachérib en 701 avant notre ère (2 Rois 18:19). Document Pimprelys. A droite, panorama de la partie ouest de la vieille ville de Jérusalem au coucher du Soleil vue depuis le haut de la citadelle de David construite au IIe siècle avant notre ère avec la cour de la citadelle à l'avant-plan et la tour de David un peu plus loin.

Cependant,  Jésus respectait l'esprit de la Loi juive. Comme tous les Juifs, Jésus constata que les sacrificateurs et les représentants du culte travaillaient non seulement les sabbats ce qui était nécessaire de part leur fonction (cf. la Pâque), mais pratiquaient souvent des sacrilèges en toute impunité et dans le mépris de la Loi. Jésus s'en offusqua quelquefois et dénonça également les excès des Pharisiens qui interprétaient abusivement les textes, notamment à propos du travail ou la cueillette manuelle les jours de sabbat (Matthieu 12:2) et qui toléraient les marchands installés dans le Temple (Matthieu 21:12).

Aussi, comme certains prêtres et prophètes l'ont proclamé avant lui (Lévitiques et Isaïe), Jésus ne croyait pas à ces traditions ni à ces offrandes quand elles étaient l'oeuvre de faux croyants. Jésus sème le trouble dans le Temple au nez des Pharisiens, il est accompagné de femmes, on lui reproche de passer son temps à table et de boire avec ses disciples, de boire du vin, de travailler le sabbat, de toucher des cadavres (quand il les ressuscite), autant d'interdits ou de moeurs réellement révolutionnaires pour l'époque qui ne correspondent pas au style de vie des Juifs ni des Nazirs ou des Esséniens bien plus austères et pieux. Pour se justifier, Jésus répondit à ses détracteurs qu'en tant que Fils de l'homme il était seul maître des Lois et les violerait si c'était nécessaire. Pour les représentants de la Loi juive et en particulier pour le Sanhédrin (pour rappel notre ami Joseph d'Arimathie qui mit Jésus en tombe était membre de cette assemblée), c'est le genre de blasphème qui ne peut pas rester longtemps impuni.

Bien que Jésus s'est auto-proclamé Messie et porte la charge et la responsabilité de sa fonction, au début de son ministère il n'ébruite pas son rôle ni l'objectif réel de son projet. Pour sensibiliser une foule principalement composée de paysans, de fermiers, de pêcheurs et d'artisans, il fait allusion au berger spirituel à l'image du berger qui rassemble ses brebis égarées, il parle de graines devant germer, de vouloir faire des apôtres des "pêcheurs d'hommes", autant d'images symbolisant son rôle de guide pastoral autant que spirituel afin d'éveiller les foules à la foi et la doctrine qu'il défend. Progressivement, Jésus se qualifie de "vrai cep, et mon Père est le vigneron" (Jean 15:1), il prêche l'amour de son prochain et annonce que "le royaume de Dieu est proche" (Matthieu 4:17). Sa prédication ne le distingue pas encore de celle de Jean-Baptiste.

Jésus comprend vite ne fut-ce qu'en voyant la réaction des notables que son message est mal compris et qu'il doit affronter une forte opposition de la part des religieux. Mais il sait que ces notables savent aussi bien que lui que dans le fond, il respecte la parole du Dieu d'Israël, et qu'on ne peut pas l'attaquer sur ce terrain.

Mais Jésus a conscience que même s'il ne veut pas d'un royaume terrestre, son principal combat va se jouer dans l'arène des hommes car il est d'ordre politique. Rien que par la lecture des livres des Prophètes, il sait qu'il doit conduire un mouvement révolutionnaire, une sédition pour annoncer la venue du royaume de Dieu. Or il a bien conscience que ce n'est pas genre de souhaits qu'un grand-prêtre, un gouverneur ou un souverain souhaite entendre de ses sujets.

Les provinces du nord de la Palestine à l'époque de Jésus.

Jésus préfère donc d'abord enraciner son influence dans les campagnes où il peut plus facilement convertir à sa cause la population de proche en proche et sans risquer d'être arrêté par des soldats sous prétexte d'être un agitateur. En revanche, monter directement en ville, à Jérusalem, pour y prêcher sa doctrine est non seulement risqué car les Pharisiens sont partout et la garnison romaine n'est jamais très loin mais la mentalité de la population est déjà différente. Si les habitants ont des idées moins conservatrices et moins rigides qu'à la campagne, ce qui est a priori un avantage pour être à l'écoute de nouvelles idées, ils sont aussi plus cosmopolites et donc a priori plus difficiles à convaincre étant donné leurs diversités culturelle et sociale. Jésus s'accorde donc du temps pour convertir les Juifs en prêchant temporairement en dehors de la cité.

Jésus était organisé et méthodique. Luc rappelle que Jésus "désigna 72 disciples et les envoya deux par deux en avant de lui dans toute ville et tout lieu où lui-même devait aller. Et il leur disait : "[...] Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant ce qu'ils ont; car l'ouvrier est digne de son salaire. Ne passez pas de maison en maison." " (Luc 10:1-2, 10:7). Dès le début, Jésus semble être conscient que son mouvement allait s'étendre bien au-delà de sa province natale et de son pays.

Tout en étant un homme de parole et d'action prêt à s'expliquer avec ses interlocuteurs, Jésus évite ses opposants. Vivant dans un pays occupé dont l'autorité judaïque n'apprécie guère ses propos, Jésus sait également que Hérode Antipas a eu connaissance de ses actes et croit que Jean-Baptiste est ressuscité : "on disait : "Jean Le Baptiste est ressuscité d'entre les morts [...] Hérode donc, en ayant entendu parler, disait : "C'est Jean que j'ai fait décapiter, qui est ressuscité!" " (Marc 6:14-16). C'est la raison pour laquelle sentant le vent tourner, Jésus se retira quelques temps sur ses terres natales en Galilée, près de Bethsaïde.

Bien que radicalisé du fait de sa "mission divine", Jésus ne souhaite pas précipiter les choses et sans doute espère-t-il encore convertir les plus incrédules et ses opposants à sa cause. Aussi, quand Jésus prêche en Galilée près du palais d'Hérode Antipas qui vient de déplacer sa capitale à Tibériade, sur la rive occidentale de la mer de Galilée, Jésus évite la confrontation et ne va par exemple jamais menacer Hérode devant son palais ni même annoncer sur la place publique ou dans une synagogue qu'il est le Messie par crainte d'être immédiatement malmené ou arrêté. Jésus ne l'annoncera qu'à la toute fin de son ministère, quand il sera prêt à accomplir la prophétie.

Jésus se rappelle aussi que lors de sa dernière visite au Temple d'Hérode pendant la fête de l'Hanoukah qui se déroula mi-décembre, parvenu à s'infilter jusqu'au portique de Salomon, il fut pris à parti par des Juifs qui l'ont presque lapidé à coups de pierres (Jean 10:40). Il avait bien conscience que tous les Juifs n'étaient pas acquis à sa cause.

Jérusalem photographié en 2006 en direction de l'ouest et du mont Sion. L'édifice le plus élevé près du centre est l'Abbaye de la Dormition construite entre 1900-1910 pour les Bénédictines allemandes.

Jésus doit même calmer certains de ses apôtres quand ils sont confrontés à des incrédules qui ne veulent pas les écouter. Aussi quand Jésus et ses apôtres prêchent en Judée et finalement se rapprochent de Jérusalem, Jésus reste prudent et demande à ses disciples de respecter ses recommandations : "Si quelqu'un ne vous accueille pas et n'écoute pas vos paroles, sortez de cette maison ou de cette ville et secouez la poussière de vos pieds. En vérité je vous le dis : au Jour du Jugement, il y aura moins de rigueur pour le pays de Sodome et de Gomorrhe que pour cette ville-là" (Matthieu 10:14-15).

Face à une telle menace, on comprend pourquoi les autorités garantes de l'ordre public et de la sécurité n'ont pas apprécié toutes les paroles de Jésus, et d'autant moins quand le fils d'Hérode ouï-dire que Jésus excitait la nation à la révolte et de ne pas payer le tribut à César (Luc 23:2), des paroles qui remonteront jusqu'à Ponce Pilate.

Ainsi, à trois reprises, sentant la menace approcher, Jésus choisit l'exil à l'affrontement avec les autorités et le risque d'être mis à mort comme son cousin Jean-Baptiste : après le coup d'éclat à Jérusalem il fuit en Samarie, après l'épisode de la synagogue de Capharnaüm il s'éloigne au-delà du Jourdain, en Décapole, et pour éviter la sentence d'Hérode Agrippa initiée par les Pharisiens, il fuit en Phénicie. Notons qu'à chaque fois Jésus s'exile hors de la juridiction romaine, dans des régions étrangères où il n'hésite pas à l'occasion à convertir des non-juifs ou des païens, une pratique peu courante chez les Juifs.

Même quand Jésus fut de retour à Jérusalem fin 29 ou fin 32 selon les estimations, il redoubla de prudence, s'entourant d'un nombreux public quand il enseigna au Temple durant la journée et le soir il se réfugia dans le Jardin des Oliviers (le Jardin de Gethsémani), suffisamment vaste, labyrinthique et sombre à l'époque pour passer inaperçu.

Mais grâce au soutien des Esséniens qui ont interprété les paroles de Daniel de la même façon que Jésus et annoncé que le "temps est venu de préparer la Voie dans le désert" et se rappelant que Jean-Baptiste avait également annoncé la fin prochaine des Temps en voyant arriver le Messie, la prophétie semblait s'accomplir. Aussi, à force de provoquer les autorités juive et romaine et en reculant sans cesse l'inévitable confrontation, finalement le pire arriva : Jésus accomplit sans s'y opposer la volonté divine et se sacrifia pour sauver les hommes, du moins l'a-t-il interprété ainsi sur base de sa foi dans les Écritures.

La venue du royaume de Dieu

Se considérant comme le Messie annoncé par les prophètes, choisi par Dieu et ne reniant pas d'être appelé le Fils de Dieu (Matthieu 14:33), après le roi David, Jésus est convaincu de pouvoir bâtir un nouveau royaume à la place de celui imposé par les hommes et ce, grâce à l'armée de Dieu, Yahvé Sabaot. Ce royaume a pour objectif de mettre fin aux malheurs du peuple juif, à la corruption et rendre les hommes "doux de caractères" et ayant "le coeur pur" comme le disent Matthieu et les Esséniens.

Vitrail du Christ, souverain d'un "royaume qui n'est pas de ce monde" (Jean 18:36) et bras droit ou plutôt main de la justice divine, "justice de Dieu par la foi en Jésus-Christ pour tous ceux qui croient" (Romains 3:22).

Quand Jésus dit que "la cognée est au pied de l'arbre" (Luc 3:9), comme Jean-Baptiste et d'autres guides spirituels y ont fait allusion, Jésus était convaincu que la foi allait galvaniser le peuple et que les choses allaient changer. Mais pendant tout son ministère, la plupart des Juifs fervents lecteurs des livres sacrés ont plutôt compris que Jésus parlait d'une royauté armée et qu'il les aiderait à renverser le pouvoir oppressif des Romains.

Du fait qu'il a entretenu la confusion, il fallut que Jésus en réponde devant Ponce Pilate pour bien faire comprendre que son "royaume n'est pas de ce monde" (Jean 18:36). Et de préciser que s'il était roi d'un royaume terrestre "j'aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs" (Jean 18:37). 

Jésus est donc persuadé que l'empereur de l'empire le plus puissant du monde acceptera sans sourciller la préséance du petit État théocratique juif sur l'Empire romain. Une telle idée aussi naïve que prétentieuse dans un monde soumis à la loi des hommes, montre à quel point Jésus était fanatisé et persuadé d'être le Messie des prophètes. Les Catholiques diront qu'il était réellement le Fils de Dieu et pouvait s'accorder tous les privilèges de sa fonction. Mais de toute évidence pour que s'accomplisse son destin, il écarta la plus élémentaire des règles : sauver sa vie.

Pour Jésus, le fait qu'il évoque bien un royaume céleste qui n'est pas dirigé par les hommes n'est pas contradictoire. En effet, comme tout martyr Jésus est persuadé de retourner au ciel après avoir accompli sa mission sur Terre. Comme nous l'avons expliqué, comme par hasard ce "plan divin" capable de transformer le monde est aussi une idée typiquement essénienne, elle-même inspirée des grands prophètes.

Notons que nous retrouvons la même idée du conflit et de la guerre entre les hommes de pouvoir et les religieux dans tous les textes sacrés avec l'invention des surhommes dont certaines interprétations ont même conduit quelques uns à croire que les OVNI représentaient la puissance divine. Mais ceci est un autre débat sur lequel nous reviendrons.

Comme les prophètes l'ont annoncé, Jésus est également convaincu que le royaume qu'il va mettre en place est éternel (Samuel 7:12-14, Daniel 7:13-14, Matthieu 26:63-64) et qu'il en sera le roi nommé par Dieu (Jean 4:25-26), d'où l'usage de l'expression "mon royaume" (Jean 18:36).

Quand le gouverneur Hérode Antipas apprend quels sont les projets de Jésus, il le considère comme une menace au même titre que l'était Jean-Baptiste. Le Gouverneur a de bonnes raisons d'y voir un risque d'insurrection quand on lui rapporte que ce prêcheur rassemble les foules et annonce sans crainte qu'il sera le prochain roi, qui plus est d'ascendance divine, la venue d'un dieu vengeur et qu'il menace tous ceux qui ne croient pas son enseignement de mort, de destruction et de damnation éternelle (Marc 3:39, Jean 5:28-29). A Rome, de même qu'en d'autres lieux et d'autres temps, on emprisonnait ou tuait les opposants politiques pour moins que ça.

Les deux premiers folios de la Règle de la Communauté (manuscrit 1QS).

Comme le dit Luc, Jésus a clairement expliqué que d’autres qu'il appelle son "petit troupeau" dirigeraient son royaume à ses côtés (Luc 22:28-30). Dans la "Règle de la Communauté" (manuscrit 1QS écrit entre 100-75 avant notre ère) dont deux folios sont présentés à droite, les Esséniens de Qumrân décrivent leur organisation : "Le conseil de la communauté sera formé de douze hommes, et de trois prêtres versés dans tout ce qui est révélé de la Torah". On apprendra après la mort de Jésus que ses disciplines continuèrent à se rassembler autour des trois "prêtres" succédant à Jésus : Jacques, son propre frère, entouré de Pierre et de Jean (Galates 2:9).

Inspiré par cette règle et l'histoire juive, quand Jésus dit qu'il veut réunir les douze apôtres et qu'il n'est "pas venu apporter la paix, mais l'épée" (Matthieu 10:34-36), il faut comprendre qu'il tient un discours politique : il évoque les douze trônes sur lesquels règneront les apôtres représentant les douze tribus d'Israël, le conseil de la communauté juive, c'est-à-dire les représentants du gouvernement qu'il veut mettre en place dans son futur royaume afin de renverser celui de l'envahisseur Romain et affirmer sa souveraineté. Ce que planifie Jésus est un renversement du pouvoir et ce n'est pas une vue de l'esprit, encore moins d'origine divine. En langage moderne nous dirions que Jésus veut déclencher une rébellion, soulever le peuple afin de créer un État théocratique.

Certains dirigeants y sont parvenus comme les pharaons dans l'ancienne Égypte et plus récemment le Dalaï lama au Tibet. On peut même évoquer les tendances théocratiques des États-Unis où la religion devient de plus en plus un outil politique notamment chez les Pentecôtistes et les Évangélistes où le "God Bless America" n'est rien d'autre qu'un message messianique qui a le pouvoir de réunir les foules autour d'une idée commune (mais pas nécessairement la meilleure).

Précisons que Jésus n'a jamais dit qu'il voulait fonder une nouvelle religion comme les Chrétiens ont tendance à le croire. Au contraire, Jésus reste un juif pratiquant et a bien insisté sur son rôle de réformateur quand il déclare : "Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la Loi ou les prophètes; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir" (Matthieu 15:17). Mais en fidèle juif respectueux de la tradition, il réserve le salut au peuple élu : "je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël" (Matthieu 15:23). Ce n'est qu'après sa résurrection qu'il ordonna à ses disciples d'aller porter la Bonne Nouvelle à toutes les nations. On reviendra sur la destination de ses paroles et de la rédemption.

Aujourd'hui nous dirions que Jésus agit comme un juif nationaliste, qui plus est fanatique ou illuminé, déterminé à mourir en martyr pour prouver sa bonne foi. C'est pour cette raison que le Sanhédrin décréta une sentence de mort à son encontre 40 jours avant la Pâque (Matthieu 26:65-66) et le conduisit devant Ponce Pilate. En aucun cas, Jésus ne devait semer le trouble en mettant son plan à exécution pendant cette fête traditionnelle des Matzoth qui commémore la sortie d'Égypte et la naissance d'Israël. En même temps, Sadducéens et Pharisiens se débarrassaient légalement d'un opposant gênant que Pilate surnomma le "Roi des Juifs" au grand dam de ses "sujets".

Nous verrons dans le prochain chapitre quelques erreurs et légendes de l'Église concernant le repas pascal et l'Eucharistie puis nous évoquerons la Cène et l'arrestation de Jésus.

A lire : La Cène et l'arrestation de Jésus

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