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La philosophie des sciences

Steve Martin avec ses deux personnages, Picasso et Einstein, dans sa pièce "Picasso at the Lapin Agile" (1993).

La Science et les Arts (I)

On a souvent discuté de la relation existant entre la science et les arts, plusieurs chercheurs ayant été de véritables artistes. Cette comparaison est possible parce que les deux activités sont guidées par des critères d'esthétiques, leur jugement étant fondé sur une approche empirique.

Ainsi que l'écrit le physicien Léo Szilard[1], "le scientifique créatif a beaucoup en commun avec l'artiste et le poète. Il doit faire preuve de pensée logique et de capacité d'analyse, mais s'est loin d'être suffisant pour faire un travail créatif. Les idées nouvelles qui ont conduit à de grandes percées n'ont pas été déduites logiquement des connaissances préexistantes : les processus créatifs, sur lesquels repose le progrès scientifique, opèrent à un niveau inconscient".

Similitudes

Les similitudes entre la science et les arts sont nombreuses. L'un et l'autre expriment la pensée par la technique. L'imagination ou l'agression (en sport) ainsi maîtrisée permet à chacun de se dépasser. En science comme dans les arts, chacun recherche des similitudes avec la réalité. Elles peuvent cacher des sujets entièrement différents qui, analysés en détails aboutiront tantôt à une découverte fondamentale, tantôt à un chef-d'œuvre. On peut également dire que les scientifiques et les artistes doivent chacun appartenir à un groupe pour être reconnus.

Dessin d'Einstein par Jeremy Sutton.

Einstein par Jeremy Sutton. Cliquer ici pour lancer une animation (GIF de 717 KB).

Mais cela ne suffit pas. Dans les arts tels la peinture, la musique contemporaine ou l'architecture, c'est le public qui finalement appréciera ou non leur activités, acceptant ou refusant leurs innovations. En science, ce rôle est assuré par les politiques, les universités, les institutions nationales, les industriels et les militaires qui jugeront le"bien-fondé" du projet par le biais d'un comité. Ce comité motivera son appréciation par différents critères, rarement objectifs : l'aspect financier du projet, ses retombées ou tout simplement par le nombre de chercheurs étrangers susceptibles de participer au programme. Si le chercheur travaille pour la Défense nationale, son projet aura évidemment un but militaire.

Dans certaines circonstances, le chercheur peut avoir une certaine liberté d'action mais tôt ou tard il se rendra compte qu'il a les mains liées. Seule échappatoire, s'en aller et proposer ses services aux sociétés privées ou aux institutions, ce qu'un artiste mal compris ne pourra jamais réaliser.

Nous pouvons encore mieux apprécier les points communs entre la science et les arts si on considère leurs nuances. Si je dessine un autoportrait dans lequel je suis en train de dessiner mon autoportrait, et ainsi de suite, on peut se demander jusqu'où la succession des plans peut-elle aller ? Certainement pas à l'infini. Je dois choisir un dernier plan auquel j'accorderai une certaine précision, plan au-delà duquel le dessin objectif se perdra dans une imprécision que je ne pourrai contrôler.

Telles sont aussi les contraintes de la connaissance. Notre savoir est naturellement illimité, en ce sens qu'il est ouvert au devenir, à la découverte. Nous aimons nous poser des questions et résoudre des problèmes. Mais chaque plan, chaque dessin est reproduit selon certaines lois de cohérence et de précision interne. La science agit de même. A la limite, le scientifique doit savoir à quel moment il ne peut aller plus loin sans risquer de verser dans l'approximation et l'indéterminisme.

Comme les arts, la science est faillible et cherche la crédibilité. Comme l'homme, la science ne pourra jamais résoudre ses difficultés avec une précision absolue. L'homme et dès lors la science sont plongés dans la nature.

Selon David Bohm la réalité de la science ou des arts est une question de nuances infinies. Chacun émet sa théorie à propos de ce qu'il considère comme étant la réalité. Ainsi il existe une manière de voir le monde qui nous entoure. Tout devient illusion; les théories scientifiques comme les œuvres d'arts sont des abstractions dont chacun doit connaître les limites. Nous analysons en fait ses nuances infinies.

Contrefaçon et fraude

Dernière similitude, la fraude scientifique[2] est tout aussi d'actualité que la contrefaçon des œuvres d'arts. La fraude est le signe que les mécanismes de contrôle sont insuffisants. En science, il faut cependant distinguer les sciences dures, à forte structure mathématique comme la physique, des sciences douces comme la biologie ou la parapsychologie. Les mathématiques préservent dans leur rigidité logique la démarche scientifique et les lois sous-jacentes qui en rendent compte. Les biologistes ou les sociologues à l'inverse peuvent facilement truquer les données pour donner l'illusion de la réussite. 

Tout scientifique est lié à l'idéologie de la science. Mais fondée sur des points de vue individuels, composites, cette description est quelque peu idéaliste. Chacun travaille en fonction de ses inspirations, de son soucis de réussir, de sa titularisation, en espérant accéder au prix Nobel. Par une suite d'échecs et de récompenses il forgera sa notoriété.

Newton lui-même, à l'aube de la démarche scientifique, est marqué par la fraude, ou tout au moins par la dissimulation de certains détails de ses expériences. En effet, en 1666 Newton découvrit le spectre de la lumière, la dispersion de la lumière blanche par un prisme. En isolant les rayons réfractés et en les faisant passer à travers un second prisme, il ne retrouvait que des images identiques de même couleur, réfractées selon le même angle. Il en conclut : "La lumière est un mélange hétérogène de rayons différemment réfrangibles"[3].

Mais pendant 10 ans une violente polémique l'opposa à différents pères jésuites, en particulier au père Anthony Lucas du collège anglais de Liège. Cette controverse située sur le plan expérimental avait, au second degré, des conséquences théologiques en relation avec l'eucharistie, ce que Descartes[4] avait bien compris : "Je ne peux dit-il, publier la Dioptrique sans fournir [une nouvelle théorie de la lumière] et par conséquent étant obligé d'y expliquer comment la blancheur du pain demeure au Saint Sacrement [lorsqu'il devient le corps du Christ]". Mais Newton ne s'étendra jamais sur de telles considérations.

Sir Isaac Newton et ses découvertes. Peinture à la gouache sur papier de 16.5x24.1 cm réalisée par l'illustrateur belge Jean-Léon Huens sur commande de la National Geographic Society pour son édition de Mai 1974.

A la demande expresse de Newton, le père Lucas refit ses expériences. Mais à chaque fois il remarqua qu'au-delà du second prisme le faisceau bleu était encore dispersé et formait une image mêlée de rouge. Le faisceau jaune-vert se dispersait encore plus. En guide de réponse, Newton refusa toujours de s'expliquer sur les conditions de cette expérience, répondant simplement que "la lumière réfractée ne change pas de couleur [au-delà du second prisme]", dessin du tracé optique à l'appui. Finalement, lassé par des confrontations futiles, Newton[5] écrivit à Lucas en 1678 : "le but de l'expérience n'est pas de décider si les rayons diversement colorés sont diversement réfrangibles, mais seulement si certains rayons sont plus réfrangibles que d'autres".

Malheureusement son expérience fut également infirmée par Edme Mariotte en 1679 dont la réputation était aussi grande en France que celle de Newton en Angleterre.

Après avoir analysé les manuscrits que nous légua Newton, les historiens découvrirent qu'implicitement, dans des notes datées de 1670 et publiées dans l'Optique[6] en 1704, Newton expliquait comment remédier aux images parasites : soit utiliser un diaphragme pour réduire le diamètre apparent du disque solaire, soit placer une lentille de longue distance focale devant le premier prisme afin de concentrer la lumière pour éviter le recouvrement des couleurs sur l'image secondaire. L'expérience refaite par Désaguliers en 1714 confirma la solution de Newton.

On peut en conclure que lorsqu'il fit pour la première fois son "expérience cruciale", Newton ne disposait pas encore de matériel de très bonne qualité et ne maîtrisait pas encore toutes les conditions de l'expérience (obscurité, prisme pur, lentille convergente, etc). Il dut bientôt s'apercevoir que le recouvrement des images monochromatiques parasitait les images secondaires. En améliorant son dispositif il finit par obtenir le résultat qu'il cherchait.

Etant persuadé que les couleurs monochromatiques devaient être pures et connaissant le moyen d'y parvenir, il est probable que Newton n'en dit mot à personne et garda son secret jusqu'à ce que les questions de Lucas et l'expérience de Mariotte mirent en doute sa compétence et surtout le point d'encrage de sa théorie de la lumière.

Aujourd'hui les historiens des sciences dissimulent cette fraude sous l'argument souvent évoqué de la méthode scientifique, dont le principal instigateur serait le principal accusé. Or Newton reconnaissait volontiers que les sens, telle la vue pouvaient le tromper, jusqu'à se provoquer des hallucinations en appuyant sur une tige de métal placée derrière son globe oculaire... En remarquant que les images parasites étaient un effet secondaire, Newton agit en véritable scientifique : il ne tenait compte que des données observées par ses instruments, seules valeurs objectives auxquelles il pouvait appliquer ses formules mathématiques et en déduire certaines lois. Il lui était plus facile de soustraire le rayonnement indésirable par une formule que d'essayer de le supprimer par un artifice expérimental. S'écartant résolument des dogmes et des hallucinations mystiques, Newton fut, malgré cette fraude, le digne fondateur de la méthode scientifique moderne.

Il n'empêche que sa façon de cacher ses problèmes expérimentaux, met en lumière l'une des caractéristiques fondamentales des scientifiques : la confiance que leur accorde le public qui depuis quelques décennies a remis ce dogme en question.

Quand la confiance accordée aux scientifiques s'étiole

En 1942, le sociologue des sciences Robert K. Merton écrivait que les fraudes scientifiques sont "virtuellement absents dans les annales de la science". Comme le grand public, ce chercheur était persuadé que la science était une activité noble et désintéressée, uniquement mue par la recherche de la vérité, dans laquelle la fraude n'avait aucune place.

Extrait du livre "Malscience"

Ce point de vue bien naïf s'étiola dans les années 1970. C'est en effet à cette époque que les lecteurs américains découvrirent les premiers cas de fraudes scientifiques. Plusieurs chercheurs dont l'oncologue Elias Alsabti, le cardiologue John Darsee, le biologiste cellulaire Mark Spektor et l'immunologiste William Summerlin avaient inventés toutes les pièces de leurs études dans le seul but de promouvoir leur carrière !

Ces affaires furent tellement honteuses, choquantes et contre toute éthique que Deena Weinstein, professeur de sociologie à l'Université DePaul en Illinois publia un article de 14 pages intitulé "Fraud in Science" dans le journal "JSTOR" en mars 1979.

Un autre scandale retentissant fut l'affaire Jan Hendrik Schön (né en 1970), un jeune physicien allemand détenteur de plusieurs prix scientifiques accusé d'avoir commis au moins 16 fraudes avérées dans des articles scientifiques publiés à partir de 2001 dans les revues "Nature" et "Science". C'est l'un des rares chercheurs qui publia en moyenne un article scientifique tous les 8 jours ! Il fut sanctionné en 2004. Il fut interdit de participation aux comités de lecture et de solliciter des fonds de recherche pendant 8 ans parmi d'autres sanctions. Schön n'a apparemment plus rien publié d'officiel depuis 2003.

L'onde de choc de cette affaire eut des répercutions chez les physiciens, principalement sous la forme de nouvelle directives de recherche. Certains des co-auteurs de Schön furent critiqués pour ne pas avoir repéré sa mauvaise conduite, ce qui incita l'American Physical Society à publier de nouvelles règles stipulant que les co-auteurs seraient également responsables des données dans les articles qu'ils signent.

De nos jours, la fraude sévit toujours, même en médecine. Mais ces manipulations ne sont pas reproductibles et tôt ou tard une commission d'enquête, un laboratoire concurrent ou un patient lésé apportera la preuve de la supercherie.

A lire : Where are they now?

À propos des anciens fraudeurs en science

Les revues scientifiques... peu scientifiques

 En 1998, la prestigieuse revue médicale anglaise "The Lancet" publia un article signé par l'équipe du Dr Andrew Wakefield dans lequel les auteurs prétendaient que la vaccination ROR était à l'origine des symptômes gastro-intestinaux et de l'autisme. La quasi totalité des pédiatres refusa d'admettre cette causalité mais il faudra plus de 10 ans pour démontrer qu'il n'y a avait pas de lien avec la vaccination et qu'il s'agissait en fait d'une fraude.

Piero Anversa en 2002. Document AP/SIPA.

Finalement, en 2010 "The Lancet" annonça qu'il n'endossait plus l'article du Dr Wakefield et rétracta l'article. Wakefield perdit toute autorisation d'exercer la médecine au Royaume-Uni, notamment suite aux fraudes concernant cette publication et les mauvais traitements infligés aux enfants. Mais cela ne l'a pas empêché de faire carrière aux Etats-Unis et de devenir l'un des portes-paroles des anti-vaccinalistes et de s'enrichir sur le dos de ses clients.

En 2018, l'école de médecine de l'Université d'Harvard fut victime d'une fraude massive (remontant à 2014-2015) qui toucha plus de trente articles de cardiologie relatifs à la découverte de soi-disant cellules souches cardiaques (cf. l'article journalistique publié en anglais et en français en 2018 et celui publié dans "Science" en 2015).

Le principal fraudeur, le Dr Annarosa Leri fut poursuivi en justice. L'hôpital d'Harvard dut rembourser 10 millions de dollars au gouvernement et les laboratoires concernés ont fermé leur porte tandis que les médecins fraudeurs dont le Dr Piero Anversa qui travaille également à l'Université de Zurich furent exclus de cet hôpital et furent priés de corriger leurs articles ou de les retirer pour conflits d'intérêts.

Notons que le Dr Anversa compte parmi le top 20 des scientifiques malhonnêtes; il aurait fait l'objet de plus de 20 rétractations dans le monde.

On peut aussi citer l'article frauduleux sur le Covid-19 publié dans la revue "The Lancet" en 2020 et retiré deux semaines plus tard. Au total, 39 articles sur le Covid-19 furent rétractés en 2020. Le problème, comme l'a souligné le rédacteur Charles Piller dans la revue "Science", c'est qu'en janvier 2021 certains médias et plus de 52% des articles scientifiques récents faisaient toujours référence à ces articles entachés de fraude : "Des milliers d'articles de presse, de tweets et de commentaires universitaires ont mis en lumière le scandale, mais de nombreux chercheurs n'ont apparemment rien remarqué. Dans un examen des 200 articles universitaires les plus récents publiés en 2020 qui citent ces articles, Science a constaté que plus de la moitié - dont beaucoup dans des revues de premier plan - utilisaient les articles déshonorés pour étayer les découvertes scientifiques et n'a pas noté les rétractations." Plus que jamais, il faut donc redoubler de sens critique en consultant les articles scientifiques.

Enfin, citons les tests de l'hydroxychloroquine administrée à des patients Covid suivis par l'équipe du Dr Didier Raoult à l'IHU Méditerranée Infection qui bafouent les protocoles scientifiques et dont les conclusions furent trompeuses. On reviendra plus bas sur les articles du Dr Raoult ainsi que sur l'affaire de l'hydroxychloroquine.

Critiques de la méthode et des articles scientifiques

A l'heure où la soi-disant qualité des produits commercialisés en grande surface est taillée en pièce par des chercheurs indépendants des industriels, où les accords entre les membres du Parlement Européen et les lobbies sont dénoncés, où le rôle des vacccins est contesté par une partie de la population (jusqu'à 30% dans certains pays), les rumeurs pseudocientifiques entretenues par les complotistes et certains hommes d'États, et après les nombreux scandales scientifiques, un article parut dans le webzine "New Eastern Outlook" alias "NEO" le 18 juin 2015 lança un pavé dans la mare.

Le Dr Richard Horton (2016). Document The Lancet.

Dans cet article, le Dr Richard Horton, rédacteur en chef du "Lancet", éclabousse la communauté scientifique et la recherche du profit à n'importe quel prix des Big Pharma : "Une grande partie de la littérature scientifique, sans doute la moitié, pourrait être tout simplement fausse. Affligée d'études avec des échantillons réduits, d'effets infimes, d'analyses préliminaires invalides et de conflits d’intérêts flagrants, avec l'obsession de suivre les tendances d'importance douteuse à la mode, la science a pris le mauvais tournant vers les ténèbres". Horton sait de quoi il parle puisqu'il est à la tête de cette revue depuis 1990 et a suivi l'évolution des ses contenus depuis plus d'une génération.

Horton n'est pas le seul à critiquer certains chercheurs sans éthique. Comme il le confirme, "Comme à mon habitude, je ne fais que reprendre une info dont je ne suis pas l'auteur. C'est William F. Engdhal le coupable, et je lui en suis très reconnaissant". Pour rappel, Engdhal est un économiste, écrivain et journaliste américain qui s'exprime sur des sujets de géopolitique, d'économie et d'énergie depuis plus de trois décennies.

A son tour, la docteure en médecine Marcia Angell, ancienne rédacteur en chef du "New England Medical Journal" (NEJM) déclara : "Il n'est plus possible de croire simplement une grande partie des publications de la recherche clinique, ni de compter sur le jugement des médecins expérimentés ou les directives médicales faisant autorité. Je ne prends aucun plaisir à formuler cette conclusion, à laquelle je suis parvenue lentement et à contrecœur lors de mes deux décennies passées au poste de rédacteur en chef du New England Journal of Medicine".

Le pédiatre Harvey Marcovitch de l'Université de Cambridge et de l'École de médecine de St. Mary's Hospital, fut le rédacteur en chef de la revue "Archives of Disease in Childhood" de 1994 à 2002. Il a enquêté et écrit sur la contrefaçon des tests médicaux et la publication dans les revues médicales. Il déclara : "les études montrant les résultats positifs d'un médicament ou d'un appareil analysé, sont plus susceptibles d'être publiées que les études "négatives"; les éditeurs en sont en partie responsables, mais aussi les sponsors commerciaux, dont les études bien menées du point de vue méthodologique, mais dont les résultats sont défavorables, ont tendance à rester dans les cartons..."

Pour sa part, la Dr Lucija Tomljenovic du Groupe de recherche sur la dynamique neuronale au Département des sciences ophtalmologiques et visuelles de l'Université de British Columbia a obtenu des documents montrant que "les fabricants de vaccins, les compagnies pharmaceutiques et les autorités sanitaires, connaissent les multiples dangers associés aux vaccins, mais ont choisi de les cacher au public. C'est de la tromperie scientifique, et leur complicité suggère que cette pratique continue encore aujourd’hui".

Par paresse, par manque de temps ou par intérêt, comme l'a expliqué Charles Piller dans la revue "Science" en 2021, beaucoup de chercheurs continuent à citer dans leurs publications des articles universitaires rétractés ou des articles en pré-impression et non encore validés par leurs pairs.

Horton conclut : "Ceux qui ont le pouvoir d'agir semblent penser que quelqu'un d’autre devrait le faire en premier. Et chaque action positive (par exemple, le financement de reproductions d'études bien pourvues) se voit opposer un argument (la science deviendra moins créative). La bonne nouvelle, c'est que la science commence à prendre très au sérieux certains de ses pires défauts. La mauvaise nouvelle, c'est que personne n'est prêt à prendre les premières mesures pour nettoyer le système".

Malheureusement, en continuant à publier des articles non validés ou en cautionnant des articles erronés, nous verrons à propos du dénialisme et des réfractaires aux mesures anti-Covid-19 que les éditeurs propagent involontairement de fausses informations qui alimentent les sites de désinformations et renforcent l'opinion des dénégateurs et des complotistes.

Un article sur les trous noirs dans une revue de médecine

Dans un article publié dans la revue "Macedonian Journal of Medical Science" (en PDF) en 2019, treize chercheurs dont un spécialiste des désordres psychiatriques (!) ont titré : "A Black Hole at the Center of Earth Plays the Role of the Biggest System of Telecommunication for Connecting DNAs, Dark DNAs and Molecules of Water on 4+N- Dimensional Manifold" c'est-à-dire "Un trou noir au centre de la Terre joue le rôle du plus grand système de télécommunication pour relier les ADN, les ADN sombres et les molécules d'eau sur un collecteur à 4+N dimensions".

Vous n'avez rien compris ? C'est normal. Le titre est suffisamment explicite pour comprendre qu'il s'agit... d'un canular ! Heureusement, le jour de sa publication, une bonne âme signala le piège à l'éditeur qui rétracta l'article. Mais le mal était fait. Dans les semaines et mois qui suivirent, une bonne partie de la presse, des sites Internet de vulgarisation scientifique et des réseaux sociaux (Twitter, Reddit, Facebook, etc) en ont parlé tellement l'affaire était grossière et délirante.

Mais le plus grave pour la réputation de la revue, cet article fut "validé" par ses pairs et publié ! Or cette revue bien que peu connue, est référencée par l'US National Library of Medicine sur le prestigieux site "PubMed" jugé intègre et fiable par les lecteurs professionnels. Visiblement, soit les relecteurs ont signé le bon pour publication sans lire l'article soit ils étaient de connivence avec certains auteurs peu crédibles. En effet, comme chacun peut le constater s'il enquête sur les auteurs, il s'avère que plusieurs des coauteurs de cet article n'en sont pas à leur coup d'essai. L'un d'eux, Cota Linda, a déjà publié quatre articles dans cette revue en moins d'un mois. L'auteur principal, Massimo Fioranelli, signa un autre article sur un soi-disant lien entre l'infection au Covid-19 et la 5G qui fut également rétracté.

Quant aux autres auteurs, leurs qualifications n'ayant rien à voir avec le sujet (un physicien nucléaire, plusieurs dermatologues, un clinicien et un psychiatre), elles paraissent douteuses mais pour le prouver il faut enquêter sur leur CV et leurs motivations. Torello Lotti par exemple est dermatologue à l'Université privée Marconi en Italie, son titre académique est réel et ce professeur a déjà fait fait l'objet d'un article dans un webzine parmi d'autres. Le Dr Lotti dispose même de son propre site Internet. On pourrait ainsi vérifier la qualité de tous les auteurs.

Pour en savoir plus, j'ai contacté le Dr Torello Lotti. Je lui ai demandé s'il était à l'origine de cet article et s'il voulait alerter la communauté scientifique sur le manque d'éthique et la complaisance de certains éditeurs envers les articles pseudoscientifique pour le seul appât du gain ? Il me répondit de façon détournée : "Nous croyons fermement à l'éthique et à l'institution médicale la plus prestigieuse du monde. Nous croyons au système d'examen par les pairs. Nous croyons aux bonnes pratiques cliniques basées sur des essais contrôlés. Ne devrions-nous pas ?" Il ajouta une phrase de Saint Augustin, "Mundus Vult Decepi", c'est-à-dire "le Monde Veut Être Trompé". Il joigna deux liens vers des cas de fraudes qui furent divulgués au public (de fausses sculptures réalisées par des fans de Modigliani en 1984 et dix études du Dr Piero Anversa d'Harvard précité qui furent rétractées en 2018). Quand j'ai insisté pour connaîtres son opinion, Lotti me répondit : "Laissez-moi vous laisser le privilège de trouver vous-même la réponse qui sera la plus satisfaisante pour vous et vos lecteurs. Mon temps est limité".

Quand on connait l'intérêt de Lotti pour les sciences exactes et compte tenu de ses réponses, tout indique que ce canular était destiné à piéger l'éditeur et les referees pour dénoncer les pratiques sans éthique de certains journaux soi-disant scientifiques. En effet, Lotti a déjà publié 77 articles dans cette revue de médecine dont un en 2020 dénonçant les "journaux prédateurs", c'est-à-dire ces éditeurs publiant des articles pseudoscientifiques contre rémunération et qui nuisent à l'image de la science.

Il faut savoir qu'en général une revue peu connue demande à peine 100$ pour publier un article et le paiment est anticipé, avant même qu'il soit lu et approuvé par ses pairs. Par comparaison, les frais de publications s'élèvent à 1700$ chez "PLoS One" et 1900$ chez "Frontiers". Les revues "Science", "Cell" ou "Nature Communications" peuvent demander jusqu'à 5000$. Mais la différence est que les frais de publications sont payés après revue par les pairs et acceptation, et pas avant.

Bref, si certains chercheurs comme Lotti semblent alerter la communauté scientifique de ces pratiques malhonnêtes, il y a d'autres "auteurs" comme Fioranelli qu'il vaut mieux éviter et interdire de publication au risque d'alimenter les théories du complot au plus grand plaisir des supporters de QAnon et autres mouvances en marge de la culture dominante !

Un canular sur le Covid-19 en guise d'avertissement

Lassé du peu de sens critique de certaines revues dites scientifiques (autant des auteurs, des relecteurs que des éditeurs), Matthieu Rebeaud de l'Université de Lausanne (UNIL) a voulu piéger la revue "Asian Journal of Medecine and Health" (AJMAH) qui prétend "publier des articles de haute qualité, contrôlés, ouverts à la revue des pairs".

Fâché après la publication en 2020 d'un article élogieux sur les effets de la chloroquine mais contenant de nombreuses erreurs méthodologiques, le doctorant en biochimie a décidé de piéger la revue et de prouver que l'argent est en fait la seule motivation de l'éditeur.

Rebeaud a donc envoyé à l'éditeur un article intitulé : "SARS-CoV-2 was Unexpectedly Deadlier than Push-scooters: Could Hydroxychloroquine be the Unique Solution?"(en PDF), c'est-à-dire "Le SRAS-CoV-2 était étonnamment plus mortel que les scooters : l'hydroxychloroquine pourrait-elle être la solution unique ?"

Rebeaud a fabriqué une étude fictive sur la chloroquine et les accidents de trottinette basée sur une méthodologie invraisemblable et des explications absurdes. Signé de noms visiblement fictifs comme Didier Lembrouille, Sylvano Trottinetta du "Collectif Laissons les Vendeurs de Trottinette Prescrire" et Nemo Macron du "Palais de l'Elysée" (c'est le chien du président Macron), il appuya son canular de contributions loufoques et d'un résumé (abstract) tout aussi douteux. Le texte est également truffé de références à des personnages comme Batman ou Jean-Claude Dusse, ainsi qu'au controversé professeur Didier Raoult, autant d'indices grossiers qui auraient dû alerter les pairs.

Rebeaud paya l'équivalent de 85$ pour les frais de publications (et avant même que l'article soit validé). Bien que l'article reçut un premier avis négatif (cf. le commentaire de l'éditeur au Stage 3), il fut finalement validé en moins de trois semaines et fut consulté plus de 71000 fois.

Après seulement une journée, quelqu'un a finalement demandé la rétractation de l'article qui fut retiré mais qui est toujours disponible sur d'autres sites. Le canular vaut la peine d'être lu.

Selon Rebeaud, "Ce n’est pas de la science, ce n'est que du business". Ces éditeurs publient des articles sans vérification scientifique dans le seul but de soutirer de l'argent à leurs auteurs, avec des conséquences néfastes pour la science. En effet, ces éditeurs et ces "experts" sans scrupules décrédibilisent les revues scientifiques sérieuses qui prennent parfois la peine de faire relire et vérifier les études soumises à publication pendant plus d'un an par un comité d'experts.

Le sujet est d'autant plus sensible que l'article fut publié dans le contexte de la pandémie de Covid-19 et des controverses qui entourent les réponses des scientifiques et des gouvernements face à cette maladie (cf. le bilan de la pandémie de Covid-19).

Si les scientifiques s'insurgent contre l'existence même de la fraude, ils s'imaginent souvent qu'une expérience "bricolée" est de suite découverte par ses pairs, les mécanismes de contrôles internes isolant rapidement les imposteurs. Loin s'en faut. La science est faite par des hommes et des femmes dont les mentalités sont nourris d'a priori, de préjugés et de concepts irrationnels. Si leur connaissance est correctement encadrée par la logique, leur savoir sera objectif et la science s'exprimera à travers des résultats authentiques et confirmés.

Les spéculations sur la vie sur Mars

Enfin, pour ne pas alourdir cet article, nous verrons en philosophie des sciences qu'entre 2019 et 2021 Rhawn Gabriel Joseph et dix autres chercheurs dont certains affiliés au CfA Harvard-Smithsonian, au Scripps et au CNRS n'ont pas hésité à interpréter des photos parfois floues obtenues par les sondes spatiales en mission sur Mars et à voir des formes de vie martiennes. Il va sans dire que la communauté scientifique rejeta en bloc leurs conclusions.

A ce jour, aucune mission d'exploration envoyée sur Mars n'a trouvé la moindre trace de vie, même fossile. Si les exobiologistes ne désespèrent pas en trouver, sauf découverte extraordinaire, ce n'est certainement pas à distance et en se basant sur de simples photos qu'ils en auront la preuve !

Malgré le fait que leur article fut dénoncé et rétracté, de nombreux webzines et réseaux sociaux ont repris l'information sans même la vérifier.

A lire : Editorial process, Nature

Ou comment un article est publié dans la revue "Nature"

SciDetect repère les articles écrits par des robots

Mais il y a pire que cela. Il existe des outils logiciels capables de rédiger des articles bidons tel que "Scigen". C'est pour lutter contre ces études générées automatiquement, qu'en 2015 Tien Nguyen, un membre de l'équipe du Dr Cyril Labbé de l'Université Joseph Fourier de Grenoble, en France, développa un logiciel nommé "SciDetect" qui débusque ces faux articles générés automatiquement dans le but de gonfler le CV de scientifiques indélicats. L'outil téléchargeable gratuitement repère des phrases grammaticales clés, typiques de ces générateurs de texte.

Dans un article publié dans "The Journal of the Association for Information Science and Technology" en 2021, Guillaume Cabanac et Cyril Labbé expliquent que grâce à "SciDetect", ils ont identifié 243 articles rédigés par des robots entre 2008 et 2020, parfois même publiés dans des revues prestigieuses. 90% d'entre eux étaient signés par des chercheurs chinois ou indiens. Plus étonnant, 197 articles n'avaient pas été rétractés par les éditeurs. Pourtant, le texte écrit par les robots est du charabia, il n'a même pas de sens, à l'image du canular sur le Covid-19 décrit un plus haut par Matthieu Rebeaud.

Télécharger SciDetect

Ceci dit, reconnaissons que cette inconduite scientifique reste très rare. On compte ~75 articles bidons sur un million mais un seul suffit à détruire l'image de marque d'une revue prestigieuse. Aujourd'hui cette pratique révèle à quel point la culture du "publier ou périr" est symptomatique des pressions exercées sur les chercheurs.

Le favoritisme des éditeurs

Dans un article publié sur "bioRxiv" en 2021, Florian Naudet, psychiatre au CHU de Rennes, en France, et ses collègues de l'Inserm se sont étonnés du nombre étonnamment prolifique de publications signées par le Dr Didier Raoult dans la revue "New Microbes and New Infections", où certains des collaborateurs de Raoult sont... éditeurs associés et rédacteur en chef.

Selon Naudet et ses collègues, depuis la création de cette revue en 2013, le nom de Raoult est apparu dans un tiers de ses 728 articles. Les chercheurs se sont demandés à quel point cette situation était commune. Pour répondre à cette question, ils ont fait appel à la psychologue Dorothy Bishop de l'Université d'Oxford qui a développé une méthode pour identifier la paternité des articles universitaires afin d'explorer l'étendue de ce phénomène dans la littérature de recherche biomédicale.

Document T.Lombry.

Les chercheurs ont extrait des données de près de 5 millions d'articles universitaires publiés entre 2015 et 2019 dans plus de 5000 revues biomédicales indexées dans le catalogue NLM (la US National Library of Medicine's Broad Subject Terms), qui répertorie les thèmes des revues. Cette méthode n'a pas tenu compte des revues qui ne sont pas inscrites dans le catalogue ainsi que les revues moins réputées telles que "New Microbes et New Infections". Les chercheurs ont ensuite compté le nombre d'articles que chaque auteur avait publiés pour identifier le chercheur le plus prolifique de chaque revue.

Selon les chercheurs, dans la moitié des revues, l'auteur le plus prolifique a publié moins de 3% des articles. Mais 206 revues affichent des valeurs étonnantes, avec un seul auteur responsable de 11 à 40% des articles. Bien que cette proportion soit statistiquement "aberrante" (anormale), certains titres de revues ont des facteurs d'impact importants : "Journal of Enzyme Inhibition and Medicinal Chemistry", "Journal of the American Dental Association" et "Current Problems in Surgery". Si la revue "New Microbes and New Infections" avait été inclue dans l'analyse, le taux de publication de Raoult le placerait dans les 10 journaux les plus aberrants.

Didier Raoult et Michel Drancourt, rédacteur en chef de "New Microbes et New Infections", n'ont pas souhaité répondre aux questions des chercheurs.

Les chercheurs ont également comparé le temps écoulé entre la soumission et la publication et ont constaté que les auteurs prolifiques bénéficiaient d'examens par les pairs plus rapides. Dans un échantillon aléatoire de 100 des revues aberrantes choisies pour un examen plus approfondi, les chercheurs ont trouvé ce qu'ils considèrent comme une preuve de favoritisme ou, comme ils l'appellent, de "népotisme" : pour 26% de ces revues, l'auteur prolifique était le rédacteur en chef de la revue et pour 61% d'entre elles, l'auteur faisait partie du comité de rédaction.

Toutefois, il y a au moins un contre-exemple que cite Michelle Hoffman, responsable de la production du "Journal of the American Dental Association" (JADA) considéré par les chercheurs comme une revue "népotiste" aberrante, dans laquelle un seul auteur, Brignardello-Petersen, était responsable d'environ 33% des articles publiés dans la revue entre 2015 et 2019.

Selon Hoffman, "cette proportion est exacte" et s'en explique. "Ces articles ont été soumis en tant qu'articles de recherche originaux soumis à un examen par les pairs. Brignardello-Petersen était le rédacteur de la section responsable de la production de la fonction "Analyses cliniques" qui est apparue dans chaque numéro du "JADA" pendant cette période. La rubrique "Clinical Scans" a résumé des articles parus dans la littérature professionnelle autre que "JADA" pour tenir les lecteurs de "JADA" au courant des progrès importants dans la recherche en santé bucco-dentaire. Chaque analyse clinique a fourni une revue d'un seul article de revue, et JADA a généralement publié environ 10 analyses cliniques dans chaque numéro, ce qui représente les 475 "articles" publiés par cet auteur unique. Étant donné que les scans cliniques étaient des fonctionnalités commandées plutôt que des articles de recherche originaux, ils n'ont pas été soumis à un examen par les pairs et n'ont donc pas pu bénéficier d'une préférence "népotiste" préférentielle dans le processus d'examen par les pairs. Ils n'auraient pas dû être inclus dans l'ensemble des articles de l'étude analysés dans la pré-impression".

Ludo Waltman, bibliométricien à l'Université de Leiden qui n'a pas participé à cette étude du CHU de Rennes considère qu'elle est "bien faite" et soulève des questions sur l'intégrité de la littérature scientifique.

Clara Locher, coauteure de l'étude et pharmacologue à l'Université de Rennes, note qu'il reste du travail à faire car l'analyse ne montre pas si les articles rédigés par les chercheurs prolifiques de ces revues "népotistes" sont de moins bonne qualité. Naudet propose de demander à des lecteurs "aveugles", ne connaissant pas le statut de ces revues de noter un sous-ensemble d'articles afin d'éclairer cette question.

Mais Waltman met en garde contre les distinctions binaires entre les "bonnes" et "mauvaises" revues : "Beaucoup tombent dans une zone grise et tracer des lignes claires risque de donner un cachet tacite d'approbation à des revues qui ne dépassent pas un seuil arbitraire mais peuvent encore avoir des problèmes importants. Ce qu'il faut, c'est plus de transparence de la part des revues sur leurs processus éditoriaux. Le meilleur moyen pour les revues d'éviter le népotisme serait de publier les commentaires des pairs évaluateurs de chaque article, ce qui permettrait aux lecteurs de juger par eux-mêmes s’il a été correctement révisé'. C'est notamment ce que fait la revue "Science" qui ouvre certains articles ou éditoriaux aux commentaires des lecteurs, généralement des spécialistes du domaine visés par l'article.

L'utilité des lanceurs d'alerte

En dehors des sciences et de la recherche, la fraude et la contrefaçon touchent également l'économie, de l'automobile à l'agroalimentaire en passant par la pharmacologie, les cosmétiques, la mode et l'informatique domestique parmi d'autres secteurs. Elle concerne également les violations des lois comme de l'éthique par les institutions étatiques ou privées sans même parler des détournements, collusions économiques, fraudes fiscales, scandales politiques et autres programmes secrets (cf. les programmes de surveillance des citoyens de la NSA avec la complicité des États, des fraudes financières orchestrées par les majors du secteur ou encore le détournement de fonds publics ou privés, y compris dans le sport).

Il va de soi que de telles fraudes, violations des lois ou comportements malhonnêtes affectent gravement l'image des associations scientifiques (par exemple l'American Heart Association) et des chercheurs et par voie de conséquence la confiance que le public leur accorde ainsi qu'aux institutions (scientifiques, publiques ou internationales) qui ont tendance à cacher leurs malversations ou les conflits internes au public.

C'est pour préserver l'éthique et la bonne gouvernance qu'il est important de protéger les "lanceurs d'alerte" qui dans bon nombre de pays sont encore considérés comme des "traîtres" ou des "espions" et emprisonnés comme criminels (cf. récemment les affaires "Wikileaks" de Julian Assange en 2006, l'affaire des députés européens fraudeurs en 2008, l'affaire Snowden de la NSA en 2013, Luxleaks de PWC en 2014, etc).

Les faussaires

Dans l'art, les artistes sont également soumis au système s'ils veulent se faire un nom. Un artiste doit passer par les galeries d'arts, réussir des concours et le sportif ou l'amateur averti doit adhérer à un club pour forger sa réputation et avoir une chance de participer aux concours internationaux.

A lire : Amedeo Modigliani: The Memorable 1984 Hoax

La reproduction d'oeuvres d'arts ou leur diffusion sur Internet est réglementée par la loi. Mais l'intérêt pour les collectionneurs et les musées de posséder l'oeuvre d'un maître est tel et la pression de la concurrence est tellement forte que bon nombre d'experts se font piégés par des faux et des contrefaçons. Parfois la supercherie est démasquée mais de l'aveu même des conservateurs de musées, il y a probablement des faux dans les collections mais sauf preuve concrète, aucun expert ne veut avouer avoir commis une erreur en l'achetant et ruiner sa carrière.

La fraude des œuvres d'arts est souvent liée à des préoccupations financières et au prestige, tout comme les sciences. Le chercheur ne peut obtenir de fonds sans prouver son savoir-faire à la communauté scientifique. Cette approbation est liée au nombre et dans une moindre mesure à la qualité de ses publications. Pour l'artiste, le savoir-faire et la reconnaissance se traduisent par les plus-values de son œuvre. S'il peut gagner la confiance d'un amateur et lui vendre une fausse toile de maître ou la réplique d'un objet ancien, le client a toujours l'opportunité de demander une expertise s'il doute de l'origine de son acquisition. Le chercheur confiera cette tâche à un comité de lecteurs scientifiques (referees ou référés) ainsi qu'à d'autres laboratoires qui tâcheront de reproduire l'expérience douteuse. Mais le savoir de l'expert es Arts ne s'apprend pas dans les livres et plus d'un experts se sont fait manipuler par de talentueux faussaires. Autrement dit, il est probable que les collections de nos grands musées comprennent des faux réalisés par de talentueux faussaires mais pour préserver leur réputation et sans preuve formelle, les musées n'évoquent pas le sujet.

La fraude est souvent liée à des préoccupations financières et au prestige.

Les contrefacteurs ont tous commencé par plagier des grands maîtres. Ce comportement n'est limité au domaine artistique ou financier mais touche tous les métiers et toutes les classes sociales.

On trouve l'origine de ce comportement malhonnête sur les bancs d'école et sur Internet où les jeunes auteurs en quête de crédibilité et de reconnaissance omettent sciemment de mentionner leurs sources dans leur article, leur TP ou leur rapport et s'exposent à des plagiats et des plaintes pour violation des droits d'auteur.

En science, les scientifiques malhonnêtes ont tous commencé par omettre certaines données ou les références des travaux antérieurs. La nuance entre la cupidité et la fraude est subtile mais elle traduit en tous cas la volonté de soustraire certaines données pour laisser ressortir les résultats qui confirment la théorie qu'ils soutiennent.

Ces fraudes commises délibérément finissent toujours par détruire l'image de ces disciplines et chacun de ses auteurs. Si les résultats ne sont pas contrôlés, l'image de la science et des arts semblera bricolée dans l'esprit du public qui finalement rejettera leurs travaux. Les conséquences culturelles et sociologiques de ces activités peuvent compromettre l'avenir d'une société.

Mais là s'arrête leurs ressemblances. Si l'Art est le prénom de Dieu pour certains artistes, la science a perdu sa dimension spirituelle. La science n'a pas de finalité esthétique, les "faux" concepts sont inconcevables tandis que les erreurs peuvent être "acceptables" des siècles durant si elles s'accordent avec les conceptions scientifiques en cours.

Objections

Première objection à l'idée que les théories scientifiques seraient à l'image des oeuvres d'arts, les travaux scientifiques ne sont jamais achevés contrairement aux œuvres d'art. Ainsi que Popper l'a démontré, la connaissance est imprévisible, elle étend ses tentacules rapidement et tout azimuts. L'œuvre d'art, une fois terminée, peut-être présentée telle qu'elle. On peut ne pas l'apprécier ou ne pas la comprendre, mais elle ne sera en aucun cas modifiée et très rarement oubliée ou détruite. A l'inverse, les théories sont en perpétuelle évolution : soumises à des tests, complétées et parfois rejetées, ou plutôt validées comme des cas limites.

Jean-Pierre Changeux.

Jean-Pierre Changeux, spécialiste français des neurosciences fut de 1992 à 1998 Président du Comité Consultatif National d'Éthique pour les Sciences de la
Vie et de la Santé.

Ainsi que l'a bien exprimé J.-P.Changeux[7], "le modèle scientifique se veut représentation unique, cohérente, efficace et universelle d'un objet ou d'un processus naturel : il se caractérise par une restriction du signifié. L'œuvre d'art diffère par sa "double fonction". Outre son rôle d'image, elle possède une fonction symbolique dont l'intelligibilité requiert un savoir tacite sous-jacent qui est l'expression d'une culture particulière à un moment défini de son histoire

A la différence du concept scientifique, qui se referme sur un sens précis et vise d'emblée à l'universalité, l'œuvre d'art, au contraire, par sa faculté d'éveil, s'ouvre à une multiplicité d'expériences de pensées qui laissent une part majeure au subjectif, à l'expérience individuelle.

Deuxième objection, un scientifique aura toujours quelques difficultés à sortir de l'anonymat. S'il a le désir d'entretenir son esprit créatif et non-conformiste, ses idées pourront diverger dans le sens où elles ne seront pas encadrées. Mais la plupart du temps, ses idées convergeront et resteront limitées par des pressions arbitraires, la "tradition" et son désir peut-être inconscient de ne pas s'opposer à son institution.

Ce phénomène paraît toutefois dangereux car une théorie qui n'est pas encore prouvée reste "métaphysique" et sans utilité pour la science.

Contrairement à l'artiste qui est immédiatement crédible, la libre pensée du chercheur est ainsi affaiblie voire éteinte au moindre faux pas.

Cela dit il ne faut pas abuser des nouvelles idées non accréditées, tout comme l'artiste ne pourra pas vendre n'importe quoi. Le chercheur sait très bien que les anciennes théories ne sont que des illusions, des modèles approximatifs de la réalité.

Entre l'abus et l'illusion, la communauté scientifique devra choisir la "perturbation" la plus créative, tout en regardant la vérité en face : la nouvelle théorie devra se conformer à la méthode scientifique, une "tradition" que peut ignorer l'artiste de génie. Aussi il est important que la créativité soit encouragée, car seule cette motivation permet l'épanouissement des nouvelles idées, créant la "dynamique scientifique". L'artiste quant à lui est libre de vendre ce qu'il veut à qui veut bien l'acheter, jusqu'à confondre l'art pictural et les billets de banque.

Troisième objection, aucune "œuvre scientifique" ne peut être observée comme une "pièce de musée". Une théorie démontrée n'a plus d'intérêt, elle n'est utile que dans le futur, lorsque les problèmes se posent.

La science enfin ne peut accepter l'existence simultanée de plusieurs écoles. Cela entraînerait tant de divergences que la plupart de leurs membres seraient découragés par un tel morcellement de leur discipline. Comme dans une société libérale, deux écoles "concurrentes" peuvent mettre en évidence des conceptions contradictoires, inappropriées. Mais s'il y a trop d'écoles, il n'y aura plus de limites et aucune réponse concrète ne pourra être apportée face au défi de la nature. Le courant de rationalité que les chercheurs souhaiteraient développer serait dépourvu de fil conducteur, il basculerait dans l'irrationalité et serait rejeté.

Nous avons vu combien les scientifiques peuvent et doivent innover, ils doivent apporter des réponses à nos questions, telle est la vocation de la science, mais ce travail doit se développer dans le cadre de paradigmes.

En corollaire, nous pouvons dire que le progrès n'est pas un mot d'artiste. Mozart, Picasso ou Michel Ange n'a pas cherché à dépasser ses collègues artistes, à rendre son art perfectible, bref à progresser. Je ne veux certainement pas dénigrer les Beaux-Arts, bien au contraire, mais ainsi que l'a écrit Victor Hugo[8] dans son hommage à Shakespeare, "la science est perfectible; l'art non. La science est continuellement mouvante dans son bienfait. La science est l'asymptote de la vérité. Mais elle est série. Elle procède par épreuves superposées l'une de l'autre et dont l'obscur épaississement monte lentement au niveau du vrai.

Rien de pareil dans l'art. L'art n'est pas successif. Tout l'art est ensemble […] Pascal savant est dépassé. Pascal écrivain ne l'est pas".

Quatrième objection, les découvertes simultanées (convergence) sont communes en science alors que l'imagination de l'artiste forge son caractère indépendant. En science, il n'est plus concevable que des chercheurs indépendants, aussi motivés soient-ils produisent une grande invention, chose tout à fait normale dans les arts. "To be or not to be" est et restera une pensée d'artiste.

Enfin, le travail d'équipe et l'existence même de la communauté scientifique signifie que les spécialistes de chaque discipline sont presque incapables de comprendre le discours de leurs collègues spécialisés dans une autre discipline. La barrière scientifique et linguistique isole les disciplines dans une incapacité à communiquer. Il faut alors trouver de nouvelles "échelles de mesure", de nouvelles structures de langage pour aboutir à une nouvelle dimension qui réconfortera le discours scientifique. Ce travail d'équipe est plutôt rare dans les arts et même s'il existe en musique ou chez les écrivains, partout ailleurs chaque artiste amplifie sa subjectivité, isole ses idées dans une création unique qu'il signera seul.

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[1] L.Szilard, "Genius in the Shadows", Charles Scribner's Sons, 1992.

[2] A propos de la fraude en science, lire N.Chevassus-au-Louis, "Malscience. De la fraude dans les labos", Le Seuil, 2016 - G.Harpoutian, "La petite histoire des grandes impostures scientifiques", Ed. du Chêne, 2016 - M.de Pracontal, "L'Imposture scientifique en dix leçons", Points, 2005 - W.Broad et N.Wade, "La souris truquée : enquête sur la fraude scientifique", Le Seuil-science ouverte, 1973/1987.

[3] Newton, letter adressée au Secrétaire de la Royal Society, Henry Oldenburg, le 6 février 1672, citée in "The correspondance of Isaac Newton" (7 volumes), H.W.Tumbull, J.F.Scott, A.R.Hall et L.Tilling, Cambridge University Press, 1955-1977, Vol.I, p95.

[4] R.Descartes, "Oeuvres", op.cit., Vol.I, p179.

[5] Lettre addressée au père Lucas le 5 mars 1678, citée in "The correspondance of Isaac Newton", op.cit., Vol.II, p262.

[6] The Optical papers of Isaac Newton, tome 1, "The optical lectures", Ed. A.Shapiro, Cambridge University Press, p457 - Newton," Traité d'Optique", Ed.M.Blay, Christian Bourgeois, 1989 (en fac-similé chez Gauthier-Villars, 1955) - H.Guerlac, "Newton on the Continent", Cornell University Press, 1981, p127.

[7] J.-P.Changeux, "Raison et plaisir", Odile Jacob, 1994, p39-41.

[8] V.Hugo, "W.Shakespeare", Flammarion, 1973, p102 et p112.


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