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L'origine et l'avenir de l'Homme

L'Homo denisova : 48000 - 29200 ans (XIV)

Durant l'été 2008, un groupe de chercheurs russes découvrit dans la grotte de Denisova, à quelques dizaines de mètres de la rivière Irtysh, près de village de Ust'-Ishim, situé dans l'Altaï, dans le sud-est de la Sibérie, un fémur humain presque complet. En l'espace de quatre ans, les checheurs découvrirent un crâne avec pratiquement toutes ses dents, la phalange d'un petit doigt, des pierres taillées de type Acheuléen et un bracelet de pierres vertes.

La datation au radiocarbone indiqua que le fémur était âgé de 45000 ans. D'autres ossements remontaient à environ 30000 ans. Une étude génétique fut immédiatement entreprise sous la direction de Svante Pääbo de l'Institut Max Planck d'Anthropologie Evolutionnaire (MPI/EVA) en Allemagne.

L'équipe crut d'abord qu'il s'agissait de fragments d'hommes de Néandertal du fait qu'ils laissèrent derrière eux d'innombrables outils dans les cavernes entre 48000 et 30000 ans d'ici. Les ossements n'avaient a priori rien d'extraordinaires. Mais l'analyse génétique révéla un autre profil.

Selon le paléoanthropologue Bence Viola du MPI/EVA qui participa aux analyses génétiques, les séquences d'ADN extraites du fémur ne correspondaient pas à celle des Néandertaliens. Elles appartiennent à un individu membre de l'une des plus vieilles espèces d'hommes modernes ; c'est le représentant d'une population humaine éteinte qui migra d'Afrique longtemps avant nos ancêtres directs et dont certains descendants indirects vivent encore aujourd'hui en Sibérie notamment.

Après les analyses et conclusions d'usage, la découverte fut annoncée dans la revue "Nature" le 24 mars 2010. La découverte fut très applaudie mais les scientifiques restaient réservés sur les conclusions.

A gauche et au centre, l'entrée de la grotte de Denisova située dans le massif de l'Altaï, dans le sud-est de la Sibérie. A droite, des travaux d'excavations dans la grotte. Documents Max Planck Institute EVA/Bence Viola.

En effet, bien que les résultats dépassèrent toutes les espérances, il était anticipé de conclure sur base de cette seule analyse qu'il s'agissait d'une nouvelle espèce d'hominidé. L'équipe de Svante Pääbo a donc analysé l'ADN mitochondrien d'autres ossements de Dénisoviens afin de préciser sa cartographie génétique et déterminer s'il s'agissait ou non d'une nouvelle espèce humaine.

Les travaux complémentaires sur l'ADN mitochondrien (voir plus bas) confirmèrent les conclusions initiales. Les ossements appartenaient bien à une nouvelle espèce humaine qui fut baptisée Homo denisova. C'était la première fois qu'une espèce éteinte était formellement identifiée grâce à une analyse ADN. Les résultats et les conclusions de l'étude furent publiés dans la revue "Nature" du 8 avril 2010.

Cette découverte suggère également que les humains de l'âge glaciaire étaient plus diversifiés qu'on l'imaginait. En effet, au cours du XIXe sièce, les chercheurs savaient que deux espèces humaines - l'Homo neanderthalensis et l'Homo sapiens - avaient coexisté à la fin de l'âge glaciaire. Il fallut attendre 2003 pour découvrir une 3e espèce humaine, l'Homo floresiensis, qui vécut sur l'île de Florès, en Indonésie, sur laquelle nous reviendrons. Cette nouvelle découverte faite en Sibérie confirme que plusieurs espèces humaines ont vécu en Eurasie, chevauchant l'émergence de l'Homo sapiens.

Quelles sont les autres données que nous ont révélées les recherches paléontologiques dans la grotte de Denisova et aux alentours ?

L'environnement paléolithique et paléoclimatique de la grotte de Denisova

La grotte de Denisova s'est formée dans du grès Silurien remontant au Paléozoïque (époque du continent Gondwana, il y a environ 420 millions d'années). La grotte est située sur la rive droite de la rivière Irtysh, près de sa source, à 28 mètres de hauteur. Elle comprend plusieurs petites galeries s'étendant à partir d'une chambre centrale mesurant 9x11 m et présentant un plafond en forme d'arche. La totalité de la grotte couvre environ 270 m2.

La grotte de Denisova est connue de longue date pour avoir abrité des hommes de Néandertal. Sur le plan stratigraphique, les travaux d'excavations dans la chambre centrale ont révélé 13 occupations différentes durant le Pléistocène. La datation des couches fut établie grâce à la radiothermoluminescence des sédiments (RTL) et au radiocarbone des fossiles. Les couches les plus anciennes remontent entre 182000 et 171000 ans. La couche supérieur remonte à 125000 ans. La couche suivante remonte au Paléolithique Supérieur et révéla des pierres taillées de style Moustérien et Levallois âgés entre 155000 et 46000 ans. La couche la plus récente remonte au Moustérien de l'Altaï qui se développa entre 48650 et 29200 ans.

L'analyse des pollens et des fossiles du biotope indiquent que les plus anciens occupants vivaient dans une région forestière contenant des bouleaux et des sapins, avec ci et là, dans les zones élevées des étendues dépourvues d'arbres. La période la plus froide s'est manifestée à la fin du maximum de l'Âge glaciaire, il y a environ 30000 ans, époque où la steppe envahit la région.

De gauche à droite, le crâne de l'Homo denisova, une molaire d'Homo denisova et une pierre taillée de type Acheuléen comptent parmi les nombreux objets préhistoriques découverts dans la grotte de Denisova entre 2008 et 2012. Documents Robert Clark/NGS, Max Planck Institute EVA/Bence Viola.

Les révélations de l'analyse ADN

Plusieurs questions se posent concernant la place de l'Homo denisova dans l'arbre phylogénique : est-il l'ancêtre direct de l'Homo sapiens d'Eurasie et, sinon, quel lien de parenté a-t-il avec l'homme moderne et ses ancêtres et à quelle époque s'est-il différencié des autres espèces ?

A l'exception des hommes de Néandertal, dont les séquences ADN de nombreux individus ont été déterminées, le nombre et les filiations génétiques des lignes d'hominidés sont largement inconnues. La découverte de l'Homo denisova allait peut-être apporter de nouvelles informations.

Tout a commencé par la découverte d'une phalange du petit doigt d'un Homo denisova mâle, sans doute juvénile, par les archéologues Michael Shunkov et Anatoly Derevianko de l'institut Novosibirsk. L'os était trop petit pour contenir suffisamment de radiocarbone. L'analyse stratigraphique révéla que l'os était âgé entre 48000 et 30000 ans (~45000 ans). Shunkov n'y fit pas particulièrement attention. Mais Pääbo était en relation avec son équipe depuis quelques années et lui avait demandé de lui envoyer des échantillons pour effectuer des tests génétiques sur les humains de l'âge glaciaire. Pääbo suspecta que d'autres ancêtres des humains - et de nouveaux mystères - pouvaient ressortir de l'analyse génétique des os fossilisés.

Après avoir reçu le tout petit os, l'équipe allemande découvrit qu'il contenait 70 % d'ADN endogène contre 5 % en moyenne pour échantillon standard. Pääbo et son équipe ont profité de l'opportunité pour développer une nouvelle technique d'amplification génétique afin d'améliorer le séquençage et comparer plus facilement l'ADN à partir de copies maternelles et paternelles plus précises d'un même gène.

Habituellement, le séquençage du génome se fait à partir d’un simple brin d’ADN. Mais cette technique provoque une destruction partielle du matériel génétique, ce que les paléogénéticiens voulaient absolument éviter. La nouvelle technique consiste à séparer les deux brins complémentaires de la double-hélice d'ADN, puis à les copier séparément. Chaque brin synthétisé est ensuite rattaché à l'extrêmité du fragment d'origine avant d’être copié à son tour.

Les chercheurs extrayèrent donc le matériel génétique de la phalange et séquencèrent son ADN mitochondrial (ADNmt), la meilleure et la plus abondante source d'information non dégradée qu'ils possédaient de tissus anciens.

Grâce à leur nouvelle technique d'amplification génétique et un séquenceur de deuxième génération Illumina GAIIx, l'équipe de Pääbo parvient à reconstruire l'entièreté du génome du spécimen. 30 lectures ont pu être effectuées. Près de 99.97 % des bases de nucléotides ont été lues au moins 3 fois et 99.51 % au mois 10 fois. La contamination des données par de l’ADN humain moderne serait inférieure à 1 %.

Les résultats de leurs travaux furent publiés dans la revue "Science" du 31 août 2012. A l'intention des experts, le site du département EVA de l'Institut Max-Planck propose le génome Dénisovien complet gratuitement en téléchargement.

Après avoir lu les séquences d'ADNmt en moyenne 156 fois pour s'assurer de l'exactitude des données, les chercheurs les comparèrent aux génomes d'ADNmt de 54 hommes modernes, au spécimen d'un humain russe vieux de 30000 ans et à celui de 6 hommes de Néandertal proches de type des Caucasiens de l'Altaï.

La petite phalange datée entre 48000 et 30000 ans qui permit d'extraire l'ADNmt de l'Homo denisova et de préciser sa place dans l'arbre phylogénique. Document Max Planck Institute EVA.

L'analyse révéla que l'ADN prélevé sur l'échantillon appartenait à une espèce spécifique. Alors qu'entre les différentes populations humaines actuelles on observe localement jusqu'à 110 changements de sites des nucléotides, ce nombre est deux à quatre fois supérieur chez nos ancêtres.

Ainsi, alors que l'ADNmt Néandertalien diffère de l'ADNmt d'Homo sapiens par la position de 202 nucléotides, l'échantillon de la grotte de Denisova diffère en moyenne par l'emplacement de 385 nucléotides. La seule explication est que ce dernier spécimen est réellement le représentant d'une ancienne espèce humaine, l'Homo denisova. Mais ancienne de combien de temps ?

En tenant compte du taux de mutation de l'ADNmt, les paléogénéticiens ont pu calculer l'époque à laquelle les différentes espèces partagaient le même patrimoine génétique.

Pääbo et son équipe découvrirent que la lignée de l'ancêtre Sibérien s'est séparée des humains il y a 1 million d'année. Sa séparation des humains est donc intervenue bien plus tôt que celle des hommes de Néandertal et de l'Homo sapiens. Reste à savoir où le placer dans l'arbre phylogénique.

Si l'Homo denisova est aussi vieux que le révèle son ADN, alors il quitta l'Afrique au cours d'une migration antérieure, qui remonte entre l'apparition de l'Homo erectus il y a 1.9 million d'années et l'apparition de l'ancêtre de l'homme de Néandertal, l'Homo heidelbergensis il y a 600000 à 300000 ans.

L'analyse de l'ADN supporte également l'hypothèse que les Néandertaliens et les Dénisoviens sont génétiquement plus proches les uns des autres que des hommes modernes. L'analyse suggère que la lignée des homme modernes diverga de celle des Dénisoviens à une époque qui se situe entre 700000 et 170000 ans.

Selon Pääbo, sur base de l'analyse ADN on peut conclure que durant la Préhistoire une proportion à peu près similaire d'individus vivait dans la partie est de l'Asie et en Europe. Cette population à laquelle appartient l'individu d'Ust'-Ishim de la grotte de Denisova se serait séparée de notre ancêtre commun avant ou à la même époque que la séparation des Eurasiens d'Est et d'Ouest.

Selon le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin qui participa à l'analyse ADN, il est possible que l'individu de Denisova appartienne à une population de premiers émigrants vers l'Europe et l'Asie Centrale mais qui n'eut pas de descendance dans la population actuelle, si ce n'est indirectement.

Selon Pääbo et ses collègues, il y eut des croisements entre les Dénisoviens et les hommes modernes puisque le génome de certains populations modernes contient une fraction significative de son ADN. Ainsi, les habitants de Mélanésie dans le Pacifique (comprenant les Fidji, l'Indonésie, les Moluques, la Nouvelle-Guinée, la Papouasie, la Nouvelle-Calédonie, Salomon, Timor et les Vanuatu) ont hérité jusqu'à 6 % de d'ADN Dénisovien. Les Aborigènes australiens et ceux des îles du sud-est asiatique ont également des traces d'ADN Dénisovien, les Papous de Nouvelle Guinées partageant plus d'allèles avec les Dénisoviens que les Aborigènes d'Australie. En revanche, aucune population Négritos du sud-est asiatique (englobant les îles Andaman, les Philippines et la Malaise) ne possède de gène Dénisovien.

Cela suggère que les deux groupes ont vu leur routes se croiser en Asie Centrale. Ensuite les derniers Dénisoviens ont traversé les lignes de Wallace (à côté de l'île de Florès) et ont trouvé refuge dans les îles d'Indonésie, de la même manière que le fit l'Homo floresiensis un peu plus tard. Finalement, les Homo sapiens ont continué leur chemin et colonisé les îles d'Océanie jusqu'en Tasmanie et en Nouvelle Zélande.

Les analyses de l'ADN ont également montré que les habitants actuels du continent asiatique (ainsi que les premiers Amérindiens selon Kay Prüfer) ont hérité d'à peine 0.2 % d'ADN Dénisovien. Selon le paléontologue John Hawks ce scénario est très instructif car il interfère avec le modèle de migration classique qui voudrait que les populations migrent vers l'Asie puis se dirigent vers l'Océanie. Cette preuve génétique apportée par l'Homo denisova pourrait signifier qu'une première vague de migrants est arrivée en Asie, s'est métissée avec les Dénisoviens et s'est ensuite relocalisée dans les îles, les populations restant en Asie ayant été pas la suite remplacées par des migrants venus directement d'Afrique. Si ce scénario est approximatif, seules de futures analyses génétiques permettront de clarifier les trajets des premières migrations.

L'ADNmt de l'Homo denisova a été comparé à celui de différentes populations d'hommes modernes et des Néandertaliens. Selon nos origines, nous avons hérité jusqu'à 6 % des gènes des Dénisoviens il y a environ 40000 ans, tout spécialement les populations d'Océanie et d'Asie. L'homme de Néandertal a également transmis aux Dénisoviens au moins 0.5 % de ses gènes et entre 1.5-4 % aux hommes modernes il y a environ 80000 ans. On en déduit que toutes ces espèces ont un ancêtre commun qui remonte à plus de 300000 ans. Documents Max Planck Institute EVA et Nature adaptés par l'auteur.

L'équipe de Pääbo estima également le taux auquel les mutations se sont accumulées dans le génome humain. Ils ont trouvé qu'entre une et deux mutations par an se sont produites dans le génomes des populations européennes et asiatiques depuis l'époque de l'Homo denisova. Cette valeur est similaire aux estimations obtenues par comptage des différences génétiques entre les parents et les enfants, mais inférieur aux estimations indirectes basées sur les divergences entre spécimens fossilisés.

Enfin, physiquement parlant et malgré la reconstruction de son ADN, on sait peu  de choses sur l'Homo denisova. Bien que Pääbo et ses collègues soient parvenus à établir un lien génétique avec d'autres sous-espèces humaines, on ne peut pas encore extraire d'indications sur l'aspect physique des Dénisoviens avec la même précision qu'avec la phalange de son petit doigt.

Les chercheurs peuvent toutefois déjà conclure que les Dénisoviens avaient probablement la peau sombre. Ils ont également remarqué que leurs allèles (les variantes des gènes pouvant donner naissance à des caractéristiques individuelles) sont "compatibles" avec l'expression des cheveux bruns et des yeux bruns. Pour le moment les chercheurs ne peuvent pas en dire plus.

Quelles traces reste-il aujourd'hui dans notre ADN de l'hybridation des Dénisoviens avec les hommes modernes ? Il est difficile de répondre à cette question car il faut déjà disposer de la liste de tous les gènes de notre espèce - ce que nous possédons - mais également de la fonction et des effets concrets de chacun d'eux sur l'organisme, ce qui fait encore l'objet de longues et fastidieuses recherches.

Influence génétique des Dénisoviens sur les Tibétains

Selon une étude publiée en 2014 par la biologiste Emilia Huerta-Sànchez de l'Université de Californie à Berkeley et son équipe, l'Homo Denisova a transmit au moins un gène modifié à la population tibétaine dont nous connaissons l'utilité : EPAS1.

Ce gène dont il existe plusieurs versions mutantes contrôle l'adaptation de l'organisme à l'hypoxie en haute altitude. Ainsi, si une personne habituée à vivre en basse altitude fait un séjour entre 2000-4000 mètres, pour s'adapter à la raréfaction de l'oxygène, son organisme va augmenter la concentration sanguine d'EPO qui va activer la multiplication des globules rouges (hématies) afin d'augmenter l'oxygénation du sang et des cellules. Mais trop d'hématies augmente la viscosité du sang et l'épaisssit, ce qui peut provoquer des malaises et une hypoxie en réduisant le taux d'hématocrites, c'est-à-dire la quantité d'oygène contenue dans le sang (normalement ce taux est de ~45 % pour les hommes adultes et ~40 % pour les femmes adultes).

Caractéristique du flux sanguin (hémodynamique et flux d'oxygène) d'un échantillon de 88 Tibétains vivant à 4200 m d'altitude comparé à celui de 50 Américains vivant au niveau de la mer. Document Cynthia Beall et al. (2007).

Nous savons depuis longtemps que le sang des Tibétains notamment ne contient pas beaucoup plus d'hématies qu'une personne travaillant à basse altitude. Or les Tibétains sont habitués à travailler à plus de 4000 m, là ou un citadin normalement constitué serait épuisé au bout de 5 minutes. Les chercheurs ont découvert que le gène EPAS1 d'un échantillon de 40 Tibétains a subit une mutation qui n'est pas présente chez les autres populations : il s'agit d'un haplotype ou génotype haploïde, c'est-à-dire comprenant des allèles de différents loci d'un même chromosome dont les gènes sont normalement liés et transmis ensemble lors de la méiose.

Concrètement, en situation d'hypoxie, l'activité de l'enzyme PHD2 est réduite, les hématies ne sont pas plus nombres mais la production d'EPO est plus élevée, ce qui évite les risques de polyglobulies (augmentation du volume des globules rouges) et autres thromboses.

Selon les chercheurs, la structure inhabituelle de cet halotype d'EPAS1 ne peut s'expliquer que par le transfert d'ADN du pool génétique Dénisovien ou proche des Dénisoviens dans le génome humain, ce qu'on appelle une introgression. Et pour y parvenir, il a fallut un métissage, une interfécondation entre les deux variétés humaines.

Bien que le processus précis d'adaptation des Tibétains à l'altitude ne soit pas encore bien compris, on pense qu'ils ont bénéficié de l'avantage de ce gène modifié de Dénisovien pour s'adapter à un nouvel environnement plus hostile qu'à basse altitude. Sans ce coup de pouce accéléré de la nature, les Tibétains auraient dû attendre la sélection naturelle et peut-être des milliers de générations pour atteindre naturellement les performances qu'ils présentent.

A l'instar des gènes de Néandertal dont nous avons hérité, l'apport génétique des Dénisoviens et plus généralement de nos ancêtres se distingue encore aujourd'hui dans une meilleure adaptation de certaines populations à des envionnements hostiles, tout bénéfice pour la race humaine.

Extinction des Dénisoviens et expansion des Homo sapiens

Janet Kelso qui participa également à l'analyse génétique de l'Homo denisova, compara la longueur des séquences d'ADN entre les différentes espèces et estima que l'ancêtre commun des Dénisoviens et des Néandertaliens vivait approximativement 7000 à 13000 ans avant leur séparation génétique soit il y a environ 60000 à 50000 ans, ce qui est proche de l'époque à laquelle on observe la principale expansion des hommes modernes en dehors de l'Afrique et du Moyen-Orient.Curieusement, on observe une diminution de la population des Dénisoviens à l'époque où les populations d'hommes modernes commencent à s'étendre comme le montre la carte ci-dessous.

Routes de dispersion des Homo sapiens. Document C.Bae et al. adapté par l'auteur

A ce sujet, les dernières analyses ADN indiquent que les Dénisoviens présentent une faible diversité génétique : 26 à 33 % de la diversité génétique observée dans les populations européennes et asiatiques. Il semble que la population des Dénisoviens ait été réduite pendant des centaines de milliers d'années, ce qui expliquerait leur faible diversité génétique tout au long de leur histoire, avant qu'elle ne s'éteigne sous la pression des Homo sapiens.

Pääbo et son équipe ont essayé de déterminer les facteurs ayant conduit à la disparition des Dénisoviens. Outre la faible diversité génétique, les principaux indicateurs sont le développement du cerveau et des connexions synaptiques. Selon Pääbo, puisque l'homme de Néandertal présentait un cerveau dont les proportions sont similaires au nôtre mais que son espèce disparut, plus que la capacité endocrânienne, ce sont peut-être les différences neurologiques qui expliqueraient pourquoi l'Homo sapiens s'est répandu au détriment de toutes les autres espèces humaines. Toutefois, nous n'avons pas suffisamment de preuves pour étayer cette hypothèse.

Durant la même période mais en un autre lieu de la planète, une petite population isolée subit l'influence de son environnement et vit sa taille diminuer ainsi que nous l'avons expliqué précédemment avec la découverte à notre plus grande surprise des fossiles de l'Homo floresiensis qui vécut sur l'île de Florès, en Indonésie, à la fin du Pléistocène supérieur (au Tarentien qui se termina voici 11700 ans).

Le Peuple du Cerf Rouge : 14300 - 11500 ans

En 1979, un géologue découvrit dans une grotte située près du village de Longlin, dans la province de Guangxi située dans le sud-ouest de la Chine, un squelette fossilisé âgé d'environ 14000 ans. Il comprend un crâne presque complet ainsi que ses dents, quelques côtes et les os des membres.

Trois autres squelettes furent découverts en 1989 dans la grotte du Cerf Rouge située dans la région de Maludong, près de la ville de Mengzu, dans la province du Yunnan. Ils comprennent plus de 30 ossements, y compris trois crânes fragmentés, deux mandibules avec quelques dents, des côtes et des fragments des membres.

Ce n'est qu'à partir de 2008 que les chercheurs ont commencé à étuder ces fossiles. Ceux découverts en 1979 sont restés prisonniers de leur gange minérale jusqu'en 2009 où les chercheurs les ont nettoyés et ont reconstruit le squelette. L'ensemble des fossiles est daté entre 14300 et 11500 ans.

Illustration d'un homme du Peuple du Cerf Rouge.

Selon les anthropologues chinois et australiens ayant participé à ces études, ces spécimens n'appartiennent à aucune espèce connue. Ce sont les premiers fossiles humains découverts dans la partie continentale de l'est de l'Asie. De ce fait, ils apportent de nouvelles données et ouvrent de nouvelles perspectives sur le peuplement des hommes en Asie.

Les chercheurs ont baptisé cette population d'origine inconnue le "Peuple du Cerf Rouge" par référence à la grotte dans laquelle ils furent découverts. Les résultats de leurs études furent publiés dans la revue "PLOS’One" en 2012.

L'analyse des squelettes révèle que les quatre individus sont très similaires et appartiennent probablement à la même population. Ils présentent tous des caractéristiques homogènes mais différentes de celles de l'Homo sapiens et de ses ancêtres.

Comme c'est souvent le cas en paléoanthropologie, ce sont les crânes qui ont apporté le plus d'indications significatives. Les os crâniens sont assez épais et l'arcade sourcilière est très apparente, des traits typiquement primitifs. En revanche, la face est assez courte et plate comme celle des hommes modernes mais le nez est large et le menton est absent.

L'analyse tomographique des cavités andocrâniennes indique que le lobe frontal ressemble à celui des hommes modernes mais le lobe pariétal rappelle une forme archaïque. Les molaires sont également assez larges.

Selon le paléoanthropologue australien Darren Curnoe de l'Université de New South Wales (UNSW), le spécimen de Longlin est unique dans toute l'histoire humaine. Son crâne présente une mosaïque inhabituelle de caractéristiques archaïques comme celles observées chez nos ancêtres africains il y a 150000 ans, tout en montrant quelques traits modernes.

Bref, les hommes du Cerf Rouge sont différents des autres populations humaines vivant à cette époque, ce qui soulève la question de leurs origines. Plusieurs hypothèses ont été proposées.

La première considère que le Peuple du Cerf Rouge est une nouvelle espèce d'homininé asiatique qui vécut séparément des autres lignées jusqu'à une époque assez récente. Toutefois, les chercheurs veulent être prudents avant de l'assigner à une nouveau taxon.

Le crâne découvert dans la grotte de Longlin en Chine et daté d'environ 14000 ans. Document Darren Curnoe.

La seconde hypothèse proposée par Ji Xueping de l'Institut d'Archéologie et des Reliques Culturelles du Yunnan et par Darren Curnoe de l'UNSW, considère qu'il s'agit des descendants d'une population primitive émigrée d’Afrique plusieurs dizaines de milliers d’années auparavant (80-100000 ans) et qui s'est éteinte. Un métissage génétique avec l'Homo denisova qui vécut également en Asie, est tout à fait envisageable.

Enfin, selon la troisième hypothèse proposée par des chercheurs qui n'ont pas été impliqué dans ces recherches considère qu'il s'agirait d'individus hybrides. Dans ce cas, selon la paléoanthropologue Isabelle De Groote du Musée d'Histoire Naturelle de Londres, il pourrait s'agir d'un métissage interracial entre des humains modernes ou avec des humains archaïques.

Parmi les autres options, également possibles selon De Groote, est qu'ils ont évolué isolément à partir de traits primitifs en raison d'une divergence génétique ou d'une spéciation, ou encore en réponse à la pression de l'environnement, tel que le climat.

Actuellement, seule l'analyses de leur ADN pourrait préciser leur degré de parenté et de métissage éventuel avec les autres espèces d'homininés.

Dans tous les cas, la découverte du Peuple du Cerf Rouge apporte d'importantes informations sur la manière dont la Chine fut peuplée à la fin de la dernière glaciation et à la fin de l'Âge de la pierre, à l'époque Epipaléolithique (12500-10000 ans).

Précisons que non loin de Longlin, plusieurs sites archéologiques ont mis à jour les preuves d'une occupation de l'est de l'Asie par des humains à l'époque Epipaléolithique (vestiges de céramique, greniers, etc), indiquant clairement que ces populations étaient dans une période de transition vers l'agriculture.

Les paléanthropologues continuent à prospecter l'est et le sud-est de l'Asie afin de compléter l'image encore très peu claire que nous avons du peuplement de cette région du monde.

Si nous continuons maintenant notre voyage vers le sud-est asiatique et l'Océanie, nous rencontrons la dernière population ayant atteint l'Australie et la Tasmanie avant l'exploration moderne : les Aborigènes.

Les Aborigènes d'Australie (depuis 65000 ans)

Longtemps les Occidentaux ont imaginé que les Aborigènes d'Australie étaient sauvages et frustres, sous-entendant sans culture et juste capables de cueillir des fruits et de chasser des kangourous et des reptiles.

A leur charge il faut bien dire que les premiers explorateurs hollandais du XVIIe siècle (1606) ont été reçu à coup de sagaies (ils avaient kidnappé une jeune fille qui devait leur servir d'interprète et de guide), ce qui leur valut cette réputation de "sauvages" vivants dans un territoire sans eau ni ressources à convoiter... Ils ne revirent plus d'hommes blancs avant plusieurs générations.

Ce n'est qu'en 1770 que James Cook accompagné de Joseph Banks débarquèrent à Botany Bay et prirent possession de l'Australie au nom du roi George III d'Angleterre, jugeant que ces terres n'appartenaient à personne. Ici également les Anglais furent reçus à coups de sagaies (plus par curiosité que par esprit belliqueux).

Ces préjugés vis-à-vis des Aborigènes persisteront jusqu'au jour où les ethnologues et les archéologues s'intéressèrent à ces populations et que les avocats défendirent leurs droits. On y reviendra.

Arrivée des Aborigènes en Australie

Quelques uns des artefacts datant entre 35000 et 65000 ans découverts dans un abri sous roche dans le nord de l'Australie, à Majedbebe situé dans le Parc National de Kakadu. Document Chris Clarkson et al.

A quelle époque les premiers Aborigènes sont-ils arrivés en Australie ? La question est toujours débattue mais plusieurs études exploitant des techniques de datation plus performantes et complémentaires au carbone-14 ont permis de fixer des dates relativement précises.

Selon une étude génétique publiée en 2011 sans la revue "Science" par Morten Rasmussen de l'Université de Copenhagen et son équipe, les premiers habitants seraient arrivés en Australie par le mer via le sud-est de l'Asie il y a environ 62000 à 75000 ans (donc 25000 à 38000 ans plus tôt que la séparation des peuples asiatiques modernes). Comme d'autres explorateurs, ils sont partis à l'aventure sans avoir la certitude de trouver une terre viable et hospitalière.

Jusqu'à présent, les plus anciennes traces humaines d'occupation de l'Australie dataient d'environ 47 à 50000 ans. C'est en 1989 que le paléontologue et géochimiste Richard Roberts de l'Université de Wollongong et ses collègues découvrirent un gisement dans le nord de l'Australie, à Majedbebe, dans le Parc National de Kakadu. Mais à l'époque, les artefacts datés par thermoluminescence ne permirent pas de remonter plus loin dans le temps.

Comme l'expliqua l'archéologue Chris Clarkson de l'Université de Queensland et son équipe dans un article publié en 2017 dans la revue "Nature", le gisement fut à nouveau propecté en 2012 et 2015. Le site est un abri sous roche contenant des dépôts sédimentaires dans lesquels les archéologues ont découvert des "crayons" d'ocre servant à fabriquer des pigments et d'innombrables outils en pierres taillées dont quelques unes sont présentées à droite dont des pierres d'affûtage (grinding stones) et des têtes bisautées servant par exemple à confectionner des hachettes, un outil qu'on ne retrouvera qu'environ 20000 ans plus tard dans d'autres cultures. Au total, les archéologues ont découvert (et numérisés en 3D par laser) plus de 10000 artefacts en pierre remontant à 35000, 40000 et 65000 ans. Cela recule de 18000 ans (voire de 10000 ans car toutes les analyses ne sont pas terminées) l'apparition des premières sociétés Aborigènes en Australie.

Notons comme le précise l'article du webzine "The Conversation", la datation fut réalisée par radiocarbone pour les éléments organiques et une technique complémentaire appelée la luminescence optiquement simulée (OSL) pour les matières minérales. On reviendra sur le sujet dans l'article consacré aux techniques de recherches paléontologiques.

Qui sont les premiers Australiens ?

Apparemment, les Aborigènes sont les premiers Australiens. Encore faut-il le prouver. Sur le plan génétique, Anna-Sapfo Malaspinas de l'Université de Berne et son équipe ont réalisé des études génomiques sur 83 Aborigènes d'Australie et 25 Papous des montagnes de Nouvelle-Guinée dont les résultats furent publiés dans la revue "Nature" en 2016. Leur étude montre que ces populations sont originaires d'Afrique et ont quitté leur berceau africain au cours d'un seul exode il y a 75000 ans. Ensuite ce groupe de colons atteignit le sud-est de l'Asie au terme d'une migration qui dura plusieurs milliers d'années au cours de laquelle elle fut notamment en contact avec d'autres espèces humaines. Comme nous l'avons évoqué, les Aborigènes d'Australie ont hérité jusqu'à 6 % de l'ADN d'Homo denisova (48000-29200 ans) dont les squelettes furent découverts dans l'Altaï dans le sud de la Sibérie. Les ancêtres des Aborigènes ont divergé des Eurasiens il y a environ 57000 ans. C'est à cette époque et même dix mille ans plus tôt que les premiers ancêtres des Aborigènes auraient quitté le continent pour explorer l'Australie. Examinons cette période en détails.

A ce jour, le plus ancien squelette humain découvert en Australie date de 42000 ans et appartient à un humain de morphologie gracile, très différente de la morphologie robuste des Aborigènes actuels. Comme on le voit ci-dessous, le crâne fossilisé fut découvert en 1974 près du lac Mungo, un lac asséché situé dans la région des lacs de Willandra dans le Parc National de Mungo à l'ouest de la Nouvelle-Galles du Sud (NSW, le territoire de Sidney).

En 2001, dans une étude publiée dans les "PNAS", le biologiste et généticien Gregory Adcock aujourd'hui à l'Université de Canberra et son équipe déclaraient sur base de l'analyse du peu d'ADN mitochondrien retrouvé sur "Mungo Man" qu'il ne s'agissait pas d'un ancêtre des Aborigènes mais celui d'un représentant d'une lignée humaine éteinte. Plusieurs chercheurs ont réfuté cette hypothèse car l'échantillon analysé semblait contaminé. Depuis cette date, l'échantillon d'ADN concerné n'a plus jamais été étudié et fut écarté du champ de recherche pendant près de quinze ans.

A gauche, le crâne du plus ancien Australien découvert en 1974 près du lac asséché de Mungo (à droite) en NSW et nommé "Mungo Man". Il est âgé d'environ 42000 ans. Malgré l'analyse de quelques fragment d'ADN, les généticiens ne peuvent pas affirmer ni infirmer qu'il s'agit d'un ancêtre des Aborigènes. Documents Wilfred Shawcross et David Lambert.

Dans un article publié en 2016 dans les "PNAS", le biologiste et généticien David Lambert de l'Université Griffith et son équipe ont réanalysé l'échantillon de "Mungo Man" ainsi que ceux de 20 autres squelettes découverts dans la région des lacs de Willandra. A l'époque, Adcock avait séquencé l'ADN au moyen d'une technique appelée la réaction en chaîne par polymérase (PCR) mais elle ne permet d'amplifier que très courtes séquences d'ADN. Le problème est qu'elle permet aussi de facilement copier des séquences qui n'appartiennent pas à l'échantillon mais proviennent d'une contamination externe (une manipulation des fragments). Une nouvelle méthode a donc été développée permettant d'amplifier tout l'ADN de l'échantillon. On peut donc aisément identifier les séquences humaines, virales et bactériennes et avoir une meilleure idée des parties endogènes et exogènes d'ADN.

Grâce à cette nouvelle méthode, Lambert et son équipe ont séquencé le génome complet de l'ADN mitochondrial des os d'un homme excavé à Willandra mais l'âge de son squelette n'a pas encore été déterminé avec précision. En revanche, ils ont constaté que le génome de "Mungo Man" est très inhabituel et ne correspond pas à celui des Aborigènes ni à leurs ancêtres. L'échantillon de "Mungo Man" contient les séquences génétiques de cinq différents peuples européens, suggérant qu'il a été contaminé, confirmant les conclusions publiées en 2001.

Ignorant que les échantillons furent contaminés, Adcock conclut que le peuple Aborigène n'était pas le premier peuple ayant conquis l'Australie et qu'antérieurement il existait un groupe que les Aborigènes ont déplacé. Ce groupe appartenait à une ligne éteinte d'humains qui occupait l'Australie avant l'arrivée des Aborigènes. Mais depuis que l'on sait que l'échantillon fut contaminé, cette théorie est caduque. Dans une interview accordée en 2016 au webzine australien "ABC News", Lambert conclut qu'en utilisant une meilleure technologie, affirmer comme le fit l'étude initiale que "le peuple Aborigène n'était pas les premiers Australiens est sans fondement". Affaire à suivre.

Quel que soit le verdict, les Aborigènes ont survécu, y compris à des changements climatiques majeurs comme la dernière glaciation et à la montée des eaux (jusqu'à 120 mètres) survenue entre 18000 et 3000 ans qui sépara l'Australie du Sud-Est de l'Asie et de la Tasmanie ainsi qu'au réchauffement du climat survenu il y a environ 12000 ans qui décima une grande partie de la faune et de la flore.

Enfin, il y a moins de 2900 ans, suite au réchauffement global de la planète et la montée des eaux, les premiers Polynésiens ont débarqué dans les archipels du Détroit de Torrès situé au Nord de l'Australie, apportant aux Aborigènes les pirogues, les poteries et leurs techniques agricoles, créant dans la région un véritable réseau commercial maritime.

Coincidence ou pas, de nos jours les légendes du "Temps du Rêve" relatent encore des histoires d'inondations survenues il y a plusieurs générations et qui ont tué de nombreux ancêtres des Aborigènes actuels.

La culture et l'art Aborigène

Concernant l'art et la culture Aborigène, le site de Nawarla Gabarnmang situé à l'extrémité nord des Territoires du Nord est le plus ancien lieu de culte aborigène sous roche. Excavé à la force des bras, il date de 43000 ans soit 40000 ans avant Stonehenge et comprend parmi les plus anciennes peintures pariétales.

C'est au nord-ouest de l'Australie, dans l'archipel Dampier et la péninsule de Burrup qu'on retrouve la plus grande concentration d'art pariétal au monde. On estime que cette région contient 1 million de pétroglyphes (cf. cet article). On y a notamment découvert les premiers pétroglyphes représentant un visage humain. Les pierres dans lesquels ils furent gravés peuvent résister à l'érosion durant 60000 ans. Mais sur base du style des pétroglyphes et des effets de l'érosion (atmosphérique et cosmique), les scientifiques estiment que certaines gravures pourraient avoir 30000 ans dont celle présentée ci-dessous à gauche.

A gauche, un pétroglyphe remontant à environ 30000 ans caractérisé par de grands yeux ronds pourrait être la plus ancienne représentation d'un visage humain. Il fut découvert dans la péninsule de Burrup, à l'ouest de l'Australie. Document Ken Mulvaney. A droite, une peinture aborigène moderne des peuples habitants la région centre-ouest de l'Autralie similaire en tout point à celles que peignaient leurs ancêtres. Dans cette peinture relative au culte du serpent qui est toujours très vivace, les cercles concentriques représentent un point d'eau et les traits en v des traces de kangourous. Le jaune est une couleur sacrée et la couleur du Soleil, le rouge est la couleur de la terre et du sang, le blanc celle de l'esprit (fumée, vent, éclairs) et le noir celle du peuple Aborigène et de la nuit. En combinant ces symboles et des dizaines d'autres de manière complexes, les Aborigènes tracent des cartes ou racontent des histoires (spirituelles, du quotidien, des voyages, etc).

En revanche, les peintures rupestres sont difficiles à dater car les Aborigènes ont utilisé des colorants minéraux qu'il est impossible de dater par l'analyse au carbone-14. Si les Aborigènes avaient utilisés des colorants organiques comme le charbon de bois, la datation aurait été aisée.

Les plus anciennes peintures rupestres découvertes en Australie remontent à 28000 ans et représentent des scènes de guerres, des danses, des personnages en mouvement, des représentations des ancêtres, les mythes des origines et d'autres concepts d'une rare beauté et dont le style varie selon les cultures. Pour toutes ces raisons, les ethnologues considèrent que l'art paritéal occidental est froid et peu nuancé comparé à celui des Aborigènes qui est "chaud", polychrome, vivant et bien plus élaboré, lui apportant une dimension spirituelle, sociale et culturelle qu'on ne retrouve nul part ailleurs. Malgré les distances qui séparent parfois les tribus, le sentiment d'appartenir à un même peuple est si fort que les Aborigènes visitant ces lieux sont encore émus aujourd'hui du fait qu'ils retrouvent dans ces peintures les images de leurs ancêtres envers lesquels ils conservent un très fort attachement.

C'est également en Australie qu'on a découvert la plus ancienne carte gravée dans la pierre remontant à 6800 ans. Elle indique des points d'eau et des sources représentés par des cercles de différentes formes reliés par des lignes.

On a également découvert dans les régions sèches d'Australie des empreintes de pieds et notamment celles de trois chasseurs dont un unijambiste portant vraisemblablement une béquille dont les coéquipiers couraient après un kangourou. Sur base des 30 cm que mesuraient ses empreintes plantaires, on a estimé que l'un des hommes mesurait 1.93 m et courait à 34 km/h derrière l'animal, soit pratiquement aussi vite qu'un sprinter moderne !

Les Aborigènes n'étaient pas seulement un peuple de chasseurs-cueilleurs, un mode de survie auquel ils furent contraints suite au réchauffement climatique et l'assèchement de leur territoire - mais ils ont également tiré profit de la montée des eaux pour construire des canaux et des lacs artificiels pour élever des anguilles, donnant naissance à l'ancêtre de l'aquaculture.

Alors qu'en Europe on chassait encore à la lance, il y a 9000 ans les Aborigènes avaient inventé le boomerang, le "bâton qui revient". Son invention est extraordinaire car les Aborigènes ont compris qu'une forme convexe et gyroscopique (arquée) permettait au bâton de revenir après un vol pouvant aller jusqu'à 300 mètres. Servant à la fois de leurre pour rabattre les oiseaux et les piéger dans des filets tendus entre les arbres, c'était aussi une arme de défense et un jouet.

A voir : Ancient Australian Aboriginal Art

Northern Territory For Everyone

L'art pariétal Aborigène. A gauche, les plus anciennes peintures rupestres d'Australie furent découvertes en 2012 à Nawarla Gabarnmang par l'archéologue Bryce Barker de l'Université de Southern Queensland. La datation au carbone-14 indiquent qu'elles remontent à 28000 ans tandis que la roche fut creusée il y a 43000 ans. Au centre, des représentations de danseurs. A droite, les peintures dites de style "rayons X" de Nourlangie, dans le massif du Mt Brockman. Ces peintures sont bien plus élaborées que celles de l'homme de Cro-Magnon.

Les ethnologues ont recensé plus de 200 cultures aborigènes distinctes et plus de 120 outils différents y compris des armes comme des sagaies, des haches, des propulseurs et autres lances qu'on retrouve sur des peintures rupestres à Durnham remontant à 6000 ans.

Ces tribus peuplaient toute l'Australie, y compris le désert et entretenaient cet immense territoire aussi bien que des agriculteurs ou des gardes forestiers, s'assurant que chaque espèce avait sa terre et des moyens de subsistance durables, brûlant les mauvaises herbes pour fertiliser les sols et taillant des clairières pour faciliter la chasse aux kangourous. Cette pratique était encore couramment utilisée jusqu'au milieu du XXe siècle. Avec le recul, on peut même dire que le bush était mieux entretenu dans le passé qu'aujourd'hui ! Vu le laisser-aller général, dans certaines provinces le gouvernement australien a décidé de réappliquer ces techniques ancestrales pour entretenir les terres retournées à l'état sauvage.

Quand les premiers colonisateurs ont débarqué en Tasmanie au XVIIIe siècle, ils ont découvert une petite population isolée vivant heureuse, qui ne manquait de rien, en bonne santé, vivant en harmonie avec la nature alors qu'elle ne disposait que d'une poignée d'outils (on n'en dénombra que 22 soit 5 fois moins que sur le continent) et avait peu de contacts avec les autres cultures.

Voyant la vie heureuse de ces populations, encore aujourd'hui les scientifiques se demandent sérieusement si le progrès tel qu'on l'image en Occident où il est synonyme de technologie alliée au pouvoir de l'argent est plus enviable que la vie simple et paisible de ces tribus qu'on juge un peu vite primitive. 

Contrairement aux sociétés modernes où les individus ne se connaissent plus et mênent une vie stressée, les Aborigènes avaient pris le temps de vivre, de profiter du temps et de développer une culture propre, avec ses traditions et ses rites mystiques. C'est le seul peuple au monde qui peut revendiquer une culture de 50000 ans !

L'avenir des Aborigènes

Notre regard sur l'Australie et les Aborigènes a changé le jour où les géologues ont découvert des diamants dans la région de Kimberley (NO) et des minerais y compris de l'uranium dans ce vaste continent a priori sans intérêt et inhospitalier. Autrement dit, ce sont les richesses du pays qui ont opposé l'homme Blanc aux Aborigènes.

Aborigènes jouant du didgeridoo. Document Framepool.

Malheureusement, pendant que les Anglais colonisaient l'Australie et pillaient ses richesses, les Aborigènes n'ont jamais revendiqué leurs terres ni aucun droit, estimant que cela allait de soi puisqu'ils étaient les premiers arrivés.

Après avoir été méprisés pendant plus de deux siècles par les Blancs, aujourd'hui les jeunes Aborigènes doivent encore lutter pour leurs droits, pour préserver leur culture et leur patrimoine ancestraux face à la vague déferlante des touristes sans scrupules et surtout face aux désirs d'expansion des industriels dont les installations sont parfois à quelques centaines de mètres seulement de sites archéologiques de grandes valeurs. C'est un combat au quotidien..

Après avoir longtemps lutté pour leurs droits, ce n'est qu'en 1967 qu'un référendum accorda aux Aborigènes le droit de vote et il fallut attendre 1992 pour qu'on leur accorde enfin le droit de revendiquer leurs terres, moyennant toutefois certaines preuves.

Pour préserver leur culture et leur patrimoine, les jeunes Aborigènes écoutent les Anciens raconter les récits du "Temps du Rêve", ils étudient les peintures rupestres, les totems et reproduisent les motifs peints sur les écorces et sur toile par leurs ancêtres. La littérature abonde aussi d'ouvrages sur leur culture et les scientifiques comme les reporters ont pour ainsi dire établit leur campement en Australie tellement le sujet est vaste et passionnant.

Malheureusement, seuls les Aborigènes les plus vieux se rappellent encore des légendes du "Temps du Rêve" que leurs grands-parent leur ont transmis de bouche à oreille et de la signification des pétroglyphes dessinés par leurs ancêtres. Seuls les Anciens peuvent encore lire les traces laissées sur le sol par les animaux, chasser le kangourou à la lance et entretenir les zones en friche. En d'autre terme, la culture Aborigène est menacée.

Pour que la culture Aborigène survive il faut que les jeunes Aborigènes continuent à vivre sur leurs terres, pratiquent leur langue natale, préservent leur patrimoine et entretiennent leur culture. S'ils s'intègrent à la civilisation occidentale, leur civilisation multimillénaire disparaîtra.

Comme d'autres minorités à travers le monde et notamment les Bushmen de Namibie dont l'avenir est tout aussi précaire, les Aborigènes représentent l'un de nos derniers liens avec notre passé et les origines de l'humanité. Leur culture doit absolument être préservée. Si elle disparaît, l'humanité perdra non seulement ses racines mais également son âme, l'envoûtant son du didgeridoo ne faisant plus écho aux battements de son coeur que la civilisation aura réduit au silence.

A voir et à écouter : Aboriginal Music by Richard Walley

Indigenous People aboriginal music

Au cours des 10000 dernières années, l'homme conquit finalement le monde avec le succès que l'on sait, bâtissant des temples à la hauteur de sa puissance et des chemins à l'infini vers la Connaissance.

Abordons à présent la dernière période, l'Holocène qui vit la sédentarisation des peuples et la naissance de l'écriture.

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